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§ 177. Le sel: Mc 9,49-50; (Mt 5,13 Lc 14,34-35)
(Mc 9,49-50 Mt 5,13 Lc 14,34-35)
— La finale de Mc: « Vivez en paix les uns avec les autres » fait inclusion avec Mc 9,33-34, la recommandation de < vivre en paix > répondant à l'altercation suscitée par les rivalités ambitieuses des Apôtres. Dans ce contexte, « ayez en vous du sel » pourrait signifier : < prenez les choses avec un grain de sel > (avec humour) ; cela facilitera la vie de communauté.
Mt, lui, avait mis l'aphorisme au début du < Sermon sur la Montagne > (voir au § 51 , où se trouvent aussi les //). Ce qui lui permet ici d'enchaîner directement de la finale du § 176 à la parabole du § 178 .
§ 178. La brebis perdue: Mt 18,12-14; (Lc 15,1-10)
(Mt 18,12-14 Lc 15,1-10)
— À partir de la même parabole, deux conclusions complémentaires, adaptées aux deux auditoires bien différents — disciples chez Mt, Pharisiens chez Lc — et au besoin de la cause. Lc 15 entre dans la grande révélation que faire miséricorde est la joie de Dieu (v. 6-7). Mt mentionne aussi la joie (v. 13), mais revient au thème central du < Discours communautaire > : la sollicitude du Père pour les petits.
Cependant, il ne s'agit pas seulement d'une vérité générale, intemporelle, sur les conduites de la Providence divine. Jésus lui-même, de par son Incarnation, son ministère, ses miracles, sa prédication, est l'accomplissement* de ce que la parabole < figure > : en Lui vient à notre devant le Règne de Dieu :
« Par rapport à cette Bonne Nouvelle, la conduite de Jésus prend valeur de signe. Elle atteste que... Dieu a déjà entamé le processus qui doit aboutir à l'épanouissement glorieux de son Règne... Avant son établissement définitif, Dieu tente un dernier effort en vue de permettre aux pécheurs de son peuple d'avoir part aux bienfaits du Règne... La mission de Jésus est si étroitement liée à ce Règne qu'elle le rend proche... En sa parole et en sa personne, le Royaume est proche pour chaque homme. Cette proximité du Royaume a pour signe une manifestation extraordinaire, non de la puissance et de la colère divines, mais de la sollicitude que Dieu porte spécialement aux déshérités... qui doivent trouver en Jésus et en ses témoins la preuve que Dieu ne songe qu'à leur salut » (J. Dupont, dans « Gregorianum » 1968, p. 265-287 - - Citation des pages 285-86).
Mt 18,12 : Qu'en pensez-vous ! — Une de ces questions-pièges, par où Jésus amène ceux qu'il apostrophe ainsi à consentir, sur un exemple concluant, à ce qu'ils n'auraient sans doute pas admis directement. Le thème de Dieu, pasteur de son peuple, était d'ailleurs familier à tout Israélite : cf. les // Gn 48 Ps 80 Is 63,11 Ps 77,21 Ps 119,176 (et Jr 23,3-6; 31,10; Ez 34,15-16; Ps 23,1-3; He 13,20-21, en // au § 230 ).
La brebis est perdue : au sens propre, chez Le. Pour Mt, il s'agit plus précisément d'un égaré, que ce soit par les Pseudo-prophètes (Mt 24,4 Mt 24,11 Mt 24,24 2Tm 3,13 1Jn 2,26 Ap 19,20), par Satan (Ap 12,9), ou par soi-même (1Jn 1,8). La sollicitude pour « les brebis perdues d'Israël » s'est déjà manifestée en Mt 9,36; 10,6; 15,24; ou encore, équivalemment : Mt 9,10-13; Mt 11,28-30; 14,14.
Lc 15,4-10) — Doit se lire dans le contexte de ce chapitre 15, donc sans oublier la 3° des paraboles de la divine Miséricorde, celle de l'Enfant prodigue : cf. l'Introduction aux § 230 -232, et § 230 *.
chercher, trouver, ramener: Sur le couple « chercher-trouver », cf. § 18 ) — Lc 2,45*, et § 70 ) — Mt 7,7-8*. Mais ici, toute l'initiative est au Pasteur. La brebis n'a même qu'à se laisser porter. Contrition, Retour, seront mis en valeur plutôt par l'Enfant prodigue. La pénitence-métanoïa n'est pourtant pas absente ici, puisqu'elle se trouve au moins valorisée par la conclusion (v. 7a et b).
C'est conforme à l'insistance habituelle de Lc sur le repentir : cf. § 42 , où Le est le seul à préciser que « le Christ est venu appeler les pécheurs au repentir ». Cf. aussi Ac 5,31 ; 11,18; 26,20 (24 mentions en Lc-Ac, contre 7 et 3 en Mt et Mc).
Mt 18,13-14) — Aux yeux de votre Père : C'est Lui qui est en cause, à travers la mission du Fils (cf. § 78 ) — Jn 3,16*). C'est à Lui que devront penser, se référer, se conformer les pasteurs de la Communauté chrétienne, dans leur ministère auprès des « petits ».
// Ne veut pas qu'un seul se perde: Correspond au « un seul » des v. 5 et 6*. Encore plus marqué ici, par l'opposition avec les 99 autres. Accueillir ou scandaliser un seul n'a tant d'importance aux yeux du Père que parce qu'il a mis sur le moindre d'entre eux son amour sauveur : Il appelle chacun de nous « par son nom », propre, irremplaçable (Is 43,1-4). Ce n'est pourtant pas aller dans le sens d'un « individualisme chrétien » (bonnard), puisque tout au contraire, il s'agit de ramener au bercail commun. Reste l'arithmétique, où Mt et Lc se rejoignent : 1 > 99, à la fois pour la sollicitude (puisqu'on abandonne les 99 pour 1 seule brebis perdue), et pour la joie.
C'est tout à fait comparable à l'Évangile de Saint-Jean, où le Bon Pasteur veille aussi à ce que nul d'entre les disciples ne se perde (Jn 10 et 17).
§ 179. La correction fraternelle: Mt 18,15-17
(Mt 18,15-17)
 —Si ton frère a péché: Certains mss. ajoutent « contre toi »; peut-être par rapprochement soit avec le v. 21, où cette précision figure dans la question de Pierre, soit avec Lc 17,3-4 (§ 238 ). Plus largement encore, c'est tout le ch. 18 qui traite des rapports mutuels. Mais un « frère » ne peut se désintéresser des péchés qui seraient plus directement « contre Dieu ».
Seul à seul... avec témoins... en Église : Il y a donc triple gradation, et il faudrait apprendre à ne pas employer uniquement les grands moyens quand la réconciliation peut avoir lieu plus simplement. Ce sont d'ailleurs les degrés que l'on pratique spontanément pour régler les multiples litiges familiaux ou professionnels. Certes ! la correction fraternelle est bien délicate — et c'est pourquoi se trouve indiqué le recours à des médiateurs, soit à titre individuel, privé, soit au titre plus officiel de représentants de l'Eglise — ce qui est le rôle sacramentel du prêtre-sacrement du Christ (§ 180 ) — Mt 18,18*). Mais l'aveuglement qu'entraîné le péché rend d'autant plus nécessaire et bénéfique la pratique de cette correction, vantée par Job (// Jb 33). Le // Lv 19,17 en fait même un devoir, que la Tradition juive autant que chrétienne a souvent recommandée : « Qu'on ne haïsse pas [son prochain à cause de la perversité de son coeur], mais dans le même jour, qu'on l'exhorte, et qu'ainsi on ne se charge pas soi-même de l'égarement. De même, que personne n'introduise une affaire qui concerne son prochain devant les < Nombreux >, sans l'avoir averti devant témoins » (Règle de la Communauté de Qumrân (i, p. 44).
césaire d'arles : Sermons au peuple (SC 243, p. 110-112) : Pour accomplir avec l'aide de Dieu le commandement du Seigneur, ayons à coeur deux genres d'aumône : ne donnons pas seulement du pain à ceux qui ont faim, mais hâtons-nous d'accorder notre indulgence à ceux qui pèchent contre nous. Quant à la manière d'appliquer à nos ennemis ce remède de la vraie charité — même quand ils ne le demandent pas — nous la trouvons dans l'Évangile : « Si ton frère a péché contre toi, reprends-le entre toi et lui, seul à seul. »
Si tu négliges ce commandement du Seigneur, tu es plus mauvais que ton adversaire : car lui, il t'a fait du tort, et en te faisant du tort il s'est blessé lui-même, gravement. Tu négliges la blessure de ton frère ? Tu vois qu'il meurt ou qu'il va mourir, et tu ne bouges pas ? Tu es pire en te taisant que lui en t'offensant.
