§ 40. Pardon et guérison du paralytique : (Mt 9,1-8= [§ 90>90]); Mc 2,1-12; Lc 5,17-26
(
Mt 9,1-8 =
§ 90 );
Mc 2,1-12 Lc 5,17-26)
Dans les 6 paragraphes 40-45, nous assistons à 5 controverses, à propos: 1) du pardon des péchés (
§ 40 ) — 2) du repas avec les pécheurs (
§ 42 ) — 3) du non-respect du jeûne (
§ 43 ) — 4) des épis arrachés (
§ 44 ) — 5) de la guérison d'une main desséchée (
§ 45 ). Dans 3 cas sur 5, le débat est sur la nourriture. Dans les deux derniers cas, c'est le respect du sabbat qui est en question.
En outre, ces controverses font corps avec la vocation d'un publicain comme apôtre (
§ 41 ). Dans ces § 30 à 45 qui, en Mc et Lc, s'insèrent entre Baptême-Tentation (
Lc 3-4) et première constitution de l'Église par formation du collège apostolique et charte du Royaume (
Lc 6,12-49), les débuts du ministère de Jésus se regroupent donc en deux ensembles :
1) Vocation des 4 premiers apôtres, < de bonne souche Israélite > comme Nathanaël (
§ 31 * et
§ 25 *), avec bon accueil des miracles par la foule;
— 2) Vocation provocante d'un publicain, et provocation tant des miracles le jour du sabbat que de la conduite et des paroles du Maître et de ses disciples. Par là, déjà, le petit noyau d'Église commence à se distinguer de la Synagogue, et à s'y opposer.
C'est très exactement à ce tournant que se situe le
§ 40 , et cela appuie la portée ecclésiale que Mt 9,8 donne à l'événement. Mais d'emblée, il saute aux yeux que, si les miracles ont, dans l'Évangile, valeur de signes, nulle part ce n'est dit aussi expressément et démonstrativement qu'ici (
Mt 9,6 Mc 2,10 Lc 5,24).
Mt 9,1 ; Mc 2,1) — Si l'ordre des miracles précédents n'est pas le même en Mt qu'en Mc, ils s'accordent pour situer celui-ci à Capharnaüm, si bien devenue “ sa ville ” que Mt ne juge plus nécessaire de la nommer. Or, dans cette phrase si simple et si matérielle, les Pères voient transparaître la profondeur et la réalité du Mystère de l'Incarnation (c'est cela “ l'Intelligence des Écritures ”):
Pierre Chrysologue: Sermon 50 (PL 52,339-340): La lecture d'aujourd'hui montre que dans les actes humains le Christ opère les mystères divins, et que dans les choses visibles il mène à bien les oeuvres invisibles. “ Il monta dans une barque, dit l'Écriture, traversa le lac et vint dans sa cité ”. Pourtant, n'est-ce pas lui-même qui repoussa les flots et mit à nu les profondeurs de la mer, pour que le peuple d'Israël passât à pied sec entre les eaux stupéfaites, comme entre les roches d'un col de montagne? N'est-ce pas lui, qui sous les pieds de Pierre égalisa les vagues de la mer, pour qu'un chemin liquide offrît un ferme appui à des pieds humains ? Et comment se fait-il que pour lui-même il refuse les services de la mer, comment se fait-il qu'il ait recours à une barque pour traverser un tout petit lac ?
Mais quoi d'étonnant, mes frères? Le Christ est venu prendre sur lui nos infirmités, et nous conférer ses propres forces ; il est venu pour chercher l'humain et donner le divin, recevoir les injures et donner les dignités en échange, supporter les fatigues et apporter les guérisons. Car le médecin qui ne porte pas lui-même d'infirmités ne sait pas guérir. Et qui ne se fait pas infirme avec l'infirme ne peut rendre la santé.
Le Christ donc, s'il n'était pas descendu de ses puissances propres, n'aurait rien de commun avec les hommes. Et s'il n'avait rempli les conditions de la chair, à quoi aurait servi qu'il assumât la chair ? “ Il monta dans une barque, dit l'Écriture, traversa le lac et vint dans sa cité ”. Le Créateur de tout ce qui existe au monde, le Seigneur, quand il se fut, pour nous, enfermé dans la chair, commença d'avoir une patrie humaine, commença d'être citoyen d'une cité juive. Il commença d'avoir des parents, Lui, le Père de tous les parents. Tout cela pour que son amour invite, que sa charité attire, que sa bénignité persuade ceux que sa souveraineté avait chassés, que sa crainte avait dispersés, et dont la force de sa puissance avait fait des bannis.
Mc 2,1-4; Lc 5,17-19; (Mt 9,2a — L'histoire, avec son aspect pittoresque et touchant, nous la trouvons surtout chez Mc, et accessoirement chez Luc.
À la maison (
Mc 2,1b) : probablement celle de Pierre (
§ 34 ) — Mc 1,29), où il se trouve reçu comme < chez lui > (absence de l'article en grec). Ce n'est plus “ dans la synagogue ”.
Jésus enseignait (Lc) ; // Annonçait la Parole (Mc) : Prise sans autre complément, comme à l'absolu, “ la Parole ” est la Bonne Nouvelle, l'Evangile (
Mc 4,14-20 Mc 4,33 Ac 4,4 Ac 4,29 Ac 4,31 17,11, etc. ). Quand les Apôtres se font “ serviteurs de la Parole ” (
Lc 1,2* ;
Ac 6,4), ce qu'ils prêcheront, c'est cette même Parole, dans l'intégralité non seulement de ce que Jésus avait dit et fait (cf.
§ 4 ) — Lc 1,37* < Rhêma >), mais de ce qu'il
était lui-même, la Parole de Dieu à nous adressée.
jusqu'aux abords de la porte, on se presse (Mc). Mais ce n'est pas seulement le tout-venant. Luc mentionne le cercle des Pharisiens et des docteurs de la Loi — il ajoute même: “ venus de partout ”. Cela rappelle le premier examen, quand il avait douze ans (
§ 18 ) — Lc 2,46).
Lc 5,17 b — La Puissance* du Seigneur: Celle qui était sur Marie pour sa conception virginale (
§ 4 — Lc 1,35*), < dynamis > propre à Dieu, donc capable de miracles, qui se trouve en Jésus (
Lc 4,36 Lc 6,19 Lc 8,46), et qu'il transmettra à ses Apôtres (
Lc 9,1 Ac 3,12 Ac 4,7-10 Ac 4, etc. ). Notons ce mot de Puissance, pour le comparer à celui de < Pouvoir >, revendiqué par le Christ au v. 24.
// Dt 3,24 2R 17,36 Is 40,10 — Trois exemples entre beaucoup d'autres de cette Puissance, dont Dieu a témoigné durant l'Exode, et attendue pour le (Nouvel Exode > des temps messianiques (Is 40-66).
Mc 2,3-4; Lc 5,18-19; (Mt 9,2 — Tout le monde connaît la scène, non seulement aujourd'hui, d'après l'Évangile de Mc ou de Lc, mais déjà parmi les premiers chrétiens, si bien que Mt n'éprouve pas le besoin de la décrire, ni de préciser qui sont les “ ils ” qui présentent à Jésus le paralytique.
Les Pères ne font que prolonger le sens théologique déjà souligné par Mt, quand ils voient dans ces “ porteurs ” l'image de l'intercession de l'Église pour les pécheurs (par exemple Ambroise: Sur Luc v, 11). La finale de Mt (v. 8*) confirmera que cette implication de l'Eglise dans la Rémission des Péchés, se trouve déjà au moins suggérée par l'Évangile.
Mc 2,5; Lc 5,20; Mt 9,2) — Jésus, voyant leur foi: Le lien entre foi et miracles est habituel dans les Synoptiques (
Mt 8,13 Mt 9,22 Mt 9,28-29 Mt 15,28 Mc 9,22-24), de même qu'entre foi et rémission des péchés (
§ 123 -Lc 7,48-50, dans l'épisode très convergent de la pécheresse pardonnée). Et cela restera l'un des points fondamentaux de la catéchèse (
Ac 10,43 Ac 38-39 Ac 26,18).
Dans le cas présent, ce qu'il y a de particulier c'est que la foi que remarque le Christ n'est pas celle du paralytique (ni exclue ni mentionnée), mais celle des porteurs. C'est relevé par Mc et Lc non moins que par Mt qui n'avait pourtant pas présenté expressément ces porteurs. Ici encore il est clair que d'après les Évangiles, la scène ne se passe pas seulement entre Jésus et le malade, mais que des tiers y ont un rôle déterminant sur l'action même du Christ, rôle que précisera Mt 18,18-20*.
// Sg 11,21-26 — Le lien entre la Puissance (Lc 5,17*) et la Miséricorde. Contrairement à l'opposition superficielle qui fait passer aujourd'hui si souvent sous silence la Toute-Puissance de Dieu sous prétexte d'exalter l'Amour: c'est parce qu'\\ est le Créateur que Dieu aime tout, toujours, et pardonne indéfiniment.
tes péchés sont remis (en Mt-Mc-Lc): C'est bien le verbe < Aphièmi > qui, lorsqu'il s'agit de pardon, prend le sens très précis de remettre les péchés (cf. Concordance duN.T. < Pardon — Expiation > i; Spicq: Lexicographie III, p. 85-87) - ce qui est beaucoup plus que simplement pardonner. Car si le pardon, la réconciliation sont le but, comme Dieu est toute Vérité et Bonté Il ne peut pardonner et réconcilier avec lui < l’homme-pécheur > que s'il n'y a plus en vérité aucune trace de Mal, incompatible avec Dieu. Le pardon de Dieu implique donc, sine qua non, l'effective rémission des péchés. Réalité bien méconnue de nos jours où même la plupart des prêtres confondent Pardon et Rémission.
Pourtant ce dernier mot est riche d'un sens propre et qui fait doublement image: 1) celle d'une remise de dette, acquise par l'expiation, la rédemption, le remboursement, et qui permet l'acquittement, la libération de la culpabilité passée ; mais aussi 2) la remise en état, le rétablissement, la restauration et par suite, la réconciliation et la ré-intégration à Dieu. Au total, une véritable “ re-création ” (2Co 5,17-18). Nouvelle raison pour laquelle, dans ce processus qui nous sauve, la Miséricorde doit s'associer la Toute-Puissance (Sg 12,16 — Sur tout cela, voir Absolution, Pardon, Rémission, dans “ Foi et Langage ” 1980/4, p. 253-257).
Mc 2,6-7 ; Lc 5,21 ; (
Mt 9,3 — Le raisonnement des scribes est irréfutable comme un beau syllogisme : “ Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul ; Or Jésus prétend le faire; Donc il se prétend Dieu ”. Seulement, ce qui fausse leur raisonnement, c'est “ leur mauvais coeur ”, qui refuse la conclusion, en ajoutant subrepticement: // Blasphème (ce qui suppose qu'ils gardent < in petto >, dans leur coeur récalcitrant, une 4° proposition inavouée: or il n'est pas Dieu — tranchant par là ce qui est précisément en question). C'est ce que commence par leur reprocher le Christ: Pourquoi ce coeur malveillant? (
Mt 9,4 et Za 8,17, en // au
§ 90 ).
Jésus ne nie pas les deux premières assertions: 1) Dieu seul peut remettre les péchés, parce que, d'une part, c'est contre Dieu que vont nos péchés (Ps 51,6) et qu'il appartient à l'offensé et à lui seul de pardonner l'offense (trop facile de pardonner pour un autre!); et parce que, d'autre part, Dieu est seul assez puissant pour “ remettre ” et re-créer dans son intégrité l'être gâché par le Mal.
//
Is 43,25 — Il est vrai que la rémission des péchés était promise pour l'ère messianique, non seulement par Isaïe, mais par Jérémie (31,34), Ézéchiel (36,25); Os 14,5, Mi 7,18-20; et annoncée à l'orée de l'Évangile dans le < Benedictus > (
§ 8 ) — Lc 1,77*) et dans la prédication de Jean-Baptiste (
§ 19 ) — Mt 3,2*). Mais nulle part l'Écriture n'attribuait au Messie un Pouvoir aussi exorbitant. Cf.
J. Vanderhaegen : Ce pardon des péchés, don messianique, dans Ass. S. XVIII D. après la Pentecôte, p. 47-49.
2) Jésus prétend bien remettre les péchés : À la rigueur, la formule “ tes péchés sont remis ”, au passif, ne précise pas expressément par qui, et peut donc s'entendre de Dieu. En un sens d'ailleurs, c'est bien encore Dieu qui pardonne, mais parce que Lui, Jésus, est Dieu. Aussi, contrairement à sa coutume de tout référer au Père, ici le Christ ne le nomme pas, comme avait fait par exemple le prophète Natân, après le péché de David: “ Yahvé pardonne ta faute, tu ne mourras pas ” (2S 12,13). C'est Lui, Jésus, qui juge la rémission comme acquise (verbe au présent dans Mc et Mt, au parfait dorique en Lc, pour indiquer la permanence du bienfait présent). Aucun de ses contradicteurs ne s'y trompe, ni aucun exégète puisque Jésus lui-même insiste et revendique ce Pouvoir (Mc 2,10 Lc 5,24 Mt 9,6).
Il blasphème : Ce sera le motif même de la condamnation à mort, invoqué par le Grand Prêtre lors de son procès (
§ 342 ). Il est notable qu'on le trouve acquis, d'emblée, dès cette première controverse.
Mc 2,8-12 a; Lc 5,22-25 ; (Mt 9,4-7 — Sachant en son esprit qu'ils raisonnaient ainsi en eux-mêmes : Tout est resté jusqu'ici intérieur : l'accusation des scribes “ en leur coeur ” et la science que Jésus en a “ en son esprit ”. Même Mt qui rapporte les murmures des scribes entre eux (au v. 3) ajoute au v. 4 : “ Jésus voyait leurs pensées ”. Par conséquent, en répondant à cette accusation avant même qu'elle ait été lancée en clair, Jésus montre déjà qu'il lit “ dans les coeurs ”, comme Dieu. Puis Il va faire la preuve, par un miracle bien visible, du Pouvoir qu'il a de guérir intérieurement du péché et de la paralysie spirituelle qu'il entraîne.
Or ce Pouvoir, il se l'attribue en se donnant le titre de < Fils de l'Homme >, déjà rencontré et défini en Jn 1,51* (
§ 25 ) comme référant à Dn 7. Bien que les exégètes aient souvent hésité à lui donner ici toute sa force, les deux études d'
A. Feuillet sur L'< Exousia > du Fils de l'Homme, et de
J. Dupont sur Le paralytique pardonné, montrent qu'il faut lire au contraire une référence expresse, et donc consciente, de Jésus à cette prophétie.
// Da 7,13-14 Da 7,22 — A. Feuillet y met en valeur deux points de rapprochement: 1) À ce Fils de l'Homme est donnée < Exousia > universelle et éternelle — avec triple répétition du mot (au v. 14), pour en souligner l'importance ; 2) “ Les Saints ” sont associés à cette < Exousia > (v. 22.27) — on y reviendra à propos de Mt9, 8*).
Qu'est-ce que cette < Exousia > ? “ Le mot signifie le plus souvent dans le grec classique le pouvoir, la faculté, la liberté de faire quelque chose qui résulte de l'absence d'obstacles extérieurs (à la différence de < dunamis, kratos, iskhus >, qui expriment la force physique ou spirituelle présente dans un être). Mais < Exousia > peut encore vouloir dire la puissance qui s'impose par elle-même, qui se manifeste par un simple commandement... On conçoit dans ces conditions que < Exousia > soit plus apte qu'iskhus, kratos ou dunamis à exprimer la royauté souveraine de Dieu à qui rien ne peut faire obstacle et dont la parole est toute-puissante ” (A. Feuillet, op. cit. p. 172) — avec citations de Dn 4,19 et 31 : “... jusqu'à ce qu'il sache que le Seigneur du ciel a autorité sur tout ce qui est... et qu'il y fait ce qu'il veut ”).
Ce Pouvoir, Jésus s'en réclamera pleinement après sa Résurrection (Mt 28,19) ; mais dès son ministère public Il montre qu'il le possède, de par son être divin lui-même (en Mc et en Le comme en Mt, il n'est pas dit comme en Dn que ce Pouvoir lui a été donné, mais qu'Il l'a): Il le déclare en Mt 11,27, et Il peut déjà commencer à le communiquer à ses Apôtres (Mc 3,15 Mc 6,7 Lc 10,19).
C'est sur la terre, précisent identiquement les 3 Synoptiques, que le Fils de l'Homme a ce Pouvoir. Or à quoi correspondrait ce “ sur la terre ”, sinon à “ dans le ciel ” ? Le Fils de l'Homme de Daniel vient “ sur les nuées du ciel ”, pour le Jugement définitif, éternel. Jésus réclamera ce Pouvoir dans Saint-Jean 5,22-27 (
§ 149 ). Mais, de par son Incarnation, ce Pouvoir est maintenant venu “ sur la terre ” ; et en nous présentant comme ce paralytique devant Jésus, portés par la foi de l'Église, nous pouvons pré-venir le Jugement dernier en un jugement de rémission et de réconciliation: “ Le Fils de l'Homme peut pardonner sur la terre, écrit Preiss, parce qu'il est le juge dans le ciel. Aussi peut-il guérir, c'est-à-dire créer une vie nouvelle, là où régnait la maladie et la mort, Le pardon et la guérison sont régulièrement associés : ce sont les deux signes de l'irruption du Règne de Dieu dans l'ancien éon du péché et de la mort ” (cité
A. FEUILLET, ibid.
P.171).
Mais il faut savoir entendre aussi la solennité du ton: l'impressionnant “ Amen, Amen Je vous le dis ” (
§ 53 ) ne détonnerait pas ici. Comme déjà en Jn 1,51 ou Lc 4,24*, devant la méfiance ou la contradiction la conscience que Jésus a de lui-même se révèle: Il sait qui Il
est (
§ 260 ) — Jn 8,23-29*); Il n'ignore pas son origine céleste et le laisse entendre à ceux qui ne le savent pas encore, en s'appelant de ce titre de < Fils de l'Homme >, énigmatique mais dont le sens deviendra dans sa bouche de plus en plus clair, au point qu'il cause enfin sa condamnation à mort. Dès ce miracle du paralytique, “ l'allusion cachée que nous venons de constater au Fils de l'Homme de Daniel nous paraît être d'une importance primordiale pour l'intelligence des Évangiles, et en particulier pour la compréhension de la conscience que Jésus pouvait avoir de sa dignité souveraine : elle nous montre que tout au cours de sa carrière terrestre, et même dès le commencement de son ministère, Jésus se regardait comme le personnage eschatologique investi d'Exousia qu'avait contemplé Daniel ”
(A. Feuillet, op. cit., p. 174).
Mc 2,11-12; Lc 5,24-25; (Mt 9,6-7): Le miracle-preuve se réalise, dans la plus impériale simplicité. Jésus se tourne vers le paralytique, et Il lui suffit de la Parole: “ Je te le dis ”. Pour mieux marquer son efficacité parfaite, il y a exacte correspondance entre les 3 temps de l'ordre et les 3 mouvements du paralytique:
- “ Lève-toi — prends ton grabat - va dans ta maison ”
— Il se leva — (et aussitôt) prenant son grabat — il s'en alla dans sa maison.
Mc 2,12 b;Lc 5,26; (Mt 9,8 — La réaction immédiate de l'assistance est, d'après Mc et Lc, celle que produit normalement le miracle : “ Tous étaient hors d'eux-mêmes ” (même verbe que lors de la première rencontre de Jésus avec les docteurs de la Loi, au Temple, à douze ans — Lc 2,47*). Luc insiste même en écrivant non seulement que les gens “ s'extasient ”, mais qu'“ une extase les prend ”. Ce qui les stupéfie, pourtant, c'est l'extra-ordinaire : “ On n'a jamais vu ça! ” (Mc), “ c'est merveilleux! ” (Lc).
Mt, dont le récit pouvait jusqu'ici paraître un résumé assez terne de Mc et Lc, donne tout à coup d'autant plus de relief à sa conclusion qu'elle ressort de ce fond neutre, et laisse entendre des prolongements qui viendront jusqu'à nous. Ce qui, en effet, d'après lui, est frappant, c'est que Dieu donne un tel pouvoir aux hommes ”. L'admirable n'est donc pas tant le miracle, l'inouï, que ce dont il a été donné comme signe: le Pouvoir de remettre les péchés. Pouvoir si divin, comme nous l'avons vu, qu'il “ remplit de crainte ” sacrée, moins peut-être “ les foules ” irréfléchies et surtout enthousiasmées par le miracle (Mc et Lc), que les croyants qui liront et méditeront cet Évangile.
... un tel pouvoir aux hommes : toute la distance d'un pouvoir divin, exercé par des hommes. Mais pourquoi le pluriel? — En bonne logique, on aurait attendu que ce soit le Christ qui se voie reconnu comme doté de ce Pouvoir. Mais alors même, ce terme d'< homme >, conviendrait mal, au moment où Il vient de se révéler comme l'être céleste de la vision de Daniel. On voit bien que ce n'est pas lui que vise Mt en écrivant: “ aux hommes ”. Il veut donc nous signifier que ce Pouvoir céleste, le Verbe de Dieu l'ayant apporté avec Lui “ sur la terre ” en s'incarnant, pourra le communiquer “ aux hommes ” qu'il aura choisis, quand et comme Il voudra. Et de fait, le même Évangile de Mt nous expliquera comment le Christ a transmis le Pouvoir des Clefs d'abord à Pierre (
§ 165 ) — 16,17-19) et plus généralement à son Église (
§ 179 -180*). C'est donc l'institution du ministère et du sacrement de réconciliation qui, en définitive, se profile dans cette conclusion de Mt au miracle du paralytique, dans la logique de ce que Jésus était venu révéler et instituer “ sur la terre ” (voir au
§ 90 les //
Ac 9,32-35 Mt 28,18-19 Mt 18,18).
Plus fondamentalement encore, la référence à Dn 7, donne à ce Pouvoir du Christ et de son Église (cf.
§ 251 ) — Mt 19,28) valeur d'éternité: “ Par le fait même que Jésus se donne comme le Fils de l'Homme de Daniel, il doit se regarder comme chargé de faire apparaître sur la terre le peuple des Saints du Très-Haut; si l'on veut comprendre quelque chose au Christ des Évangiles, il ne faut pas se contenter de le contempler vivant dans des relations d'intimité unique avec le Père : en tout ce qu'il dit et en tout ce qu'il fait, il faut croire qu'il poursuit le dessein de créer ici-bas la communauté de l'ère eschatologique...