« Reprends-le — donc — seul à seul » : sois plein de ferveur pour le corriger, mais épargne son respect humain. Car la honte pourrait /' inciter à défendre son péché ; et celui que tu veux rendre meilleur, tu le rendrais pire...
S'il t'écoute, tu as gagné ton frère : Cf. Mt 16,26; 25,16; 1Co 9,19-22 -Qu'est-ce que cela signifie, dit saint Augustin, sinon que sans toi il se serait perdu. Sous prétexte qu'il s'agit seulement de péché entre vous, ne pense pas que ce soit peu de chose. Comme dit saint Paul, « quand vous péchez contre vos frères, et blessez leur conscience, qui est faible, c'est contre le Christ que vous péchez » (1Co 8,12). Comment ne pécherait-on pas contre le Christ quand on pèche contre un membre du Christ ?... Certes, le remède est facile : Tu as péché contre ton frère, répare le tort que tu lui as causé, et tu es guéri. Mais n'en conclus pas que la moindre division entre chrétiens soit peu de chose (cf. § 54 ) : seulement, à ce mal mortifère, tu as pu porter immédiatement remède (Sermon 82, c. 3) — Pl 38, 507-508; Vives 16, 856-57).
Ces versets ne doivent donc pas être pris pour un < code pénal >, mais au contraire comme un souci de multiplier les possibilités de réconciliation. La rupture elle-même, envisagée au v. 17b, signifie seulement qu'il n'y aurait pas de recours plus élevé que l'Église — et non pas que l'on doive se désintéresser du frère éloigné ou séparé, comme si c'était sans espoir de retour (cf. v. 22):
« Qu'il te soit comme un païen ou un publicain », cela ne veut pas dire, poursuit césaire d'arles, que tu doives, pour autant, négliger son salut, car toujours nous désirons et cherchons le salut des païens et des publicains ().
« La lettre du texte n'impose pas l'idée d'une expulsion de l'Église, mais plutôt celle d'une mise en quarantaine dans l'Église; le texte ne dit pas « qu'il soit pour l'Église... » mais «pour toi » (bonnard, p. 275).
Ainsi, n'y a-t-il rien du < roman > qu'on a imaginé, aux origines de l'Église, d'un débat entre deux ecclésiologies opposées, l'une interdisant de chercher à purifier la Communauté de l'ivraie qui s'y trouverait mêlée (§ 132 ) — Mt 13,28-29), l'autre demandant jugement et exclusion (Mt 18,15-18). Tout le contexte de ce ch. 18, conclut D. Marguerat « le démontre avec éloquence : la communauté ne saurait user aveuglément de ce dispositif juridique, à la manière d'un conventicule soucieux de préserver sa pureté. Au contraire, la règle est devenue partie intégrante d'une parénèse (= d'une exhortation) centrée sur l'accueil des membres faibles et égarés de l'Église » (Le jugement... p. 428-432).
R. GUARDINI : Le Seigneur I, p. 343-345 : De même que Dieu désire regagner l'homme perdu, ce qui ne peut se faire que par une conversion intérieure, ainsi l'homme instruit par le Christ ne demande qu'une chose, c'est que celui qui l'a blessé reconnaisse sa faute et rentre ainsi dans la communauté de la vie sainte.... Ceci montre clairement que le pardon fait partie d'une réalité plus vaste, qui est l'amour. C'est la forme que prend la charité quand on lui a fait du tort... C'est le Christ qui est le modèle suprême ici. Il est le pardon vivant...Nous ne pouvons être rachetés sans que l'Esprit de la Rédemption agisse en nous. Nous ne pouvons jouir de la Rédemption sans y contribuer. Notre contribution, c'est l'amour du prochain. Et cet amour devient pardon, dès que le prochain prend à notre égard l'attitude que nous prenons à /' égard de Dieu, c'est-à-dire dès qu'il nous a fait du tort.
§ 180. Le sacrement de la réconciliation: Mt 18,18-20
(Mt 18,18-20)
— On reconnaît, dans le v. 18, l'extension à l'Église (que concerne tout ce chapitre), du Pouvoir donné à Pierre (§ 165 ) — Mt 16,19*, où se trouve indiqué le sens de « lier et délier »). C'est à lire dans le prolongement direct des v. 15 à 17 :
césaire D’ARLES : Même Sermon (SC 243, p. 112-114): Vous avez entendu l'avertissement du Seigneur : il nous commande la correction fraternelle, au titre des soins qui sont dus au prochain. Et c’est si vrai, qu'il enchaîne : « Tout ce que vous aurez lié... » Au moment où tu commences à tenir ton frère pour un publicain, tu le « lies » sur la terre — mais veille à le lier avec justice, car la justice rompt les liens injustes. Puis, quand tu as remis ton frère dans le droit chemin et t'es réconcilié avec lui, tu l'as « délié » sur la terre, et parce que tu l'as délié sur la terre, il sera délié dans le ciel : tu as fait un don magnifique : non à toi-même, mais à lui; car il avait nui beaucoup, non à toi, mais à lui. Et quand, avec l'aide du Christ, vous aurez accompli cette oeuvre, vous pourrez en toute assurance crier au Seigneur dans l'Oraison dominicale : « Remets-nous nos dettes, comme nous aussi les remettons à ceux qui nous ont offensés. »
Mais il n'y a pas moins de continuité entre les v. 18 et 19 (même tandem < terre — ciel >), puis entre les v. 19 et 20. On perçoit encore mieux la suite logique des propositions si, au lieu de lire ces 3 versets dans leur ordre normal (qui, du point de vue logique, remonte de l'effet à sa cause), on suit leur ordre déductif : v. 20?19?18.
Au départ, en effet, il y a la foi du « Je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles » (Mt 28,20 = ici le v. 20). De par cette communion au Christ, comment la prière de l'Église ne serait-elle pas agréée du Père (v. 19), de sorte que ce qui est lié ou délié par elle, assemblée sur cette terre, soit ratifié au ciel (v. 18). L'analyse des termes employés dans ces 3 versets confirme qu'il s'agit bien ici d'une < sacramentalisation > de la réconciliation, à l'intérieur de la communauté chrétienne :
Mt 18,20) — Là où deux ou trois : Ne réfère donc pas au Collège des Douze, comme tel, mais plutôt peut-être à ces « deux ou trois » médiateurs du 2° échelon (v. 16) que l'on n'aurait pas voulu écouter dans leur office privé. À présent, les voilà réunis — ce qui, en Mt, « désigne souvent une assemblée (litt. < Synagogue >) de caractère officiel : cf. Mt 2,4; 22,34; 26,3.57 ». Elle peut déborder largement les seuls 2 ou 3, autour desquels se rassemble la communauté. Mais peu importe le nombre : « Crois jusqu'à la fin, même s'il arrivait que tous les hommes sur terre soient séduits et que tu restes seul à croire. Apporte alors ton offrande et loue Dieu, toi qui es seul à croire. Mais si deux hommes comme toi se réunissent, alors voilà le monde entier, le monde de l'amour vivant : embrassez-vous l'un l'autre tendrement, et louez le Seigneur : car bien que vous soyez seulement deux, sa vérité est accomplie » (dostoïevski : Les Frères Karamazov, VI, 3) — Églises russes, Ed. Zodiaque, 1969, p. 107).
en mon Nom : Litt. < vers > (< eis >) mon Nom. Quelle magnifique évocation de la liturgie de l'Église, tournée, tendue vers son Chef !
// Ps 68,6-7 Ps 22,4 — Dès l’A.T. s'affirmait donc la croyance à une présence de Yahvé par et dans la prière (Ps 22,4), pour « ceux qui vivent d'un seul coeur» (Ps 68 = Mt 18,19 Ac 2,46), et tout spécialement pour les « petits »: orphelins et veuves, pauvres et persécutés (Ps 11,4). Par la suite, les rabbins en concluront que là où dix Israélites sont réunis pour méditer le Talmud, la Shékinah (la présence de Dieu au milieu de son peuple — cf. bc I*, p. 254-55) est au milieu d'eux (cité par L. Bouyer : Le Fils éternel, p. 216). Ce qu'ajouté la Nouvelle Alliance, c'est que cette Présence de Dieu à son Église est personnalisée en Jésus, incarné, mort et ressuscité, pour en faire son Épouse sainte et immaculée, en Lui ré-unie par-delà tous les scandales et germes de division (Ep 5,25-27).
On prend souvent ce v. 20 absolument, comme garantissant la présence du Christ en toute assemblée chrétienne : ce n'est pas faux. Mais Mt 18,20 l'affirme d'une assemblée précise, dans un but de réconciliation. C'est donc plus directement par la célébration communautaire de la pénitence (sous les formes diverses pratiquées par l'Église au cours des siècles), que s'accomplit cet Évangile de Mt 18,18-20.
Mt 18,19/7 1Jn 5,14) — Si deux d'entre vous s’accordent : Voilà l'antidote aux divisions comme celle qui est au départ de ce < discours communautaire > (§ 174 * et § 177 ) — Mc 9,50b*).
quelle que soit la chose demandée : Cette expression « désignait couramment un différend, une action juridique intentée à tel ou tel (cf. par exemple, dans ce sens, exactement, 1Co 6,1), ou une action, un comportement relevant de la discipline ecclésiale (dans ce sens, cf. le reproche de Pierre à Ananie : « comment cette affaire [allant contre la mise en commun des biens entre les chrétiens] a-t-elle pu naître en ton coeur », Ac 5,4) » bonnard, p. 276.
Une telle demande, s'adressant à Dieu, est évidemment priée. C'était déjà le cas des grandes prières de réconciliation dont l’A.T. nous a gardé les modèles (cf. surtout : Ne 9,1-37 Ba 1,14 à Ba 3,8 Da 3,24-45 — Voir e. lipinski : La liturgie pénitentielle dans la Bible, Cerf 1969). On peut souhaiter que de telles « prières communautaires de confession » soient pratiquées au coeur des célébrations pénitentielles, de façon que se rétablisse entre cet aveu public, global, de culpabilité, et l'aveu individuel (toujours secret), le même rapport qu'à la messe entre la grande prière eucharistique et la communion de chacun : celle-ci donne aux participants le moyen de s'associer au sacrifice et à l'eucharistie de toute l'Église, de les ratifier pour sa part en s'y engageant. Et de même, cette < confession > personnelle aurait moins l'aspect d'un épouvantail, si elle donnait surtout à chacun la possibilité de reconnaître sa part de responsabilité personnelle dans cette déficience que l'Église vient d'avouer... C'est bien en tous cas de cette prière de confession que parle ce v. 19.
ils l'obtiendront de mon Père: Bien sûr! puisque uni à l'Église, c'est le Christ lui-même qui le Lui demande. C'est le principe de tout sacrement: la reprise en charge, promise par le Christ, des signes que pose l'Église, sur son ordre et selon ses directives — « faites ceci en mémoire de moi » — de telle sorte que ces signes deviennent par le fait même (< ex opère operato >) efficaces, de l'efficacité propre au Verbe de Dieu, pour qui dire, c'est faire. Signes plus ou moins matérialisés (le pain, le vin, l'eau, l'onction), mais toujours mis en oeuvre au cours d'une prière sacramentalisante.
Mt 18,18 // Jn 20,23 — C'est la formule même d'institution du sacrement de réconciliation. Elle prend son vrai sens, non pas < magique > mais sacramentel, si on ne la détache pas de tout le processus indiqué aux v. 15-17, ni de la pratique significative que les v. 19-20 évoquent, d'une prière communautaire de pénitence. Mais à qui donc est ici confié ce pouvoir de « lier et délier, retenir ou remettre » ?
Il ne faut pas craindre d'interpréter ce verset 18 de Mt 18 suivant ce qu'indiquent les versets antécédents (« dis-le à l'Église ») et suivants (« réunis en mon Nom»). Ainsi d'ailleurs fait saint Augustin : C'est le chrétien, c'est leur < Unité > qui juge à bon droit, qui remet les péchés, et exerce le pouvoir des clefs... parce que cette unité est le lieu où habite et agit le Saint-Esprit (résumé par Y. Congar, préface à Ecclesia Mater de K. Delahaye, Cerf 1964 p. 9) — Références à saint Augustin p. 8 n. 3).
Ce n'est pas dire que le pouvoir d'absolution revienne à tout fidèle. Même ici, l'Église est personnalisée; car, «dis-le à l'Église... s'il n'écoute pas l'Église », présuppose des porte-parole. Il est notable que ce même pouvoir ait été d'abord, nommément, reconnu à Pierre, en tant que chargé par le Christ de mener à terme « mon Église » (§ 165 ) — Mt 16,19*). Ici comme au soir de Pâques (// Jn 20,23), le pouvoir de remettre les péchés est donné « aux disciples ». D'après l'étude d'E.R. Martinez: The Interprétation of < hoi mathêtai > in Mt 18 (dans « Cath. Bibl. Quat. » 1961, p. 281-292), cette expression désignerait plus particulièrement, au moins à partir du ch. 10, les Douze Apôtres, Mt parlant plutôt de « ses disciples » quand il vise plus généralement l'ensemble des simples disciples.
Nous nous trouvons par conséquent ici devant l'un de ces cas où se manifeste le rapport entre sacerdoce royal, commun à tous les fidèles pris ensemble (1P 2,9 — Cf. Vatican II : Lumen Gentium, ch. 10-11), et sacerdoce ministériel, exercé personnellement par les évêques et les prêtres, au sein d'une Église qui, par et dans le sacrement, est tout entière réconciliante en même temps que réconciliée.
« Jésus s'identifie tellement à la communauté qu'il fonde, que le pouvoir de réconciliation et d'excommunication qu'il lui confère manifeste que « le Fils de l'homme a, sur la terre, le pouvoir de remettre les péchés » (§ 90 *), tant il est vrai que le pardon de Dieu passe par celui des hommes, ou plus exactement, que les hommes ne peuvent se pardonner qu'en partageant ensemble la grâce de la réconciliation dont Dieu seul est l'artisan » (radermakers, p. 244) — Cf. Isaac de l’Etoile, à la fin du § 39 *).
§ 181. Pardonner indéfiniment: Mt 18,21-22
(Mt 18,21-22)
— Rabbi Yosé disait: « Si quelqu'un pèche, une, deux ou trois fois, on lui pardonne; mais non pas s'il pèche quatre fois, suivant Ex 34,7 (« jusqu'à la 3° et 4° génération ») et Am 2,4 (« Pour 3 crimes de Juda et pour 4... j'enverrai le feu dans Juda ») ». Cité par Bonnard, p. 277. Cf. encore Jb 33,29. En passant à 7, Pierre pouvait se croire généreux...
// Gn 4,23-24 — En retournant l'outrance de Lamek, de la vengeance au pardon, « le Seigneur veut nous former à la ressemblance de sa propre humilité et de sa propre bonté, qui accorde le pardon de tous les péchés, sans limite » (Hilaire: Sur Mt — Pl 9,1022). Car 7, étant le chiffre de la semaine et de la création, a donc valeur symbolique de totalité, surtout ainsi multiplié par lui-même.
§ 182. Parabole du débiteur impitoyable: Mt 18,23-35
(Mt 18,23-35)
— Approfondissement de la réponse à la question de Pierre. Sous la dette et le pardon mutuels, se révèle notre insolvabilité vis-à-vis de Dieu, et l'urgence de ne pas perdre le bénéfice de son pardon. Cf. L. Deiss, dans Ass.S. I, n° 76 (21° d.pp., p. 29-41).
Mt 18,23) — Un roi : litt. « un homme, un roi ». Comme dans la parabole des Invités au festin, que Mt attribue à « un roi » — là où Le parle seulement d'« un homme qui fit un grand festin » (§ 226 ) — cette mention initiale (qui disparaît dans tout le reste de la présente parabole), donne à ce « règlement des comptes », valeur suprême de Jugement < dernier >, sans appel.