(A. Feuillet: op. cit. p. 178) — cf.
§ 44 ) — Mc 2,28*), et plus généralement:
J. Coppens : Les logia du Fils de l'homme dans l'évangile de Mc, dans Ev. Me.
Betl, p. 487-528.
// Ps 103,2-14 — Tous rendaient gloire à Dieu (Mt-Mc-Lc): Il s'en faut, hélas! qu'à présent, tous les chrétiens s'émerveillent du miracle de la,rémission des péchés, grâce au Pouvoir sacramentel que le Christ a confié à son Église. Les Paroles d'action de grâces se trouvent pourtant, dès l’A.T., dans ce psaume magnifique, digne chant de méditation à cet Évangile.
§ 41-42. La vocation de Lévi (Mt 9,9-13= [§ 92>92]); Mc 2,13-17; Lc 5,27-32
Mt 9,9-13 =
§ 92 ;
Mc 2,13-17 Lc 5,27-32
C'est comme une application de ce que la guérison du paralytique a révélé : Jésus a le Pouvoir de remettre les péchés; Il est venu pour ça, donc pour les pécheurs — et Il va s'en donner à coeur joie !
Lévi (Mc-Lc) ou Matthieu (Mt) ? — De l'identification entre ces deux noms ou personnages, on discute depuis au moins le III° siècle. Ce qui est sûr, c'est que les listes des Apôtres (Mc 3,18 Lc 6,15) ont adopté le nom de Matthieu, dont l'Évangile qui porte son nom rappelle opportunément que c'est bien “ Matthieu le publicain ” (Mt 10,3). Et de fait, c'est ce qui importe: que le collège apostolique ait été recruté non seulement de braves pêcheurs, mais d'un de ces publicains, à la fois redoutés et méprisés. Saint Jérôme relève la leçon: “ Matthieu souligne qu'il est un publicain pour bien montrer à ceux qui liront son Évangile que nul ne doit désespérer du Salut ”.
Nous avons déjà rencontré ces publicains, venant à Jean-Baptiste (
§ 21 -
Lc 3,12-13*). Dans l'Évangile, ils vont se trouver toujours en bonne posture, de Matthieu à Zachée (
Lc 19) comme dans les discours du Christ (
Mt 21,31-32 Lc 7,29 Lc 18,9-14). Ce faisant, Jésus montre sa suprême liberté à l'égard des préjugés sociaux et du qu'en-dira-t-on. Car Lui qui vient “ évangéliser les pauvres ” (
§ 30 ) —
Lc 4,18), le voilà qui s'entoure (
§ 41 -42;
Lc 15,1-3) de publicains “ qui font plutôt figure de superprivilégiés au point de vue social : collaborateurs des Romains, ils s'appuient sur l'ennemi pour asseoir leur position. C'est d'ailleurs à ce titre, et parce qu'ils ne peuvent observer les prescriptions de pureté légale, qu'ils sont regardés comme des païens et tenus à l'écart par les hommes pieux d'Israël ”
(R. Pesch: dans Ass. S. 10° D. ord.). Jésus se compromet donc avec eux.
Ce qui l'attire, c'est la pauvreté, mais non pas tant sociale que spirituelle, et qui peut donc être la richesse des < économiquement faibles > aussi bien que la secrète misère de ceux qui passent pour riches parce qu'ils ont de l'argent. Ainsi, Jésus est-il bien venu pour tout le monde, parce que “ tous ont péché et sont dans le manque de la Gloire de Dieu ” (Rm 3,23).
Mc 2,14 Lc 5,27-28 Mt 9,9 — Jésus va plus loin (Mt), comme il avait dit à Pierre: “ Avance en eau profonde ” (
§ 38 ) —
Lc 5,4). Il sort (Mc-Lc) et Il passe (Mt-Mc: tous ces verbes ont leur poids, ils signifient quelque chose pour notre propre rencontre avec le Christ).
Son regard s'arrêta (Lc): C'est le même regard que dans Saint-Jean, pour les premiers disciples (
§ 25 ) —
Jn 1,38). Il s'agit moins d'une insistance que d'une attention personnelle, qui s'adresse à la personne et crée un lien tout personnel, décisif: “ Et Jésus, le regardant, l'aima ” (
Mc 10,21 — bien que ce ne soit pas, en grec, le même verbe).
Rupert de Deutz : Sur Mt vin (PL 168,1477): S'il n'avait que ses yeux d'homme, le Christ aurait-il discerné cet homme entre tous les autres? ... C'est qu'en même temps — par ces yeux intérieurs dont le prophète Zacharie (Za 3,9) avait été averti en vision qu'il y en avait 7 pour signifier la plénitude des dons du Saint-Esprit (Is 11,1-4 — le Seigneur reconnaissait celui qu'il avait vu de son regard d'Éternel, et prédestiné.
Matthieu était comme un miroir très brillant, qui jusqu'alors n'avait pas rencontré les rayons du soleil, mais restait caché dans les fenêtres, recouvert par des soucis trop temporels, puisqu'il était douanier et qu'il exigeait des marchands, à grands cris et grand bruit, la taxe et le tribut. Mais quand Jésus, quand le vrai Soleil du Salut vit Matthieu, alors celui-ci resplendit; et parce que le Fils de l'homme l'avait vu, Matthieu lui rendit son image... Avec quelle joie il s'offrit à Celui qui l'appelait! Avec quel empressement, quelle affection, il ouvrit les portes de son coeur à Jésus qui frappait! Ce signe extérieur l'indique assez : “ il lui fit un grand festin dans sa maison ”. “ Si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai, et je souperai avec lui... ” (Ap 3,20). Oui, il entra, et il soupa avec lui: d'abord de ce festin corporel qu'offrait Matthieu — et ensuite ce fut Matthieu qui prit avec Jésus un festin spirituel.
Pour cet homme, professionnellement tourné vers les affaires et les intérêts financiers, l'appel du Christ, c'est le printemps du Cantique des Cantiques (//
Ct 2,10-12). La même parabole du miroir reflétant l'éclat du Christ se trouvait déjà dans le grand texte de Rupert à propos de la vocation des premiers Apôtres (
§ 31 *).
//
Rm 8,29-30 — Se trouve opportunément cité par Rupert, à la suite du commentaire dont nous venons de synthétiser l'essentiel. La suite, remarque enfin Rupert, réalise ce qu'annonce l'Apocalypse: “ Je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre, j'entrerai auprès de lui et je souperai avec lui, et lui avec moi ” (
Ap 3,20 — donné en // au
§ 327 ).
Viens avec moi: C'est le même verbe qu'à la vocation des premiers Apôtres (
§ 31 ). On le traduit souvent, à commencer par la Vulgate: “ Suis-moi ”. Mais nous lui gardons un sens plénier (être “ de la compagnie de Jésus ”), pour le distinguer de l'expression que choisit
Mc 1,20: < aller derrière à la suite de quelqu'un >, donc le suivre. C'est le propre du disciple (
§ 25 ) —
Jn 1,37*), mais celui-ci est également un familier, vivant dans l'intimité du Maître. N'est-ce pas ce qui importe surtout?...
Et se levant, il vint avec Lui : Toujours la correspondance exacte et immédiate de la réponse à l'appel, signe qu'elle est sans réticence ni hésitation. Comme au
§ 31 , Luc ajoute: Et laissant tout: “ Si tu n'as pas tout donné, tu n'as encore rien donné, car tu ne t'es pas donné ”. Comme on comprend l'angoisse réaliste d'un Jacques Rivière :
J. Rivière: Carnets, 5 octobre 1915 (Éd. Fayard 1974, p. 263): En lisant sainte Thérèse. Peur de l'abîme. Peur de cet enchaînement terrible d'exigences où l'on tombe dès que l'on consent à Dieu.
Je tremble que la patience dont j'ai pu faire preuve dans les maux que Dieu m'a proposés jusqu'ici, ne l'engage à m'en proposer de nouveaux et de plus terribles. Je tremble de tomber dans cette misère continuelle et extrême où il plonge et maintient ceux qui se donnent à lui.
C'est pourtant le choix qui, ouvrant notre liberté à Dieu, permet l'afflux de la grâce et de la joie, inattendue, inouïe, Pascale, d'être “ avec Lui ”.
//
Ct 2,10-13 — C'est aussi pourquoi nous avons choisi, en // à cette vocation de Lévi le publicain, le plus printanier des poèmes du Cantique. Non que celui-ci prédise cette scène mais afin de rendre plus sensible l'atmosphère qui règne sur ces débuts du ministère de Jésus. S'il y a polémique en effet, elle vient de ses adversaires. Mais pour les malades, les pauvres, les pécheurs, et premièrement ses disciples, c'est le printemps de Dieu qui apparaît avec l'Époux (
§ 43 *) ; Il appelle et dit, comme au paralytique : “ Lève-toi... tes péchés te sont remis ”, et comme à Lévi: “ Viens avec moi... ”
§ 42: Mc 2,15 Lc 5,29 Mt 9,10
Mc 2,15 Lc 5,29 Mt 9,10
— Quoi que puissent supposer les exégètes sur les états antérieurs à la rédaction des Evangiles, il est clair que les 3 Synoptiques ont voulu nous faire lire à la suite les
§ 41 -42. Luc dit même expressément ce que laissent entendre les deux autres: le repas est offert par Lévi, celui-là même que Jésus vient d'appeler. Donc “ la maison ” et “ la table ” dont parlaient Mt et Mc sont bien celles du nouvel Apôtre. Marc ajoute qu'il y avait aussi de “ nombreux disciples à l'accompagner ” (même verbe < aller avec Lui > que pour Lévi lui-même).
Il y a donc deux sortes de convives: d'une part “ les publicains et les pécheurs ”, de l'autre Jésus et ses disciples. Des uns et des autres l'Évangile dit qu'ils étaient beaucoup. Des publicains*, nous savons qui ils étaient, discrédités par leurs fonctions, et les compromissions qu'elles impliquaient, au moins en général (voir au
§ 41 ). Quels sont les pécheurs?
Au temps de Jésus pouvaient être ainsi dénommés — et tenus à l'écart par les < purs > — soit ceux qui exerçaient des métiers réprouvés par la Loi (par exemple: les usuriers) ou même peut-être simplement méprisés, soit ceux qui ne pratiquaient pas la Loi, étant infidèles à l'Alliance, soit enfin (par une généralisation abusive), tous les païens. Sur cette question historique, bonne mise au point des conclusions précédentes de J. Jeremias, P. Fiedler et E.P. Sanders par J.D. Butin: Jésus et les pécheurs...
(
Mc 2,16 Lc 5,30 Mt 9,11 — L'accusation des Pharisiens est double: non seulement Jésus ne tient pas à l'écart le pécheur, au risque de se contaminer au contact de son impureté, mais, pire, “ il mange avec eux ” — et l'on sait tout ce que la convivialité implique d'association voire de communion, première image de ce qui deviendra l'Église. Le même reproche revient aux
§ 108 et
§ 230 .
(
Mc 2,17 Lc 5,31-32 Mt 9,12-13 — Au second grief, le Christ répondra plus précisément au
§ 43 . Mais ici, la question est prise à la racine, et réglée en deux sentences qui se complètent. Les deux couples antithétiques : “ bien-portants-malades ” et “ justes-pécheurs ” sont en effet rapprochés de façon à établir une certaine équivalence entre justes et bien-portants, pécheurs et malades, ce qui incline déjà à l'indulgence: on ne reproche pas sa maladie au malade, on l'en plaint et, si possible, on le soulage ; de même, dans le péché il y a du mal, et donc du maladif. Il est vrai que le péché n'est pas, comme la maladie, involontaire, si bien que le pécheur s'est mis lui-même dans le malheur; mais il n'en est pas moins désormais “ dans le besoin ”.
La comparaison joue donc aussi entre la fonction du médecin, qui est de venir au malade pour le guérir, et Jésus qui est venu pour ça: guérir du péché.
Ignace d’Antioche: Lettre aux Eph. 7,2 (SC 10, p. 74) : Il n'y a qu'un seul médecin, charnel et spirituel, engendré et inengendré, Dieu venu en chair, Vie véritable dans la mort, né de Marie et né de Dieu, d'abord passible et désormais Impassible, Jésus-Christ, notre Seigneur.
Plus précisément, Jésus dit: “ pour appeler les pécheurs ”. — De quel appel s'agit-il? Luc le précise en ajoutant: “ les appeler à la conversion ” (
Lc 13,1-5 Lc 15 Lc 16,30 Lc 24,47). Tel est en effet le < Kérygme >, le point central de son Évangile: Pour entrer dans le Royaume qui vient à vous en ma personne, la condition - le remède - est la < pénitence-conversion-retour à Dieu > (
§ 28 *)... Mais ici, le Christ pourrait aussi bien parler d'< appel > au sens général et non précisé dont la vocation de Lévi vient de nous donner un exemple, au § précédent. Car ce que vient annoncer Jésus, c'est justement que la rémission des péchés est acquise moins par les rigueurs de la pénitence (telle que la prêchait Jean-Baptiste au
§ 20 —
Lc 3,8*) qu'en restant avec Lui, pour l'accompagner et le suivre, bref entrer dans cette communion de vie avec Lui qui précisément choque les Pharisiens de tous les temps.
Car il s'agit ici de l'Évangile dans ce qu'il a de plus fondamental et universel. Si le < Kérygme > est l'appel à la pénitence-conversion, mieux que morale parce qu'engagement de vie à la suite du Seul qui sauve des péchés, alors la bonté de Jésus et l'accueil qu'il fait aux pécheurs est l'Évangile réalisé. Exactement l'annonce et l'appel dont nous avions besoin : Évangile sur mesure pour qui se reconnaît pécheur, et jamais nous n'aurons épuisé notre gratitude au Christ de l'avoir si clairement dit: empêtré dans ce mal (cette maladie) du péché, j'ai non seulement besoin du Christ mais droit de l'approcher: “ Il est venu pour les pécheurs ” — Il est à moi ! Et il est aussi pour tous puisque “ tous ont péché ” (Rm 3,23 Rm 5,12). Par contre, si je ne me trouve pas de péché — comme c'est devenu si courant, non par diminution du mal, mais par les aveuglements ou les préjugés, faux, superficiels et complaisants qui permettent de s'excuser si facilement — je n'ai plus besoin ni du sacrement, ni de l'Église, ni même du Christ. On comprend qu'il y en ait tant à l'abandonner sans même se le reprocher; on comprend que le Christ lui-même soit si désarmé, et si dur, pour les pharisiens d'autrefois et d'à présent...
Rupert de Deutz : Sur Mt vin (PL 168,1478): “ Je ne suis pas venu appeler les justes... ” Avec ce mot terrible, le Seigneur flagelle ceux qui se confiaient en eux-mêmes comme s'ils étaient justes. Car ici, qui donc appelle-t-il < justes >, sinon les [véritables] pécheurs ? Et qui appelle-t-il < pécheurs >, sinon les humbles? Bienheureux les pécheurs qui reconnaissent leur injustice, et qui ont faim et soif de la justice de Dieu !
(En // au
§ 92 ):
Sg 12,18-19 Rm 2,4 Os 6,5-6 — l’A.T. atteste fortement que Dieu est Miséricorde, du fait même qu'il est le Créateur Tout-Puissant: c'est dit encore plus expressément au début de cette longue digression de Sg 11,21 à 12,27 (
Sg 11,21-26 se trouve en // au
§ 40 *). C'est pourquoi, ce que Dieu nous demande en retour, c'est de devenir nous-mêmes, à son image, aimants (// 1
Sg 12,19 b), bienveillants, miséricodieux pour les autres (cf.
§ 181 -182 et 621) —
Mt 18,21-35 Mt 6,14-15. C'est aussi le sens du //
Os 6,5-6, qu'il faut remettre dans son contexte: v. 1-2, espérance de se relever “ au troisième jour ” (grâce à la Résurrection du Christ) ; v. 3-4, bon propos de connaître le Seigneur et de pratiquer la miséricorde — malheureusement peu durable ; v. 5-6, pourtant tel est le critère lumineux d'après lequel Dieu juge, plutôt que sur nos sacrifices et holocaustes. La miséricorde demandée au v. 6 est donc la nôtre, à l'image de celle de Dieu. Cité en
Mt 9,13 à l'appui de la répartie du Christ, ce verset pourrait sembler référer directement à la Miséricorde divine, et en un sens, ce ne serait pas trahir la prophétie d'Osée, puisque ce serait remonter à la source et au modèle de la miséricorde qui nous est demandée. Mais, dans la présente réponse aux Pharisiens, cette citation signifie plutôt: “ Au lieu de condamner et rejeter les pécheurs, vous feriez mieux de les accueillir (comme moi) avec miséricorde, puisque vous serez jugés non pas sur vos holocaustes, mais de la manière dont vous aurez jugé ces pécheurs, vous qui ne l'êtes pas moins... ”
// Is 55,6-7 Is 44,22 — La conversion et le retour à Dieu, quand donc seraient-ils plus assurés de trouver Miséricorde qu'à ce moment où Yahvé s'est Lui-même rendu proche, dans le Verbe incarné venu nous racheter?
§ 43-45. Questions sur le jeûne et le sabbat: Mt 9,14-17 et 12,1-14; Mc 2,18 à 3,6; Lc 5,33 à 6,11
(Mt 9,14-17 et Mt 12,1-14 Mc 2,18-3,6 Lc 5,33-6,11)
Suite des controverses, qui sont dans le même ordre en Mt-Mc-Lc, même si Mt sépare les deux dernières (
§ 112 -113) des trois premières (
§ 90 .92.93).
§ 43. QUESTIONS SUR LE JEÛNE, LE VIEUX ET LE NEUF:
Mc 2,18 Lc 5,33 Mt 9,14)
— La question. D'après Mt elle est posée par “ les disciples de Jean ” ; d'après Lc, par “ les Pharisiens et les scribes ”, au cours du même repas chez Lévi, comme un simple rebondissement de la controverse déjà lancée au
§ 42 . Mc mentionne les deux groupes: disciples de Jean et Pharisiens. Pour les départager, cf.
A. Feuillet: La controverse sur le jeûne... p. 115-127. Mais de toutes manières, même Mt fait dire aux disciples de Jean : “ nous et les Pharisiens ”. Le partage est donc net: Jésus et ses disciples ne respectent pas les pratiques communes à ces divers opposants.
Les disciples de Jean : ceux qui lui sont restés fidèles même après le baptême de Jésus, et qu'on retrouve encore même après l'Ascension (Ac 18,25 Ac 19,1-7). Entre disciples de Jean-Baptiste et de Jésus, il y a émulation, non exempte d'une certaine jalousie (cf. surtout Jn 3,25-26 et 4,1-2; mais inversement Lc 11,1).
Le jeûne (Luc y ajoute les prières, mais sans reprocher à Jésus et à ses disciples d'y manquer) :
//
Tb 12,8 Is 58,5-7 Lc 2,37 Ac 13,2-3 — Jeûne, prière (et aumône, en
Tb 12,8) sont associés durant tout l’A.T., jusqu'au temps de Jésus inclusivement (//
Lc 2,37). Le Christ les a pratiqués au désert (
§ 27 ) —
Mt 4,2. Les Apôtres n'y renoncent pas (//
Ac 13,2-3), ni l'Eglise encore aujourd'hui, notamment durant son carême annuel.
Celui-ci rappelle les saintes quarantaines jeûnées de Moïse (Ex 34,28), Elie (1R 19,8), pour préparer ou accompagner leur rencontre avec Dieu. De même le jeûne est prescrit pour le < Yôm Kippûr >, de pair avec les rites d'expiation (Lv 16,29-31). Cf. aussi .
Le jeûne était en outre un signe de deuil, comme on le voit à la mort de Saül (1S 31,13 2S 1,12). C'est à ce titre qu'Anne (// Lc 2,37) ou Judith “jeûne tous les jours de son veuvage, hormis les veilles de sabbat, et les sabbats, ainsi que les jours de fête d'Israël ” (Jdt 8,5-6).
Dans leur ferveur disciples de Jean et Pharisiens multiplient, nous dit Saint-Luc, jeûnes et prières. Mais les prophètes insistent moins sur la quantité que sur l'accord nécessaire du jeûne et d'une conduite avec le prochain plus juste et charitable (//
Is 58,5-7 Za 7,5 Za 7,9 Jl 2,12-16, en // au
§ 93 .
Za 7,5.9 demande “ la miséricorde et la bonté ”, qui viennent précisément d'être données en modèle par le Christ, au § précédent).
Mc 2,19 Lc 5,34 Mt 9,15a — Réponse de Jésus, pour le temps présent: L'Époux est avec eux: c'est exactement la situation de ses disciples, appelés à “ venir avec Jésus ” (
§ 41 *). Mais Jésus s'appelle donc ici < l'Époux >. Titre éclatant, auquel nous devons donner son poids et sa nouveauté !
Car l'Époux, d'après les Prophètes ou le Cantique des Cantiques, c'est Yahvé lui-même, comme le déclarait en particulier
Os 2,16-17.
Os 2,21-22, donné en // au
§ 19 . Cf. également
Jr 2,2 Jr 31,3 Ez 16 Is 61,10 Is 62,4 Is 62,
// Is 54,5-8 — Nous choisissons ce texte où l'amour nuptial du Créateur s'annonce comme aussi rédempteur.
Dans ces conditions, se tenir pour l'Époux était pour Jésus tellement audacieux que plusieurs exégètes préfèrent interpréter cette phrase comme une simple parabole prenant en exemple les noces humaines où, de fait, on ne jeûne pas. Mais A. Feuillet n'a pas de peine à répondre que, dès l’A.T., le Messie était attendu comme < l'Époux >, dans le Ps 45 et le Cantique, dont le sens messianique fut admis très tôt, de la tradition juive d'abord, puis chrétienne:
“ Au reste... il est un fait sur lequel tout le monde devrait s'accorder : souvent dans les Évangiles, Jésus s'attribue des titres et des fonctions réservés à Yahvé dans l'A. T. Pourquoi aurait-il fait une exception pour le titre d'époux? Nous avons des indices positifs du contraire. La formule “ aussi longtemps que l'époux est là ” ne convient nullement à des noces ordinaires, où ce n'est pas le départ de l'époux, mais celui des invités, qui met fin à la fête. Et que la phrase doive être comprise au sens de “ aussi longtemps que l'époux est là ”, et non simplement comme s'il y avait: “ durant le temps de la noce ”, c'est ce que montre Mc 2,19 b, fort bien attesté, et dont il n'y a pas lieu de suspecter l'authenticité... ” (Op. cit. p. 134).