Mt 18,24-25) — Dix mille talents = 60 millions de francs or = 50 fois plus que tous les impôts de la Galilée et de la Pérée ! Ici comme avec le 1>99, ou comme avec les 70 fois 7 fois, nous sommes au-delà des mathématiques, c'est-à-dire au-delà de la justice purement rétributive. 10.000 est plutôt donné comme un maximum (1Co 14,19 et Lc 12,1): une dette totale, comme est la nôtre envers Dieu notre Créateur. Donc une dette insolvable (v. 25).
Mt 18,26) — Tombant à ses pieds, se prosterna : Mêmes verbes que pour l'adoration des Mages (§ 14 ) — Mt 2,11). Cf. aussi la prosternation des Apôtres après que Jésus a marché sur les eaux, que Mt est seul à rapporter (Mt 14,33). C'est en effet le geste où l'homme reconnaît le tout de Dieu, de qui nous tenons tout. C'est donc ici une identification expresse du « roi » de la parabole à Dieu.
Mt 18,27 // Ne 5,1-13 — Si Néhémie avait eu la sagesse de renoncer à cette justice barbare, combien plus la Justice de Dieu est Miséricorde ! De fait, eut pitié désigne cette < miséricorde >, qui prend litt. « aux entrailles » non seulement le Christ (§ 39 ) — Mc 1,41*), mais Dieu lui-même d'après Is 54,7-8 (en // au § 246 ): C'est la < Hésed >*. Reviendra avec insistance au v. 33*.
Lui remit sa dette : Ce que réalise la « rémission des péchés » ou < Rédemption >.
Mt 18,28-30) — Cent deniers: Cent francs-or = le 1/600.000° de ce que Dieu vient de remettre au 1° débiteur. Le parallélisme des termes entre la supplique du petit endetté et celle du grand débiteur (comparer v. 29 au v. 26) fait ressortir l'odieuse disparité du traitement. Par contre, se trouve omis au v. 29 le prosternement, qui ne revient qu'au Roi (v. 26*).
Mt 18,31) — Intervention des compagnons: terme déjà employé aux v. 28-29, à propos des deux débiteurs : il y a d'une part le Roi, et de l'autre, quel que soit le degré dans la hiérarchie — comme entre le 1° débiteur, certainement fastueux pour avoir une telle dette, et le second, plus gagne-petit — tous ne forment qu'une seule « compagnie », l'Eglise, compagnie du Christ: « Vous n'avez qu'un seul Maître, et tous, vous êtes frères » (§ 287 ) — Mt 23,8). Par là encore, cette parabole rentre dans le thème < communautaire > de ce ch. 18. Le mot de « frère » réapparaît d'ailleurs en finale, au v. 35.
Mt 18,32-35 // Col 3,13 — Nous trouvons ici la correspondance habituelle entre pardon mutuel et pardon de Dieu, mais dans les deux sens. Au v. 35, notre conduite détermine en définitive celle de Dieu, comme en Mt 6,12-15 et Mt 7,1-5. Mais premièrement, c'est Dieu qui nous a donné l'exemple éclatant du pardon, en son Fils (// Col 3,13). D'où l'odieux de notre dureté entre nous (v. 33). Affaire non pas tant de < justice > que de coeur (v. 35), de miséri-corde, au sens du v. 27*, qui est celui de la 5° Béatitude (§ 50 ) — Mt 5,7*). C'est l'amour-justifiant (= remettant la dette) que Jésus oppose à la < justice > dont les Pharisiens prenaient prétexte pour rejeter les pécheurs (§ 92 et § 114 , où Mt s'appuie sur Os 6,6 et § 288 — Mt 23,23*). L. Deiss paraphrase ainsi le v. 33 :
«Ne fallait-il pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme Jésus, le grand prêtre miséricodieux (He 2,17), a eu pitié de toi aux temps messianiques? Qui pratique cette pitié fraternelle hâte l'avènement du Royaume. Qui la rejette s'exclut lui-même du Royaume. Qui s'en tient à la seule justice, n'en fait pas encore partie... » — D'où la conclusion générale :
« L'Église de Matthieu, aussi fortement structurée qu'elle se présente sur le plan de la hiérarchie, n'en demeure pas moins une communauté de frères qui s'aiment et qui se pardonnent (sur ce terme de «frères », Mt 5,22 Mt 5,23 Mt 5,24 Mt 5,47 Mt 7,3 Mt 7,4 Mt 7,5 Mt 23,8 Mt 25,40 Mt 28,10, l'a pratiqué la communauté chrétienne dès les origines, cf. Ac 1,15-16 et passim). Peut-être faut-il voir dans cette affirmation l'essentiel du Discours ecclésiastique de Mt 18... Toute l'Église est là, dans ce pardon fraternel « du fond du coeur » (Loc. cit. p. 38 et 41).
Jean CHRYSOSTOME : Hom. sur la parabole des 10.000 talents (Vives v, p. 16-18): L’Évangéliste a dit cette parabole pour te faire comprendre que même si tu pardonnes à ton frère septante fois sept fois par jour, tu n'as rien fait de magnifique : au contraire, tu es encore très loin de la clémence du Seigneur, et tu ne donnes pas autant que tu as reçu... Tous, nous comparaîtrons devant le tribunal du Christ. Et Dieu nous demandera compte non seulement de nos dépenses — as-tu dépensé pour ton plaisir, ou pour soulager les malheureux ? — mais aussi de l'origine de nos biens... Et les riches ne seront pas seuls à rendre compte : le pauvre rendra compte de sa pauvreté même : l'a-t-il portée généreusement, ou a-t-il accusé la Providence de Dieu ? Et non seulement les magistrats de la chose publique, mais même les autorités de l'Église, rendront leurs comptes : et ce sont eux qui subiront les châtiments les plus durs et les plus lourds.
...Ne crois pas que ce précepte soit difficile. Car si tu pardonnes une fois, deux fois, trois fois par jour, ton partenaire serait-il de pierre ou plus féroce que les démons, il ne sera pas obtus au point de revenir aux mêmes offenses : corrigé par la fréquence du pardon, il deviendra meilleur. Et toi, si tu t'exerces à ne pas tenir compte de l'injure, une fois, deux fois, trois fois, tu n'auras plus aucune difficulté dans ce genre de philosophie.
2. LA MONTÉE À JÉRUSALEM (§ 183-245).
Une fois l'Église conçue et constituée (§ 146 -182*), Jésus peut aller à son sacrifice, annoncé immédiatement après la Confession de Césarée (§ 165 -166*) et de nouveau après la Transfiguration (§ 172 ). En Saint-Matthieu, sitôt après le Discours communautaire (ch. 18), Jésus gagne la Judée (Mt 19,1) et les Rameaux surviennent dès le ch. 21. Pareillement, Saint-Marc ne consacre pratiquement à cette période que le ch. 10. Car la dernière section de sa seconde grande partie (cf. § 115 * et Introd. aux § 146 -182) est à cheval sur la fin du ministère en Galilée (Mc 9,30-50) et l'arrivée en Judée (10,1-45), le tout encadré par 2 miracles (§ 171 et § 268 ), et scandé par le rappel de la Passion-Résurrection, annoncée dès 8,31, réitérée en 9,3\; 10,32-34; 10,45. Sur la composition de cette section, cf. b. standaert: L'Év. selon Mc, p. 317-324.
Pour Mt comme pour Mc, l'inclusion entre les § 174 et § 254 -255 (disputes de préséance des Apôtres) souligne à quel point ceux-ci ont encore à apprendre l'esprit de service, dont la Passion va être l'exemple suprême.
C'est justement durant cette période, entre Galilée et Judée, entre la Transfiguration et les Rameaux, que Saint-Luc insère une des 4 parties qui forme le centre de son Évangile. On l'appelle aussi « la grande incise », car Lc 9,50 est un décalque de Mc 9,40 (§ 175 ); Lc 18,15 reprend Mc 10,13) — à la suite de quoi, la correspondance entre les 3 Synoptiques est rétablie (§ 248 et suiv.). Luc a donc placé près de 9 grands chapitres, sur 24, à cet endroit; alors qu'entre Mc 9,40 et 10,13, il y a tout au plus 4 versets communs à Le. Dans son étude sur L'Évangile des voyages de Jésus, Lc 9,51 à 18,14, L. girard a compté qu'avec 350 versets, cette partie est la plus longue: I. Enfance, ch. 1-2 = 132 versets; il. Galilée, 3,1 à 9,50 = 326 versets ; iv. Passion, 18,15 à 24,53 = 341 versets.
Toutefois cette disparité entre Mt-Mc et Lc, est plus apparente que réelle. Car elle tient d'abord à ce que Le rapporte à cette période bien des paroles que Mt avait regroupées autrement, et notamment dans ses 5 < discours >. La Synopse permet de le constater aisément : sur 62 paragraphes, il n'y en a que 22 qui soient propres à Le — ce qui est considérable, mais cependant limité.
Surtout, si la matière est distendue, le < tempo > en est resserré par le leitmotiv de la montée à Jérusalem, qui relance le mouvement et donne à tous ces chapitres leur tonalité d'urgence dramatique : dès le verset initial : 9,51* ; puis en 9,53.57; 10,1.38; 13,22.33; 17,11; 18,31.35; 19,1.28. Durant tous ces chapitres, Lc veut nous faire voir Jésus, qui marche en avant des autres (19,28), comme pressé par un grand désir (12,49-50; 22,15), qui doit s'accomplir de la Cène au Calvaire (cf. Introd. au § 192 ).
Or ce mouvement n'est pas absent des autres Évangiles. Mt l'a indiqué sobrement (19,1) et le réitère en 20,17.29.34. Me y revient plus encore : 9,30.33-34; 10,1.17.32.33.46.52; 11,1. Quanta Jean, dont le plan est très différent puisqu'il y a plusieurs montées à Jérusalem, reste que, à partir du ch. 7, tout se passe à Jérusalem (ou à proximité, par crainte d'une arrestation prématurée: 11,54). Il y a donc bien concordance des Évangiles sur la tension croissante de l'événement décisif, vers lequel Jésus se dirige, sciemment et volontairement : triple annonce de sa Passion-Résurrection, dans les Synoptiques; notion de < son Heure > comme de celle où, librement, Il donnera sa vie, en Saint-Jean (7,6-8; 10,17-18; 12,23-28).
Composition : Nul à ce jour n'a réussi à trouver un ordre qui s'impose, dans ces chapitres foisonnants : ni géographique, ni thématique (voir B. Rigaux : Témoignage Lc, p. 198-205). Tout au plus peut-on observer que les faits y sont rares, et peu décisifs : § 183 ) — Une bourgade samaritaine refuse de le recevoir; § 192 ) — Marthe et Marie; § 217 , § 223 et § 241 ) — guérisons de la femme courbée, de F hydropique, et des dix lépreux (voir l'Introd. à ce § 241 ).
§ 183. La mise en route : Lc 9,51-56
(Lc 9,51-56)
— Les jours où Il devait être enlevé : Comme le terme d'Exode, lors de la Transfiguration (§ 169 ) — Lc 9,31*), il semble que l'expression évite de trancher entre la double signification qu'elle peut prendre : soit de la mort, soit de l'Ascension (// avec Hénok ou Élie), de façon à ne pas séparer les deux versants du même et unique mystère pascal.
Lui-même affermit sa face : Cette formule, trop extra-ordinaire pour ne pas être voulue, signifie sans doute plus que la simple fermeté de cette décision. En cherchant l'origine, J. starcky conclut : « L'hébreu distingue une formule avec préposition marquant l'hostilité, d'une autre formule suivie d'un infinitif et marquant l'intention; cette seconde tournure, dans les Septante, n'est jamais rendue par le verbe < Stèridzein > (qui se trouve justement ici)... Luc a-t-il consciemment mêlé les deux formules pour souligner la volonté du Christ de se rendre à Jérusalem, malgré l'hostilité des Juifs et la mort qui l'y attendaient ? A. Plummer réfère à Is 50,7 (en //)... (et) il reste possible que Luc ait fait une allusion discrète à ce passage messianique d'Isaïe, d'autant que les poèmes du Serviteur avaient déjà pris toute leur signification pour les premières générations chrétiennes... » (dans « Rech. sr » 1951-52, p. 197-202).
Le // avec Is 50,7 Is 50,9 ou avec Ez 3,9 (et encore 6,2; 13,17; 21,26 etc...) donne donc à la décision du Christ toute sa portée : celle d'un engagement définitif dans sa vocation d'Isaac sacrifié (// Gn 22,3.8) ou du Serviteur souffrant pour la Rédemption du monde (Is 53, en // au § 349 ).
Lc 9,52 // Ml 3,1 — // Envoya des messagers devant sa face : en grec: < Angelous >, des Anges. Même si le but n'était que pratique, pour préparer les Samaritains à recevoir le Christ, le mot lui-même évoque < l'Ange > qui doit préparer la voie au Seigneur, dans le // Ml 3,1 — et d'autant plus que l'on trouve aussi dans la célèbre prophétie l'expression : « devant ma Face ». Si l'on se rappelle que la suite de ce même verset (1 c-e) s'est d'abord accomplie lors de la Présentation de Jésus au Temple (§ 11 *), et que la finale de Ml 3,23 était l'annonce de la prédication de Jean-Baptiste, nouvel Élie (dont le § 170 nous assure qu'il était présent à l'esprit des Apôtres), l'erreur de Jacques et de Jean prend tout son sens : à la lumière de Ml 3, ils s'imaginent que l'on est au départ d'une chevauchée triomphale, qui consacrera le Règne messianique — dont ils espèrent bien être les bénéficiaires (§ 254 *).
Lc 9,53-54) — Au début de son ministère, quand tout paraissait sourire au Christ, les Samaritains avaient au contraire reconnu en Jésus « le Sauveur du monde » (§ 81 ) — Jn 4,42). Désormais, le temps est au non-recevoir. Mais n'empêche que, contrairement à l'usage des Juifs, Jésus n'hésite pas à leur demander l'hospitalité. Surtout, les Samaritains seront à l'honneur dans la parabole (§ 191 *) et par la reconnaissance du 10° des lépreux miraculés (§ 241 ): le messianisme demeure bien universaliste, catholique; et la mission auprès des Samaritains sera reprise dès après le martyre de saint Etienne (Ac 8,5-25).
parce que sa face était d'un pèlerin de Jérusalem (ou : était dirigée vers Jérusalem) : C'est la 3° fois que revient, en ces 3 versets, ce mot lourd de sens puisque c'est lui qui désigne « la Face de Dieu ». Et voilà vers quoi, annoncée par ses Apôtres (v. 52), elle se tourne : Jérusalem, lieu où il lui convient d'offrir son sacrifice (§ 221 *).
Lc 9,54 // 2R 1,9-10 — Que le feu descende du ciel : Certains mss. ajoutent : « comme Élie l'avait fait », tant le rapprochement est évident, expliquant l'erreur de Jacques et Jean — surnommés « fils du tonnerre » (§ 49 ) — Mc 3,17), à la suite de cet incident? En tous cas, c'est une < concordantia discordantium >* de plus entre Mc et Lc.
Lc 9,55) — // Se retourna : Même verbe que contre Pierre le dissuadant d'aller à la mort (§ 167 ). Et il menaça* : Même verbe que contre le démon (§ 171 ) — Lc 9,42 etc...). C'est donc un nouveau // avec le § 167 : « Vade rétro Satana »... : Quiconque essaie de détourner le Christ (ou ses disciples, ou l'Église) de la Voie rédemptrice de douceur et d'humilité (§ 111 ) — Mt 11,29) du Serviteur de Yahvé, fait le jeu de Satan...
Vous ne savez pas de quel esprit... : Version plus explicite, non retenue par Nestlé (d'où la parenthèse), mais conservée par la Vulgate. L'équivalent s'en retrouve en Lc 19,10 et même Lc 15,6.9.32. C'est la Révélation de l'Évangile même (cf. § 78 ) — Jn 3,16-17*).
Lc 9,56 // Mb 20,21) — Comme l'Israël de Dieu durant le premier Exode, Jésus et l'Église des disciples vont bien vers un < Exode > final et triomphal (§ 169 *), mais par les détours que leur imposent les refus des hommes.