De fait, nous avions déjà trouvé le thème nuptial au baptême du Christ (
§ 24
—
Mt 3,16 c,* et les hymnes d'EPHREM citées aux pages 142-143), à Cana (
§ 29
—
Jn 2,11*,
J.P. Charlier et
Isaac de l’Etoile). Nous avions souligné l'atmosphère nuptiale des présents paragraphes en donnant
Ct 2,10-13 en // au
§ 41 *. Jean-Baptiste lui-même reconnaîtra au Christ ce titre d'Époux (
§ 79 ) —
Jn 3,29*), sans parler des développements que saint Paul tirera de ce thème ; (
2Co 11,2 Ep 5,25-32 etc.).
Sans doute, ces noces ne se réaliseront définitivement qu'à la Fin des temps, comme le laisse entendre déjà la suite même de la réponse du Christ, et mieux encore les paraboles du festin (
Mt 22,2-14 — donné en // au
§ 42 ) et des Vierges sages ou folles (
§ 305 ) —
Mt 25,1.5.10), si bien que c'est sur cette apothéose que se conclut l'Apocalypse et donc toute la Révélation (
Ap 21-22). Mais ce que précise la première partie de la réponse du Christ en ce
§ 43 , c'est justement qu'avant cet avènement eschatologique, l'Époux est déjà venu, pour un temps (c'est, sous une autre forme, le < Kérygme > : “ Le Royaume s'est rendu proche ”). Et pendant ce temps — si court puisqu'il se réduit aux 3 années du ministère public - le jeûne est impossible : “ Ils ne peuvent jeûner ” (Mc), “ pouvez-vous faire jeûner ” (Lc).
peuvent-ils prendre le deuil (Mt) : en passant du signe qu'est le jeûne, au deuil qu'il signifierait, Mt marque encore mieux l'incompatibilité entre noces et jeûne de deuil.
les amis de l'Époux: Litt. “ les fils de la chambre nuptiale ”. Sémitisme. “ < Fils de > est usité pour exprimer une relation avec une chose, ce qui est maintes fois une façon de suppléer au manque d'adjectifs: fils de la mort (= qui mérite la mort) ; fils de cent ans (= âgé de cent ans)... Les “ fils de la chambre nuptiale ” sont, soit tous les invités de la noce, soit plutôt les jeunes gens qui tiennent compagnie à l'Époux pendant la fête (
Jg 14,11) et sont chargés d'entretenir la joie parmi les convives ”
(A. Feuillet; op. cit. p. 130). Celui qui peut se dire littéralement “ l'ami de l'Époux ”, c'est Jean-Baptiste (
Jn 3,29), tandis qu'ici, Jésus parle du cercle des disciples qui l'accompagnent, et qui deviendront aussi ses “ amis ” (
Jn 15,15). Mais plus encore, semble-t-il, “ du moment que le mot “ Époux ”, employé en la circonstance par Jésus a une portée allégorique (le désignant, Lui, comme l'Époux par excellence), n'est-il pas normal de s'attendre à ce que l'Épouse à laquelle Il doit s'unir soit elle-même une collectivité, la communauté messianique ? “ Les fils de la chambre nuptiale ” ne seraient-ils pas dès lors tout simplement une manière discrète de désigner cette communauté qui a pour vocation de s'unir au Messie par de véritables épousailles ? ”
(A. Feuillet: Les épousailles messianiques... p. 197) — Cf.
§ 226 * et 205*). D'où nos //
Is 61,10 Is 62,5, au
§ 93 Ce qui reste l'essentiel de la réponse du Christ, c'est que l'Époux est là, et avec Lui, les temps messianiques, temps de noces, d'abondance et de joie. Les v. 21-22 vont revenir sur ce thème.
Mc 2,20 Lc 5,35 b) — Viendront des jours: C'est bien une prédiction, si générale encore soit-elle.
où l'Époux leur sera enlevé: L'expression évoque en tous cas la mort du Christ; peut-être aussi l'Ascension. On retrouvera cette même image d'“ enlèvement” (avec il est vrai un verbe différent) en Lc 9,51*, lorsque Jésus se met en marche vers Jérusalem, donc vers la Passion, la Résurrection et l'Ascension. Et de même encore, Saint Jean joue des deux sens que peut prendre “ le verbe énigmatique < être élevé > (Jn 3,14 Jn 8,28 Jn 12,32.34) : l'élévation matérielle de Jésus sur la Croix, mais aussi son élévation spirituelle qui en sera la conséquence, conformément à ce qu'Is 52,13 avait prédit du Serviteur de Yahvé comme contrepartie de ses humiliations inouïes ” (A. Feuillet: op. cit. p. 258).
// Is 53,8 — La prophétie du Serviteur souffrant s'achève sur cette double mention qu'il sera “enlevé”. Il est de la plus haute importance, remarque A. Feuillet, “ de savoir dans quelle mesure ces paroles de Jésus (sur “ les jours où l'Époux sera enlevé ”) se rattachent à la conception du Christ Serviteur, et plus précisément encore au Serviteur martyrisé d'Is 53 ”.
Après examen, voilà ce que l'on est en droit de conclure: “ De quelque façon qu'on la justifie, la référence discrète au Serviteur nous paraît presque certaine. La contester sous le seul prétexte que ce personnage du Deutéro-Isaie ne jouerait quasi aucun rôle dans la pensée de Jésus, c'est, à notre avis, aller à l'encontre de l'évidence... Jésus a véritablement contemplé son destin à travers celui du Serviteur de Yahvé... B. Rigaux souligne que Marc voit dans la carrière de Jésus une montée vers la mort et la résurrection, et, parmi les textes qui suggèrent cette perspective en se référant à Is 53, il mentionne en premier lieu l'annonce de l'enlèvement de l'Époux. Nous ne pouvons que lui donner raison.
... La constatation à laquelle nous sommes ainsi conduits est d'une importance capitale. Contrairement à ce que certains critiques ont annoncé bien à la légère, Jésus n'a pas été obligé de changer à proprement parler son programme messianique, même s'il est vrai qu'aux yeux de sa conscience humaine celui-ci s'est peu à peu précisé. Même s'il est difficile de la dater, la controverse sur le jeûne a toutes chances d'être antérieure chronologiquement aux grandes annonces de la Passion. On doit donc penser que Jésus n'a pas eu besoin des déboires consécutifs à son ministère en Galilée pour comprendre qu'il était chargé de réaliser la tâche du Serviteur souffrant. Cela nous le savions déjà par les récits du baptême (cf.
§ 24 ) —
Mt 3,17 //
Is 42*) ; l'examen du logion sur l'Époux messianique violemment enlevé confirme pleinement cette conclusion ” (p. 256-58).
Alors ils jeûneront : en signe de tristesse et de deuil. On peut donc bien penser que le Christ ici vise plutôt qu'un simple rétablissement pour ainsi dire juridique de l'institution du jeûne, l'épreuve de ce “ jeûne spirituel ” que connaîtront ces disciples “ quand le Christ leur aura été ravi à la suite d'un drame atroce ”. Même si, à l'occasion, il sera signifié par un jeûne corporel, celui-ci sera “ d'un genre tout nouveau, puisqu'il aura pour motif la privation de l'Époux messianique. Si fort est le lien qui attache les disciples à la personne de leur Maître qu'ils expérimenteront alors comme la brûlure d'une absence, ce sentiment de l'absence du Bien-Aimé que le Cantique a exprimé en termes inoubliables ” (A. Feuillet : op. cit. p. 261 ; cf. p. 274).
//
Ac 14,22-23, Le jeûne, pratiqué dans l'Église dès l'époque apostolique, unit donc doublement au Christ “ enlevé ” : physiquement, par la privation volontaire, participation au sacrifice rédempteur de la Croix; symboliquement, par le souvenir de l'Époux invisible, mais que ce < rappel > même rend plus présent dans notre coeur affamé de Lui. C'est pourquoi le jeûne et la prière vont si bien de pair (cf.
§ 171 ) —
Mt 17,21*).
// Ct 5,6 Ct 5,8 Ct 6,1 — Ce qui vaut pour l'Église et pour son Époux vaut pour chacun de ses disciples, comme l'explique saint Bernard, à propos du cri de l'Épouse: “ Reviens ! ”, lors d'une autre disparition de l'Époux (Ct 2,17 à 3,5):
Bernard de Clairvaux : S. 74 sur le Cantique, n° 1-4 (Éd. J. Leclercq, p. 239 ss): “ Reviens! ” dit-elle. Bien. Il s'en allait, on le rappelle. Qui m'ouvrira le mystère de cette volte-face? Qui m'expliquera de manière satisfaisante le départ et le retour du Verbe? L'Époux serait-il changeant? D'où peut-il venir, où peut-il retourner, Celui qui remplit tout ? Et enfin, quel mouvement local peut-on supposer chez celui qui est esprit ? Ou plutôt, quel mouvement, de quelque sorte que ce soit attribuer à Celui qui est Dieu ? Il est immuable !
Comprenne qui peut comprendre ! Et nous, qui avançons avec prudence et simplicité dans l'exposition de ce livre saint et mystique, nous imitons l'Écriture, qui exprime en notre langage la Sagesse cachée sous le mystère. Elle parle de Dieu en figures pour lui donner accès à nos sentiments. Elle utilise comme des vases sans valeur les ressemblances des choses sensibles et connues, pour répandre dans l'esprit humain leur contenu précieux: les choses invisibles de Dieu, le mystère. Suivons donc l'exemple des Saintes Lettres, et disons que le Verbe de Dieu, Dieu, et époux de l'âme, vient à elle et la renvoie, comme il lui plaît: mais cette allée et venue doit s'entendre du sentiment de l'âme, non pas d'un mouvement du Verbe. Par exemple : quand l'âme sent la grâce, elle reconnaît la présence de l'Époux ; dans le cas contraire, elle se plaint de son éloignement et recherche sa présence, disant avec le prophète : “ Je te cherche : je cherche ta Face, Seigneur! ” Pourquoi ne le chercherait-elle pas? Car quand cet époux si digne d'amour lui est enlevé, elle est incapable, je ne dirai pas de désirer autre chose, mais de penser même à autre chose. Elle n'a plus qu'à rechercher de tout son pouvoir l'absent, de rappeler celui qui s'éloigne. C'est ainsi qu'elle rappelle le Verbe: le Verbe est rappelé par le désir de l'âme, mais de cette âme à qui une fois il a fait goûter sa douceur. Le désir n'a-t-il pas une voix ? Certes, et une voix puissante ! Le Seigneur entend le désir des pauvres, dit le psaume. Quand le Verbe s'éloigne, l'appel de l'âme est continuel, et continuel son désir : c'est comme un continuel “ Reviens! ”, jusqu'à ce qu'il vienne... Et peut-être l'Époux s'est-il un instant dérobé pour être rappelé plus ardemment, retenu plus fortement. Car un jour, il fit semblant d'aller plus loin, non que telle fût son intention, mais parce qu'il voulait entendre: “ Reste avec nous, le soir tombe! ” (Lc 24,29). Et une autre fois, comme les apôtres étaient en barque et ramaient avec peine, il marchait sur la mer et faisait mine de les dépasser sans les voir, mais ce jour-là encore telle n'était pas sa pensée : il voulait plutôt éprouver la foi et provoquer la prière...
C'est donc dans l'âme qu'a lieu cette alternance du départ et du retour du Verbe, selon que lui-même a dit: “ Je m'en vais, et je viens à vous ”, et encore: “ Un peu de temps, et vous ne me verrez plus, puis encore un peu de temps et vous me verrez ”. Oh, ce peu et ce peu! Oh, ce peu qui n’ en finit pas ! Seigneur, si bon, tu appelles cela < peu >, le temps où nous ne te voyons pas ? Cependant, les deux choses sont vraies : peu de temps, par rapport à la disgrâce que je mériterais ; longtemps, si je regarde mon désir...
// Jn 16,19-22 — Ce n'est pas seulement saint Bernard qui fait le rapprochement (dans le texte précédent) : A. Feuillet note également ce “ parallèle johannique ”, non moins que la désignation par Jean-Baptiste de Jésus comme l'Époux, et de lui-même comme “ ami de l'Epoux ”, témoin ravi de sa joie nuptiale, messianique (Jn 3,29*). Ainsi les Évangiles se correspondent sans se recopier.
//
Gn 5,24 2R 2,11-12 — Hénok annonce le Christ non seulement pour avoir été, lui aussi, “ enlevé ” par Dieu, mais d'abord pour avoir “ plu à Dieu ” et donné “ aux générations à venir le modèle d'un parfait retour à Dieu ”, par la foi (
Si 44,16 et
He 11,5, donnés en // à
Gn 5,24 en BC I / Am; explication en BC I*, p. 73). Or c'est réaliser les 3 points du < Kérygme > : Règne de Dieu / auquel on adhère par < pénitence-conversion-retour > / qui est de croire à l'Évangile (
§ 28 ) —
Mc 1,14-15*).
Elie annonce plus particulièrement les temps qui seront ceux du Christ: 1) vie terrestre — 2) enlèvement et disparition (mais après avoir transmis son Esprit à son disciple Elisée, comme le Christ fera avec les Apôtres) — 3) retour, annoncé dans
Ml 3,23-24, réalisé en Jean-Baptiste (
§ 170 *).
// Ps 73,23-24 — “ Je suis toujours avec Toi ”, fait écho au “ Je m'éveille, et je suis encore avec Toi ” (Ps 139,18) où l'Église a vu le cri de joie du Christ ressuscitant (Introït de la messe de Pâques). “ Tu m'as pris par la main* (si paternellement) ; en ton Dessein tu me conduis ”, du ministère de Galilée à la Passion rédemptrice. “ Puis dans la Gloire tu m'enlèveras ”, me disant: “ Siège à ma Droite ” (Ps 110,1). Les psaumes et la Bible entière se recoupent, en notre Seigneur.
En ce jour-là (Mc) ; en ces jours-là (Lc) : Le singulier de Mc est curieux, surtout après le pluriel “ des jours où l'Époux leur sera enlevé ”. De soi, dans les prophéties, “ en ce Jour-là ” prend un sens eschatologique, référant au Jugement Dernier (So 1,7-18) qui verra aussi l'instauration définitive du Règne de Dieu (So 3,11 So 3,16 Mi 4,6 Mi 5,9 Mi 7,11-12). Est-ce possible que Jésus vise un jeûne ultime? — Généralement, on interprète plutôt que suivant la version de Luc, le Christ parle de “ ces jours-là ” au pluriel, où Il aura été “ enlevé ” à ses disciples, soit par la mort, donc du Vendredi-Saint à Pâques, soit plus probablement de l'Ascension à la Parousie: le temps où nous sommes... Mieux encore, les périodes se répartissent ainsi : Joie des années de ministère du Christ / Deuil de sa Passion et de sa mort / Joie de Pâques, mais dans la disparition du Christ ressuscité “ enlevé ” à la Droite du Père. Car, entre l'Ascension et la Fin des Temps, c'est à la fois la joie de sa présence “ avec nous pour toujours jusqu'à la consommation des siècles ” (Mt 28,20*), et le jeûne d'une trop sensible absence (Sur les interprétations de la Tradition chrétienne, cf. F.G. Kremer: Die Fastenansage Jesu).
En tous cas, concluons avec A. Feuillet (op. cit. p. 275) : “ Ce texte constitue un témoignage suprêmement éloquent de la conscience qu'avait Jésus d'être un Messie transcendant: un Messie qui non seulement se met au-dessus des pratiques traditionnelles d'ascétisme, mais va jusqu'à déclarer qu'elles n'ont de sens désormais que par rapport à Lui (sa présence actuelle les exclut et son absence future les réintroduira) ; un Messie qui n'hésite pas à s'attribuer le rôle d'Époux messianique, très habituellement dévolu à Yahvé dans l'A.T.
D'une manière paradoxale, en même temps qu'il s'affirme Messie transcendant, Jésus se présente ici à mots couverts comme le Serviteur de Yahvé destiné à être martyrisé (// 1S 53,8)... Ce qui frappe et touche le plus, c'est la façon qu'a Jésus d'associer très étroitement à son sort celui de ses disciples et de se mettre comme tout naturellement au centre de leur existence...
Mc 2,21-22 Lc 5,36-39 Mt 9,16-17 — Ces deux brèves < paraboles > (le mot se trouve en
Lc 5,36 cf. surtout
§ 125 -126*), même si le Christ les a dites par ailleurs, complètent fort bien la sentence prophétique à laquelle les 3 Évangélistes l'ont adjointe, d'un commun accord. Car le vêtement est condition pour se voir admis au festin nuptial (
§ 282 ) —
Mt 22,11-14, dont nous avions déjà vu qu'il n'était pas sans rapport avec la présente controverse) ; et le vin à conserver (même durant le départ de l'Époux) est celui de nos eucharisties.
// Ps 102,26-28 — Toute créature est sujette à l'usure du temps. Seul Dieu est toujours neuf, et par là même capable de rénover l'ancienne Alliance usée par tant d'infidélités d'Israël. Alliance et Mariage allant bien de pair, évidemment. C'est le thème de la Nouvelle création annoncée par Isaïe : ciel et terre seront renouvelés au point que “ l'on ne se souviendra plus du passé ” (Is 65,17 cf. Is 51,6 et Is 66,22). La nouveauté, c'est l'Évangile (et non le monde, qui s'use aussi vite qu'il “ passe ”), aujourd'hui comme toujours et pour toujours ! Mais le changement fut spécialement sensible et radical au tournant de l’A.T. au N.T.Dans les Actes ou les Épîtres de saint Paul, on assiste à cette < nouvelle naissance > de l'Église, non sans hésitations ni sans heurts, qu'illustre le différend d'Antioche entre saint Paul et saint Pierre (Ga 2,11-21), et que résoudra le Premier Concile de Jérusalem (Ac 15). L'Épître aux Hébreux en tire les mêmes conclusions que notre Évangile: Changé le Sacerdoce du Grand Prêtre, inventeur d'un Sacrifice nouveau (le “ vin nouveau ” de la seconde parabole) pleinement rédempteur, non seulement la Loi en est pour autant approfondie et accomplie (He 7,12), mais ses < enveloppes > même doivent être réadaptées.
Le vêtement: Le force l'image, puisqu'il ne s'agit plus seulement de mettre une pièce neuve, mais de déchirer un manteau neuf pour réparer le vieux. Cela fait penser à cette tunique sans couture, symbole de l'unité de l'Église, que les soldats ont évité de déchirer (Jn 19,23-24*). C'est du mot grec signifiant la déchirure, donc la séparation, que les chrétiens ont tiré le terme de < Schisme >. Il se trouve en ce sens propre en Jn 7,43 Jn 9,16 Jn 10,19 Ac 14,4 Ac 23,7 1Co 1,10 1Co 11,18 1Co 12,25.
C'est que l'image du vêtement n'est pas celle d'un pur revêtement, sans rapport avec ce qu'il couvre. Il y a toute une symbolique à la fois fonctionnelle (habits de travail ou de fête), sociale ou spirituelle, qui est universelle. Dans la Bible, elle commence avec les “ feuilles de figuier ” de l'après-péché et les “ tuniques de peau ” dont Yahvé lui-même couvre Adam et Eve (
Gn 3,7 Gn 3,21 BC I*, p. 64,
D. Barsotti). Elle demeure jusque dans la Jérusalem céleste (
Ap 21 Is 61,10). Dans l'Évangile même, pour participer au festin des noces (évoqué au
§ 42 comme dans la présente parabole du vin nouveau jointe à celle du vêtement), il faut être revêtu de la robe nuptiale (
§ 282 ) —
Mt 22,11-14.
//
Ep 4,22-24 Col 3,9-11 (au
§ 93 ) — La phrase est construite sur les deux adverbes-prépositions que nous traduisons par “ à la ressemblance ”. Il y a donc aussi correspondance entre les deux compléments, “ à la ressemblance des convoitises du mensonge (trompeuses), ou de Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité (vraie) ”. Enfin, on retrouve l'opposition du vieil homme et de l'homme nouveau (//
Col 3,9-11). Tout cela explicite donc l'Évangile, et permet de mesurer à quel point le message évangélique (le < Kérygme >) et ses moyens d'expression qu'ils soient littéraires (dans le N.T.
) ou symboliques (dans les sacrements) sont étroitement liés. Il en va de même que dans tous les arts, fond et forme sont aussi inséparables que l'âme et le corps, s'engendrant l'un l'autre et réagissant l'un sur l'autre, si bien qu'ils ne peuvent strictement aller que de pair (Cf.
Vtb < Vêtement > —
E. haulotte: Symbolique du vêtement dans la Bible, Aubier 1966).
Le vin nouveau: C'est la bénédiction promise à Jacob (
Gn 27,28), à Israël (
Lv 26,5 Dt 11,14 — parallèlement au vêtement qui ne s'use pas,
Dt 8,4), et à quiconque pratique fidèlement la Loi (
Pr 3,9-10). Mais nous avons déjà rencontré aux Noces de Cana l'image de la surabondance du vin comme caractéristique des temps messianiques — et que l'institution de l'eucharistie accomplira*:
Mt 26,29; cf.
Za 9,16-17, en // au
§ 93 ) — Sur Cana, cf.
§ 29 ) —
Jn 2,6-10* et // ; cf.
Vtb < Vin >.
// Jr 31,12-13 Ps 4,7 — Le vin est associé à la joie et au repas de fête (Ps 104,15 Qo 10,19 Si 31,27-28) par opposition au deuil et au jeûne. Nous retrouvons par conséquent l'alternance des temps de Mc 2,19-20) — et cela confirme comment ces deux petites paraboles s'accordent naturellement avec la controverse dont elles forment la conclusion.
// Mt 26,27-29 — Voici le vrai “ vin nouveau ” : tout comme le Christ est le vrai pain du ciel, Il est lui-même “ le vin de la vie nouvelle ”. Vin trop fort pour notre nature humaine, parce que divin. Ainsi, la vie de l'Esprit ne peut-elle nous < emplir > sans faire craquer notre être qui doit mourir à ses limites pour ressusciter à la plénitude éternelle. Ce que saint Paul explique encore en termes de vêtements, qu'on ne peut revêtir sans avoir accepté de se laisser dépouiller de ce qui est encore trop terrestre (2Co 5). Toujours le lien entre repas des noces et robe nuptiale, entre eucharistie et baptême ! (Bien entendu, pas plus qu'aux noces de Cana, ces sacrements ne sont expressément visés ici. Ce ne sont que des harmoniques, en l'Évangile où tout se tient).