§ 184. Suivre le christ, sans condition : Lc 9,57-62; (Mt 8,19-22)
(Lc 9,57-62 Mt 8,19-22)
-En Mt comme en Lc, ces vocations se présentent au moment d'un départ, et cela accentue la note d'insécurité et d'urgence qui les caractérise, soulignant la leçon de détachement qui doit en être tirée. En ces 3 cas, les variations ne touchent qu'aux modalités, l'essentiel est toujours de « suivre* le Maître », sans condition de lieu (Lc 9,57) ou de délai (Lc 9,59 et Lc 9,61). En Mt, il y a équilibre entre les 3 « s'en aller » (Mt 8,18 Mt 8,19 Mt 8,21) et les 3 « suivre » (Mt 8,19 Mt 8,22 Mt 8,23), qui valent non seulement pour ces nouvelles vocations mais pour les disciples antécédents (Mt 8,18 et Mt 8,23). Dans la 1° et 3° de ces vocations, l'initiative est au disciple; dans la seconde, d'après Lc, elle vient de Jésus lui-même (Lc 9,59).
Lc 9,58 ; (Mt 8,20) // 2Co 8,9 (et Ps 84,3-4 Lc 2,49) — en // au § 87 ) -... les oiseaux du ciel : Jésus les citait en exemple (§ 67 ) — Mt 6,26). Mais ce n'est pas dire que l'homme ait à se passer de logement ! Comme, sur terre, la maison de Pierre devint pour le Christ « sa » maison (§ 40 ) — Mc 2,1*), il faudrait qu'au moins nos < maisons paroissiales > s'ouvrent le plus possible aux sans-logis, et à tous les malheureux dont Il se tient pour solidaire (§ 307 - Mt 25,35-36). Mais surtout, comme Il savait lui-même que sa vraie Demeure, c'était « chez son Père » (Lc 2,49* — en // au § 87 ), il faudrait répandre aussi largement que possible cette espérance que le Christ nous y prépare notre place, pour notre vie et notre joie éternelles (§ 325 ) — Jn 14,2-3).
Le Fils de l'homme* (titre relevant à la fois sa noblesse et sa fragilité) n'a pas où reposer sa tête : « Quand il a laissé reposer sa tête, ce fut pour jamais, et Il rendit l'esprit » (Jn 19,30), écrit Claire d'Assise à Agnès de Prague (1° lettre). Ainsi, la pauvreté franciscaine, qui est une des réponses à cet Évangile, voit en ce dénuement l'annonce de cet amour qui doit aller jusqu'au bout, et n'avoir de repos qu'une fois donnée sa vie pour nous racheter. Si Jésus se montre ici exigeant pour les disciples, c'est au modèle de sa propre exigence sur Lui-même.
Lc 9,59-62; (Mt 8,21-22) // 1R 19,19-21 — Le parallélisme est souligné par l'image de « mettre la main à la charrue », comme Elisée. Mais l'Évangile est encore plus pressant, immédiat. Elie jeta sur Elisée son manteau: la belle image de la communauté qui naît de l'appel, entre Jésus et nous ! Correspond au : « avec moi », du Christ (Lc 9,59).
ensevelir les morts: Oeuvre pie, d'Abraham (Gn 23 Gn 25,7-10) à Joseph (Gn 50,4-6, en // au § 87 ), et de Tobie à Antigone; encore honorée dans nos villages, même par ceux qui, autrement, ne vont plus à l'église. A fortiori quand il s'agit, comme ici, de « mon père » ! La 3° vocation, elle aussi, met en cause les liens familiaux, comme les § 212 et § 227 (commentaire au § 103 *).
Ce n'est pas que l'Évangile dénie aux réalités naturelles, familiales, une profonde valeur. Mais il s'agit précisément d'un appel à une réalité tout autre (comme Dieu est le tout autre, en même temps que le plus intimement mien) : « Ce qui provoque la lutte, ce n'est pas un précepte, mais l'apparition d'une réalité supérieure au monde, d'un plus grand prix que tout ce qu'on connaissait jusque-là. Supériorité, non seulement de degré, mais d'espèce, mais absolue. Cette réalité n'est pas simplement plus que le monde, elle est d'un autre ordre, elle est autre chose... » (R. Guardini : Le Seigneur I p 208-211).
Cette perle précieuse à quoi tout le reste mérite d'être sacrifié (§ 137 *), est ici nommée : c'est le Royaume de Dieu (Lc 9,60 Lc 9,62) ; et se trouve aussi précisé à qui s'adresse une vocation si exclusive: à ceux qui vont avoir à annoncer ce Royaume, donc aux Apôtres, et plus précisément à ces 72 disciples qui vont être envoyés en mission, sitôt « après cela » (§ 185 *): « Te contenteras-tu d'avoir comme foyer la volonté de Dieu ? Et le travail de Dieu comme unique lieu de repos ? » (R. Guardini, Ibid. p. 206).
§ 185. Mission des soixante-douze : Lc 10,1-12; (Mt 10,1 Mt 10,16 Mt 10,9-15 Mt 9,37-38 Mc 6,7-11)
(Lc 10,1-12 Mt 10,1 Mt 10,16 Mt 10,9-15 Mt 9,37-38 Mc 6,7-11)
— Voir aux § 97 -99* le commentaire sur ce qui se trouvait déjà dans le « Discours de Mission » de Mt 10. Luc y ajoute notamment :
Lc 10,1 — Après cela, le Seigneur... les envoya devant sa face... où Il devait aller : La phrase est typiquement parallèle à 9,52. On peut supposer d'ailleurs que « cela » réfère, par-delà l'intermède des 3 vocations du § 184 , au refus de la bourgade samaritaine (§ 183 ). Par conséquent, loin de se tenir pour vaincu par cet échec particulier, c'est alors que le Christ envoie ses disciples en mission, plus largement encore qu'il ne l'avait fait au ch. 9,1-10 (§ 145 ), où seuls y avaient été appelés les Douze.
Témoigne également en faveur de l'autorité suprême avec laquelle Jésus avance dans sa Voie (messianisme pur de toute ambition temporelle), le titre de « Seigneur » que Saint-Luc va répéter durant cette période (cf. I. de la Potterie, dans Mél. Rigaux, p. 117-146; et A. George : Sur Luc, p. 237-255. Pour l'Enfance, voir Lc 1,43*; 2,11*; pour le Christ ressuscité : 24,3*.34; dans sa Passion : 22,33*.61). Ici, le titre prend une couleur « royale » de par la quadruple mention du « Royaume ou Règne de Dieu », propre à Luc en cet endroit : 9,60.62; 10,9.11. Dès maintenant commence la chevauchée messianique qui aboutira aux Rameaux, où se retrouveront les titres de « Seigneur » (19,31.34) et de « Roi » (ajouté par Lc 19,38 — § 273 ).
Il en désigna 72 autres : « autres » réfère sans doute non pas tant aux Douze, premièrement envoyés en mission (9,1), qu'aux « messagers » envoyés de la même manière « devant sa face » à la bourgade récalcitrante (9,52*).
// Ex 24,1 Ex 24,9-11 Nb 11,16-17 Nb 11,25 — Il y avait donc 70 Anciens d'Israël (+ Moïse et Aaron) pour ratifier l'Alliance du Sinaï, comme encore 70 associés à l'Esprit de Moïse (Nb 11 — et là aussi, v. 26-29, en // au § 175 , il s'en trouve deux en surnombre, Eldad et Médad). Mais ce nombre de 70 correspondait surtout à celui des nations issues de Noé après le Déluge (Gn 10 — BC I*, p. 83). Chose curieuse, avec le même flottement entre 70 /dans le texte hébreu) et 72 (dans la Septante), que reproduisent les mss. de cet Évangile (cf. B.C. Metzger: Seventy or Seventy-Two Disciples, dans nts 1959, p. 299-306).
Par conséquent, le choix de 72 ou 70 disciples indique la portée universelle que « le Seigneur » donne à cet envoi en mission. Placé de la sorte, au départ de la montée à Jérusalem, cet envoi ajoute à cette grande section de Saint-Luc (9,51) — 18,14) où la formation des disciples a tant d'importance, une perspective missionnaire, qui n'est pas le moindre des points sur lesquels Jésus veut précisément former ses continuateurs et fonder son Eglise, dans son intention, « catholique » (voir A. George, dans BETL 25, p. 111-112). Ce n'est que pour l'après-Pentecôte ; mais, comme le Christ fit faire à la Cène l'apprentissage de la messe, cette double mission lancée de son vivant est, pour les disciples, une répétition de leur apostolat ultérieur.