Lc 5,39 — C'est une autre parabole, car celle qui précède était en faveur du vin nouveau, requérant des outres appropriées, tandis que ce verset est tout à l'honneur du vin vieux. Après vingt siècles de christianisme, l'Évangile l'est devenu pour nous, au point qu'il n'y a plus à désirer du nouveau...
§ 44. Les épis arrachés
— Mt-Lc d'une part, et de l'autre Mc présentent assez différemment la scène, non moins que la réponse du Christ aux récriminations des pharisiens. Mais, pour les trois Synoptiques, c'est la première attaque sur le respect du sabbat: thème qui reviendra au § suivant, puis
§ 148 § 217 § 223 § 256 .
Mt 12,1-2 (donc Mt sépare cette controverse des précédentes, qui se trouvaient au ch. 9); Lc 6,1-2) — Les disciples “ ont faim ” (Mt), et s'ils arrachent des épis “ les frottant dans leurs mains ” d'un geste familier qu'a noté Saint-Luc, c'est pour “ manger les grains de blé ” (Mt-Lc).
// Dt 23,26 — La Loi autorisait expressément cette façon d'agir, aussi les pharisiens reprochent-ils seulement que ce n'est pas permis durant le sabbat.
Mc 2,23-24 — Dans un article que nous citons plus loin, le P. Benoît, prenant l'expression < faire route > au sens matériel de < frayer la route > en arrachant des épis, estime que, pour Mc, le motif de la réprobation des pharisiens est changé: ils s'élèveraient contre la déprédation du champ de blé. Mais pas besoin d'arracher les épis pour frayer un passage dans les blés: ils se couchent d'eux-mêmes à mesure qu'on pénètre dans leur masse. < Faire route >, sans article, signifie donc tout bonnement, en grec ou en hébreu comme en français, non pas frayer la route, mais: avancer, continuer sa route, comme en Jg 17,8 (exemple donné par Sander et Tremel, à < Route >); Tob traduit: “ chemin faisant ”. De même ici, avec la précision supplémentaire donnée par le premier verbe grec (< arkhô >) que les disciples “ allaient en tête ”. D'où notre traduction, qui est bien dans le style visualisé propre à Saint-Marc.
Mc 2,25-26 //
1S 21,3-7 Mt 12,3-4 — Le précédent allégué vaut doublement: d'une part, il n'y a pas lieu de reprocher aux disciples du Christ ce qui fut admis des compagnons de David, eux-mêmes pressés par la faim, et dont le < délit > aurait été pire, puisqu'il s'agissait de pain consacré “ réservé aux prètres ”; d'autre part, la circonstance aggravante que c'était “ durant le sabbat ” s'y trouve aussi, puisque c'est ce jour-là qu'on devait disposer “ le pain chaud ” sur l'autel, devant Yahvé (Lv 24,5-9), mentionné en // 1S 21,7 (Sur cette sanctification du sabbat, cf.
§ 112 ) — // Ex 20,10; 25,30; Lv 24,5; Nb 28,9).
Mais en réalité, l'important est ailleurs que dans l'incident, de soi mineur; et il est significatif que les 3 Synoptiques se rejoignent absolument pour y relever surtout l'occasion qu'il donne au < Seigneur > de révéler son être et sa mission. Car le // Entre ses disciples et les compagnons de David s'appuie au moins implicitement sur un rapport équiparant le Christ lui-même à son ancêtre vénéré :
P. Benoit : Les épis arrachés (dans Ex. Th. III, p. 238-39) : Ce qui permet, au premier regard, d'appliquer au cas des disciples le précédent de David à Nob, c'est une certaine analogie des situations : dans les deux cas une manducation interdite rattachée de quelque façon au jour du sabbat, et dans les deux cas le motif de la faim qui justifie la dispense. Mais une analogie plus profonde sous-tend ces rapports de surface. Elle est la qualité des personnes engagées : d'une part David et ses gens, d'autre part Jésus et ses disciples. La mise en parallèle des deux groupes est manifeste. Les compagnons de David ne retiennent l'attention que parce qu'ils correspondent dans le < type > à ce que seront les disciples dans < l'antitype >. Ces derniers ne sont excusés et dispensés, tout comme les premiers, qu'à cause du personnage exceptionnel qu'ils escortent. Car David n'est pas ici un homme affamé quelconque, il est le roi d'Israël, ancêtre de la lignée messianique et type du Roi Messie. Plus que son urgent besoin, c'est son autorité personnelle qui légitime son infraction à la Loi. Dès lors, l'application au cas de Jésus et des siens exige une correspondance non seulement des situations mais des personnes. Si Jésus peut s'autoriser de ce qu'un David s'est permis parce qu'il était David, c'est qu'il est, Lui, Jésus: plus qu'un homme ordinaire, l'héritier de David, le Messie. C'est ce qu'exprimé bien le logion de conclusion, qui revendique pour le “ Fils de l'Homme ”, à entendre au sens messianique, l'autorité sur la Loi dont le roi David avait déjà fait preuve.
Mt 12,5-7) — Le second argument, rapporté par Mt seulement, affirme plus expressément la transcendance de Jésus, légitimant l'affirmation du v. 8 qui, autrement, serait blasphématoire. C'est un a fortiori: si le service du Temple peut dispenser du Sabbat, à combien plus forte raison le service du Fils de l'Homme par ses disciples ! Car Jésus lui-même est supérieur au Temple (v. 6). “ Ceci, dit encore P. Benoît, est la pointe du deuxième argument, où la pensée progresse : du premier il ressortait que Jésus, comme David, était supérieur au sabbat; ici il apparaît supérieur au Temple, qui est lui-même supérieur au sabbat. C'est un crescendo. Ailleurs Jésus se dira plus grand que Jonas, plus grand que Salomon (Mt 12,41-42) ; ici on ne fausserait pas la pensée en complétant: il est plus grand que David ” (Mt 22,41-46).
Au v. 7, le Christ passe à l'attaque, en reprochant aux pharisiens de n'avoir pas compris l'esprit du culte sabbatique demandé par Dieu. Or Il s'appuie sur la sentence d'Os 6,6 également citée pour signifier sa mission en faveur des pécheurs (
Mt 9,13 — cf.
§ 92 *). C'est que tout se tient, et que le < Pouvoir > judiciaire et rédempteur prouvé par le Christ dans la guérison du paralytique (
§ 40 ), Il va l'affirmer ici dans le domaine législatif et libérateur.
Mc 2,28 ; Lc 6,5 ; (Mt 12,8 — En Mt, le “ car ” doit être pris au sens fort, introduisant non pas une conclusion, mais un principe légitimant la référence à David et aux prêtres (du v. 5) : “ Ce n'est pas parce que David peut s'affranchir en certains cas du sabbat, que le Fils de l'Homme en est maître lui aussi. C'est au contraire parce que le Fils de l'Homme est maître du sabbat, et en général de la loi juive, qu'il peut se réclamer du précédent de David et dispenser souverainement ses compagnons en cas de besoin ” (P. Benoit : Ibid. p. 239).
Il faut donner toute sa force à l'expression: “ Maître du sabbat ”. En grec c'est < Kurios >, Seigneur; et
A. Feuillet explique à juste titre que “ si le génitif apposé à < Kurios > — “ Seigneur du sabbat ” — lui enlève sa valeur de titre, il ne diminue pas pour autant sa portée transcendante... il s'agit d'une Seigneurie telle que Dieu seul peut en être le détenteur ” (L'Exousia du Fils de l'Homme, p. 185). Si, suivant
W. Foerster (Twnt < Kurios > p. 1088), le < Kurios > est celui qui possède le < Pouvoir >, Jésus revendique bien ici, et sous le même titre de “ Fils de l'Homme ” qu'au
§ 40 , ce < Pouvoir > suprême et proprement divin, puisqu'il touche au sabbat qui est d'institution divine. (Sur la présentation parallèle du même principe par Saint-Jean, cf.
§ 148 ) — Jn 5,17*).
Cette déclaration essentielle se retrouve littéralement en Mc 2,28 et Lc 6,5. Marc y ajoute pourtant un mot, qui a son importance: “ Le Fils de l'Homme est le Maître même du sabbat ”. Car s'il s'agit de Seigneurie divine, elle doit porter, bien entendu, sur toute la Loi divine, comme Jésus le montrera au long du Sermon sur la Montagne, et même sur son orientation eschatologique, dont la loi du sabbat n'est que le rappel.
Que, cette fois encore, le Christ affirme détenir ce < Pouvoir > divin de par sa qualité de < Fils de l'Homme >* nous invite à donner à ce titre valeur fondamentale, dont les répercussions sont multiples, comme l'indique A.Feuillet, en conclusion de son étude sur L'Exousia du Fils de l'Homme (p. 190):
Ce mystère de son être divin, Jésus lui-même s'est constamment employé à le souligner en prenant le titre de Fils de l'Homme, formule christologique que l'on doit tenir pour la plus vénérable, puisqu'elle remonte à Jésus lui-même; la plus archaïque, puisque aucun écrivain du Nouveau Testament n'a osé la reprendre à son compte ; en un certain sens la plus importante, puisque mieux qu'aucune autre elle souligne le lien caché, mais profond entre les deux Testaments, puisqu'aussi bien elle constitue la racine de toute la christologie ultérieure à commencer par le message paulinien.
Mc 2,27) — Ce logion est propre à Saint-Marc. Nous avions déjà expliqué en BC I*, p. 261, pourquoi il semble que l'on doive traduire: < à cause de... > plutôt que < pour >. Car l'homme a bien été fait pour le sabbat, si celui-ci est comme dans toute la Bible non pas une restriction de l'emploi du temps (que le laisser-aller d'aujourd'hui réduit encore plus à rien que les casuistiques d'hier), mais tout au contraire une garantie contre la servitude totalitaire du travail par une assimilation à Dieu :
// Ex 31,13-17) — Le sabbat est non seulement un signe perpétuel rendant l'homme et son rythme de travail à l'image de Dieu, mais un signe sanctifiant (ce qui est la définition même du sacrement), unissant à Dieu, et par conséquent gage de l'Alliance et de l'entrée définitive dans le < Repos éternel > — et le repas nuptial — de la vie céleste. Cf. BC I*, p. 266-267, Aelred de Rievaux, et le dossier patristique de Pc n, p. 42-48.
Irénée: Adv. Hoer. IV, 16,1 (PG 7,1015; SC 100, p. 559 et 563): Dieu donna la circoncision comme un signe... Le prophète Ezéchiel dit la même chose à propos des sabbats : “ Je leur ai donné mes sabbats pour être un signe entre moi et eux, pour qu'ils sachent que je suis leur Seigneur, qui les sanctifie. Et dans l'Exode, Dieu dit à Moïse : “ Vous garderez mes sabbats, ce sera un signe entre moi et vous, à travers vos générations ”. La circoncision de la chair préfigurait la circoncision spirituelle: “ Et nous, dit l'Apôtre, nous avons été circoncis d'une circoncision non faite de main d'homme ”. Et le prophète: “ Vous devez circoncire votre dureté de coeur ”.
Les sabbats enseignaient la persévérance dans le service de Dieu, durant tout le temps où nous vivons de la foi. Ils exprimaient aussi le repos de Dieu, c'est-à-dire le Royaume dans lequel entrera l'homme qui persévère au service de Dieu.
Ce qu'il y a de plus remarquable en Mc 2,27, c'est que le privilège du droit au sabbat, si solennellement garanti à Israël dans la Loi mosaïque, soit ici reconnu à tout homme, conformément d'ailleurs à ce que pouvait laisser entendre la Genèse, 2,1-3. Il y a là un élargissement universaliste, que l'on remarque en d'autres endroits de l'Évangile de Marc, répondant à sa destination première, puisqu'il s'adressait aux milieux issus du paganisme. Voir la comparaison établie par
F. Gils (Le sabbat a été fait pour l'homme, p. 515-522) entre Mt et Mc 2,23-28, mais aussi 3,1-6; 10,1-12 (
§ 246 ) et 12,28-34 (
§ 285 ): chaque fois, “ Marc tente d'enrichir les controverses basées sur une problématique purement juive, en dégageant aussi clairement que possible un principe à portée universelle ” (cf. § suivant —
Mc 3,4*). La formule introductive : “ Et il leur dit ”, serait d'ailleurs typique en Saint-Marc, quand il “ réunit plusieurs pièces de nature semblable, mais sans unité organique et prises dans des contextes différents ” (par exemple
Mc 4,2 Mc 4,11 Mc 4,21 Mc 4,24 Mc 4,26...,
Vaganay: Le problème synoptique, p. 430, cité et commenté par F. Gils, Ibid. p. 514-515).
Curieusement, dans le Codex Bezae, on trouve à la version parallèle de Lc 6,5 une addition approuvant une semblable liberté par rapport à la loi du sabbat, à condition qu'elle soit < responsable > : “ Le même jour Il vit un homme qui exécutait un travail le jour du sabbat. Il lui dit : Homme, si tu sais ce que tu fais tu es bienheureux ; mais si tu ne le sais pas, tu es un maudit et un transgresseur de la Loi ” (cf. J. Jérémias; Les paroles inconnues..., p. 62). Même si l'authenticité de ce logion n'est pas admise par la plupart des exégètes, il va comme Mc 2,27 dans le sens — que saint Paul illustrera mieux encore — d'une libération qui ne soit pas licence mais liberté de servir Dieu. C'était déjà le programme de l'Exode: “ De la servitude au service ” (BC I*, p. 212).
Mc 2,28) — L'insertion du v. 27 (dont F. Gils défend l'authenticité victorieusement) ne s'agence pourtant pas sans difficulté avec le v. 28. De deux choses l'une en effet: “ Si le v. 27 reconnaît à tout homme une autorité sur le sabbat, la suite devient banale : Jésus prend rang parmi les simples mortels ” : pas besoin du titre unique et divin de “ Fils de l'Homme ” pour être “ le maître du sabbat ”, puisque tout le monde le serait. Par contre, “ si le v. 27 entend simplement dire que, dans certains cas de force majeure, l'homme n'est pas tenu par la loi sabbatique, on ne voit pas comment en conclure que, Jésus, le Fils de l'Homme, soit maître absolu du sabbat ” (F. Gils, p. 509-510).
Vu à la loupe, c'est juste. Mais si l'on reprend la controverse dans son ensemble, le sens n'en reste pas moins clair: comme David et mieux que David, le Fils de l'Homme a < Pouvoir > sur le sabbat qui, même pour tout homme, n'est pas un règlement arbitraire et tyrannique, mais une disposition bienveillante de Dieu pour le garder libre de son travail; et le Fils de l'Homme vient, dans la même ligne, donner l'exemple de liberté vis-à-vis du sabbat, pour faire le bien comme va le montrer le paragraphe suivant.
§ 45. L’homme à la main desséchée : Mc 3,1-6; Lc 6,6-11
(Mc 3,1-6 Lc 6,6-11)
(
Mt 12,9-14 =
§ 113 , où se trouvent les //
Ex 31,12-14 Jn 7,22 Mt 10,31 — Pour conclure cette série de controverses, la scène la plus dramatisée. Ici Mc reprend son avantage sur Mt, réduit à une épure.
La scène se passe dans une synagogue, et durant un sabbat. La foule n'est plus mentionnée — comme déjà au § précédent — ni les disciples, tandis que les scribes et les pharisiens, nommés seulement par Luc, deviennent en Mc et Mt les “ ils ” de l'hostilité, P. Geoltrain (La violation du sabbat) a relevé comme tout le paragraphe de Mc est bâti sur cette opposition, ainsi portée à son paroxysme. On peut le faire ressortir par le schéma suivant :
v. 1 Jésus entre... v. 6 “ Ils sortirent pour le perdre ”
la main desséchée v. 5b La main guérie
v. 2 “ Ils l'observaient ” v. 5a Regard de colère de Jésus
v. 3 “ viens
au milieu ” v. 4 Question posée v. 4 Silence
Bien ou Mal
Sauver une vie ou la perdre
N'est-ce pas terrible !
Mc 3,1 Lc 6,6 Mt 12,9 — Lors d'un autre sabbat, il entra dans la synagogue (Lc): réfère à Lc 4,15: “ Il enseignait dans leur synagogue, glorifié de tous ” — qui, par opposition, paraît déjà lointain. De même cet “ autre sabbat ” rappelle la première < journée de Capharnaüm >, (Mc 1,16-36), si triomphale, qui était aussi un jour de sabbat (Mc 1,21).
Mc 3,2 Lc 6,7 Mt 12,10 — Mt fait poser la question par les pharisiens. En Mc et Lc ils se tiennent dans l'expectative, mais avec le même parti pris hostile: “afin de trouver de quoi l'accuser”. Il faut être sensible à la charge qu'exprimé ce “ ils l'observaient ” (Mc), à ces regards acérés comme des couteaux. C'est déjà le procès qui est commencé, et même déjà jugé. Ils ne le condamnent pas sur preuve : ils cherchent des motifs pour justifier la condamnation déjà portée contre lui en leur coeur.
pour voir s'il guérirait : Voilà par où ils savent que Jésus sera tenté, par le Bien et la Bonté ! Et c'est “ pour l'en accuser ”...
Mc 3,3 Lc 6,8 — Pour Mc et Lc, c'est donc Jésus qui prend l'initiative. Connaissant leur pensée, précise Luc. Aussi, Jésus n'hésite pas à faire une mise en scène : entre le mur d'hostilité pharisaïque et Lui, dans son isolement (puisqu'on ne parle plus de ses disciples), cet homme et sa main, au milieu, debout, dont aucun des trois Évangélistes ne dit rien d'autre, tant le miracle n'est vu que pour l'affrontement qu'il provoque.
Mc 3,4 Lc 6,9 Mt 12,10-11 — Là où Mt s'en tient au cas concret, Mc et Lc en réfèrent au principe même de la morale : choisir entre le Bien et le Mal, donc entre Salut et Perdition. Nous sommes ici au point de convergence et de conclusion de la série des controverses. Jésus c'est le Bien, venu pour sauver les pécheurs (
§ 42 ) ; s'il est “ maître du sabbat ”, c'est pour permettre aux hommes d'en bien user (
§ 43 ). Il accomplit sa mission quelles que puissent en être les conséquences à venir. Mais de ce fait, s'opposer à Lui comme font les pharisiens, c'est prendre le parti du Mal (
Mc 3,6*).
Mt 10,12 — Ici comme au § précédent (v. 6), Mt ajoute un raisonnement a fortiori, s'appuyant sur une échelle de valeurs formulée plus explicitement au ch.
Mt 6,25-34* (
§ 67 ).
Mc 3,5 a ;
Lc 6,10 a — Et promenant son regard sur eux tous : Si Jésus sait regarder bien en face, par exemple le jeune homme riche (
Mc 10,21 Mc 10,27), Marc note plus souvent ce regard circulaire (
Mc 3,5 Mc 3,34 Mc 5,32 Mc 9,8 Mc 10,23 Mc 11,11), qu'il dit ici chargé de colère. Rien d'étonnant à cela s'il est vrai que telle est la réaction divine devant le Mal : non pas d'une molle permissivité, mais d'incompatibilité absolue avec toute compromission, et d'affrontement résolu (
cf. Pc III, p. 47; 50-51 ; 312-313; et
Vtb < Colère de Dieu >). Nous avions déjà rencontré ce thème de la colère dans la prédication de Jean-Baptiste (
§ 20 ) —
Mt 3,7*). Ce n'est pas une limite à la Miséricorde, qui reste infinie et indéfiniment offerte. Car ce n'est pas Dieu qui se bloque, c'est nous ! La preuve, c'est qu'en même temps Marc ajoute que Jésus était “ contristé ”.
contristé : C'est comme dans la contrition, une affaire de coeur. Non au sens affadi, sentimental, mais parce que Jésus tient à coeur notre Salut, s'y étant engagé par ce qu'il a de plus personnel en Lui: sa Personne divine. Aussi est-il déchiré, Lui le Bien et le Bonheur, mais se tenant aussi pour solidaire de ceux-là même qui par leurs péchés rompent et s'opposent à Lui (cf.
§ 150 ) —
Jn 5,40).
l'endurcissement du coeur: Si ce qui fait le péché, c'est le détournement délibéré — lucide, volontaire, donc libre — de Dieu, l'endurcissement du coeur c'est le péché du péché. Au début de l'Exode, l'histoire de Pharaon donne un terrible exemple de cet < endurcissement >, et du mystère qu'il y a entre la Toute-Puissance de Dieu et la liberté de l'homme (cf. BC I*, p. 214-217). Le même mystère joue pareillement dans le N.T., notamment en Mc 4,10-12 et //
§ 127 * et
§ 310 ) — cf.
Vtb < Endurcissement >).
// Ps 95,10-11 —En Israël aussi, le coeur fut souvent “ de pierre ” ou “ égaré ”, ou “ infidèle ”, ou “ divisé, double, et non pas entièrement donné à son Dieu ”. Cela provoque la même réaction de colère divine devant la mise en échec (temporaire) du dessein de conduire son Peuple au Repos et au Bonheur éternels.
// Rm 11,25 — L'endurcissement d'Israël, si dramatique et durable jusqu'à nos jours, n'en est donc pas moins temporaire, et rentre dans un plan divin plus vaste et longanime que nos courtes vues, trop humaines. Sans doute en va-t-il de même de l'endurcissement des païens, non moins massif aujourd'hui qu'au temps de saint Paul (Ep 4,17-19). Il faut demander au Christ que, par l'Esprit Saint, se réalisent plus pleinement les oracles de Jérémie et d'Ezéchiel sur le “ coeur nouveau ” (Jr 31,33-34 Ez 36,25-27).
Mc 3,5-6 Lc 6,10-11 Mt 12,13-14 — Ils sortent: Comme fera Judas, à la Cène (Jn 13,30). Pour le perdre : De l'alternative proposée par le Christ: “ sauver ou perdre ”, ils n'ont retenu que la solution pernicieuse.
Les pharisiens et les hérodiens: Ces derniers ne sont nommés par ailleurs, dans tout l'Évangile, qu'en
Mc 12,13 (et le //
Mt 22,16 =
§ 283 ). Ils étaient vraisemblablement des Juifs partisans ou familiers d'Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, dont dépendait par conséquent toute action en justice contre Jésus.
Ils tinrent conseil contre Lui, comme en Mc 11,18 Mc 14,1.