Lc 10,6) — S'il y a un enfant de paix : Pour Mt aussi, le missionnaire du Christ apporte « sa » Paix. Ce que Le semble suggérer en outre, c'est la connaturalité préalable de certains avec la paix. Car « enfants de paix » = « Fils de... » = soit l'appartenance à la troupe des bienheureux artisans de paix (§ 50 -Mt 5,9*), soit le droit à la possession de la paix.
Lc 9,9.11) — « Il est proche le Règne de Dieu » : 1° point du < Kérygme >* (§ 28 ) — Mc 1,14-15).
§ 186. Malheur à toi Chorazeïn : Lc 10,13-16; (Mt 11,21-23 et 10,40)
(Lc 10,13-16 Mt 11,21-23 Mt 10,40)
- Voir au § 109 *, où l'apostrophe était plus en situation, au coeur du ministère en Galilée, puisqu'il s'agit de villes situées au Nord du Lac, loin de la Samarie où Jésus est censé descendre vers le Sud, depuis Lc 9,51. Plutôt qu'une malédiction, Tob voit en ces versets « une plainte et un dernier appel » (note j, sur Lc 10,13). Le // Is 14,12-19 est en réalité un oracle contre le roi d'une autre cité maudite, Babylone. Mais le v. 15 de Lc s'inspire des v. 14-15 d’Isaïe : et ceci nous est un exemple de la liberté avec laquelle le N.T.se réfère à l’A.T...
Lc 10,16 // Ga 4,14 — Remontée de la même chaîne apostolique lancée en Lc 9,51 et 10,1-12 : Jésus — « messagers (« Angelous ») — » en qui c'est Lui qu'on reçoit. Inversement, sous le masque de « chair » et d'humilité de la prédication de Paul, c'est un « Ange », et donc à travers celui-ci, le Christ Jésus lui-même que les Galates ont reçu. Le // 1S 8,1 1S 8,5 1S 8,7 un autre exemple, en négatif cette fois, de la solidarité liant le représentant à celui qui l'a délégué.
§ 187. Le retour des soixante-douze disciples: Lc 10,17-20 // Ap 12,9-12; Ps 91,13-16; Ap 3,5; 20,12
(Lc 10,17-20 // Ap 12,9-12 Ps 91,13-16 Ap 3,5 Ap 20,12)
— Les // Soulignent la signification eschatologique, dernière, que la mission apostolique porte déjà au moins en germe. Ce qui est en jeu, c'est de faire brèche à l'empire tyrannique du « Prince de ce monde », en rétablissant « le Règne de Dieu » (Lc 10,9 Lc 10,11).
Même les démons soumis en ton nom : Comme déjà en 9,49. On en a d'autres exemples dans Ac 16,19 et 19,13-17. Mais ce dernier cas invite justement à ne se mêler de combattre le démon par des exorcismes qu'à la condition d'être soi-même paré contre tout choc en retour. D'autant que — comme on le voit dans l'occultisme et la magie mais aussi dans l'ambition totalitaire — la conquête de pouvoirs (authentiques ou illusoires) tend à devenir — la volonté de puissance aidant — fin en soi, au lieu de n'être que moyen d'un Retour à Dieu. C'est contre cette déviation que le Christ met ici en garde, rétablissant la juste perspective au v. 20. C'est aussi, bien entendu, celle de l'Apocalypse chrétienne (// Ap 3,5 Ap 20,12).
§ 188. L'évangile révélé aux simples, le père et le fils: Lc 10,21-22; (Mt 11,25-27)
(Lc 10,21-22 Mt 11,25-27)
— Voir au § 110 *. Dès l’A.T., les vocations de David ou Jérémie sont deux exemples, entre bien d'autres, de cette prédilection de Dieu pour les petits, ou les cadets normalement exclus de l'héritage (// 2S 7,8 et Jr 1,6-10). Mieux encore dans le N.T.(// 1Co 1,26-29), car même d'humbles chrétiens sont plus favorisés que rois ou prophètes eux-mêmes (§ 189 ).
Lc 10,22 ; (Mt 11,27 — « La formule propre à Le : < connaître qui est... > marque à la manière grecque l'objet de la connaissance; la formule de Mt est plus sémitique » (Note de TOB). « Connaître » doit donc s'entendre au sens fort, qui est de communion d'être autant que de penser ou de vouloir, comme par exemple entre deux époux : « Pour un sémite en effet, connaître déborde le savoir abstrait et exprime une relation existentielle... Connaître quelqu'un, c'est entrer en relations personnelles avec lui... » (Vtb < Connaître >).
A. george : Sur Luc, p. 233 et 236 : Les paroles de Jésus sur son Père complètent l'enseignement de Luc sur le Fils. Leur originalité est frappante (textes propres à Lc 2,49 Lc 22,29 Lc 23,34 Lc 23,46 Lc 24,49). Leur situation au début et à la fin de l'évangile fait ressortir leur importance. Il est clair que Luc y porte un intérêt particulier et qu'il y entend la filiation de Jésus comme une relation unique avec son Père, surtout dans sa prière (10,21 ; 23,34.46)... Car cette filiation n'est pas un titre solennel, ni un privilège, mais une dépendance, une intimité, une communion totale : être le Fils, pour Jésus, n'est rien d'autre que vivre par son Père et pour lui, accomplir son dessein et assurer sa gloire.
§ 189. « Bienheureux les yeux... »: Lc 10,23-24; (Mt 13,16-17)
(Lc 10,23-24 Mt 13,16-17)
- Voir le commentaire au § 128 *.
§ 190. Le grand commandement: Lc 10,25-28; (Mt 22,34-40); Mc 12,28-31
Lc 10,25-28 Mt 22,34-40 Mc 12,28-31
— Le contexte des 3 Synoptiques est différent. En Matthieu, on se trouve après les Rameaux. Pharisiens et Sadducéens « en groupe » se relaient pour « mettre à l'épreuve » le rabbi galiléen, par des questions-pièges sur l'impôt dû à César, la résurrection des morts et enfin ce plus grand commandement (§ 283 -285). Après en avoir triomphé, Jésus réduit ses adversaires au silence (§ 286 ), puis se lance dans sa longue diatribe contre les scribes et les Pharisiens (§ 287 -289) — Mt 23), assortie du < Discours eschatologique > (§ 291 -307) — Mt 24-25).
Bien que Marc situe l'épisode au même moment, le ton change : c'est la démarche individuelle d'un scribe, à demi conquis déjà (Mc 12,28) ; et le dialogue se conclut par une approbation expresse de cet homme de bonne volonté, que le Christ encourage à faire le pas, pour entrer dans le Royaume de Dieu (Mc 12,32-34, au § 285 ). Par contre, en Saint-Luc, bien qu'il s'agisse encore d'une « épreuve » comme en Mt, le climat est tout autre : on est seulement < en route > vers Jérusalem. Question sous une forme moins < juive > (« le plus grand commandement ») et plus générale (« la vie éternelle ») ; réponse non du Christ mais de l'interrogeant lui-même interrogé (v. 26), qui mérite comme en Mc l'approbation (« tu as bien répondu ») et l'encouragement (« fais cela... »).
En tous cas, se manifeste la référence et l'accord de l'Évangile à la Loi de Moïse (§ 53 *) — mais davantage à la source qu'est le double commandement, que dans les modalités qui en découlent. Les // Tirés du Dt ou du Lv (ici et en // au § 285 ) en témoignent, tout comme Rm 13,9-10, conclusion d'une Épître où saint Paul avait pourtant fait le départ entre Nouvelle et Ancienne Alliance. Quant au // Os 6,6, le scribe le cite en partie (§ 285 ) — Mc 13,35); mais Jésus lui-même y avait renvoyé les Pharisiens, en Mt 9,13 et Mt 12,7 (§ 42 * in fine, et § 44 ).
Lc 10,27-28 Mt 22,37-40 Mc 12,29-31 — Le rapport entre amour de Dieu et du prochain est aussi indiqué différemment, bien que de façon convergente. En Mt, les 2 commandements sont séparés (v. 38-39a), mais le 2° est semblable au 1°; et conjointement, ils sont au départ de tout le reste (v. 40). En Marc, il y a bien un 2° commandement (Mc 12,31a); mais il ne fait qu'un (au singulier) avec le 1°. En Luc, il n'y a plus qu'un verbe : « tu aimeras », avec son double objet : Dieu et le prochain. L'Évangile c'est donc le double commandement, comme inséparable.
Au temps du Christ, c'est d'équiparer le 2° au 1° qui pouvait paraître « nouveau » (§ 320 ) — Jn 13,34*). Jean insistera sur le « mensonge » qu'il y aurait à prétendre aimer Dieu, invisible et partant peu gênant, sans aimer le frère dans le besoin (1Jn 4,20-21 et Jn 3,17-18). Mais il serait tout aussi illusoire d'aimer les hommes, si ce n'était avec l'amour de Dieu passant à travers nous. C'est le piège tendu au Christ, suspect de trop mettre en avant l'amour même des pécheurs. La référence au 1° commandement le désamorce. Tous les commentateurs insistent sur cette réciprocité : par exemple P. Ternant, dans Ass. S. n, 15° D. ord., p. 67-69. Mais surtout, que ce ne soit pas seulement une belle déclaration : bien plutôt, il faut que ce soit une voie où l'on s'engage. C'est la conclusion de Luc : « Fais cela et tu vivras » (v. 28, en relation avec la question initiale : « posséder la vie éternelle »). Elle rejoint celle du // Lv 18,5, qui revient aussi en leitmotiv dans le Deutéronome (Dt 6,3, en // au § 285 ; Dt 5,1 Dt 5,31-33 Dt 6,1-2, etc.).
F.J. LEËNHARDT : Mél. Goguel, p. 136 : Aimer son prochain comme soi-même, c'est l'aimer non seulement comme soi-même en quantité, c'est-à-dire autant que soi-même, avec autant d'intensité ; c'est l'aimer aussi comme soi-même EN qualité, c'est-à-dire en tant que soi-même, en tant qu'il est moi-même ; et il est moi parce que je suis lui, parce que je me suis transporté en lui et ce n'est plus moi qui pense et agis, mais il me dicte ce que je dois penser et faire.
Mais plus encore que de la quantité ou qualité humaine de l'amour du prochain, l'Évangile est révélation de ses profondeurs < mystiques > : en tout homme, découvrir un membre solidaire du Christ, lui-même solidaire de son Père — ou bien, en sens inverse : en Dieu aimer un Père solidaire de tout homme au point de mettre son Fils et nous-mêmes au service de son salut — voilà l'unité d'une charité vraiment < chrétienne >. Il y a équation : prochain = Christ = Père. Pas d'amour du prochain sans amour du Christ et de son Père. Pas d'amour du Père sans amour de son Fils, donc de ses membres :
HILAIRE : Sur Mt 22,38-39 (PL 9, 1047) : Le second commandement est semblable au premier, dans son exercice et dans sa récompense. Car l'amour de Dieu sans le Christ, ou du Christ sans Dieu, ne sert de rien pour notre salut... Or nous avons dit souvent que dans le prochain nous devons voir le Christ : puisque en effet il nous est interdit de faire passer notre père ou notre mère, ou nos fils, avant l'amour de Dieu, comment le commandement de l'amour du prochain serait-il semblable au premier, si ce n'est parce qu'il commande d'aimer le Fils comme le Père ?
§ 191. Le bon samaritain: Lc 10,29-37
Lc 10,29-37
— Dans le prolongement du § 190 , cette parabole peut fort bien être lue d'abord comme un récit exemplaire :
« Fais cela et tu vivras » (Lc 10,28) ; et plus précisément comme une réponse à la question du v. 29, pour définir « qui est mon prochain ». Déjà, en cette première lecture, l'élargissement des perspectives est double :
1) « Pour un Juif d'alors, le prochain était tout membre de son peuple, à l'exclusion de l'étranger » (Note de Tob, citant Lv 19,11 Lv 19,15 Lv 19, où le prochain est le « compatriote »; idem en Mt 5,43*). De fait, le bel exemple donné par Israël, libérant les prisonniers faits sur le royaume de Juda, joue sur le motif que, malgré le schisme, ce sont des « frères » (// 2Ch 28,11 2Ch 28,15). En faisant secourir le malheureux par un Samaritain, Jésus montre que la charité ignore les cloisonnements de race, de religion et de nationalité : elle doit être « catholique ». On en a eu bien des exemples durant la guerre de 1940...
2) Mais surtout, il y a un retournement, caractéristique de l'Évangile. L'image naturelle sur laquelle repose le mot lui-même de « prochain » est celle d'une plus ou moins grande proximité objective. L'homme soucieux d'aider son < prochain > serait au centre de cercles de plus en plus larges : famille, compagnons de travail, concitoyens, compatriotes, étrangers, ennemis, suivant un ordre où l'urgence de la charité irait en décroissant. Et en effet, reste légitime et recommandé de donner au besoin priorité aux membres de sa famille, de sa cité ou de son pays. Les // Tirés des Livres de la Sagesse recommandent bien que cette pitié envers le prochain soit effective, sans retard (Pr 3,27-28), spécialement envers les humbles (Pr 14,21); mais en prenant garde à ne pas trop s'engager (Si 29,20). Par contre, dans l'exemple donné par l'Évangile, à cette proximité objective vient s'ajouter une approche subjective, à la fois physique (prêtre et lévite « se détournent et passent », tandis que le Samaritain « vient auprès » de l'homme blessé), cordiale (v. 33b) et active (v. 34).
Ainsi, en définitive, tout dépend de nous. Il n'y a plus de limites, de classements, d'étiquettes mises sur les autres, de droit qui nous permette de compartimenter un secteur < prochain >, au-delà duquel nous ne serions plus tenus. De quiconque, nous sommes invités à nous faire prochain, disponible, secourable. Sur ce point, cf. F.J. Leenhardt, dans Mél. Goguel, p. 132-138.
— Mais cela dépasse les forces d'un homme ? — Certes ! Il y faudrait un coeur aussi large que celui de Dieu (// Si 18,12-13).
C'est la solution vers laquelle oriente l'autre façon de lire cette parabole, qui reconnaît en cet homme descendant de Jérusalem, cité sainte, à Jéricho, ville mondaine, et que les brigands dépouillent et laissent demi-mort, la figure d'Adam, sorti du paradis, qui reste blessé de son péché, privé de la grâce, et sans forces pour reprendre sa route.
Prêtre et lévite se détournent de lui, comme la Loi et les Prophètes, incapables de secourir l'homme dans sa condition actuelle (Rm 3,20 Rm 7,7-13 Ga 3,19-24). Mais survient le Christ, qui est le véritable Samaritain. Il nous mène à l'hôtellerie, qui est son Église, en payant le prix, et en promettant son retour.
Une telle interprétation se recommande d'abord par quelques termes caractéristiques, qui sont comme des clefs tendues à qui sait les remarquer :
Lc 10,33) — En voyant l'homme blessé, le Samaritain fut ému de compassion : C'est le verbe des « entrailles » ou de la < miséri-corde >, que ce soit de Dieu ou de son Christ : cf. § 39 ) — Mc 1,41-42*.
Lc 10,37) — Pourquoi le Samaritain part-il, mais en prenant soin d'annoncer qu'il reviendra Une telle précision ne vient certainement pas par hasard. Elle nous renvoie à bien d'autres endroits des Évangiles et notamment d'autres paraboles où il est question, sans conteste, de la Parousie ou Retour du Christ à la fin des temps: paraboles des Mines et des Vignerons homicides (§ 270 et § 281 ).
Or un autre parallélisme, encore plus appuyé, a été remarqué entre le bon Samaritain et le bon Pasteur : « Ceux qui sont venus avant » le Christ (Jn 10,8 — comme le prêtre et le lévite, représentants de l’A.T...), sont des brigands, qui dépouillent, frappent et mettent à mort (même si les verbes ne sont pas les mêmes en Lc 10,30 et Jn 10,10, les 2 triades se rejoignent par le sens). Ici comme là, « l'amour de Dieu pour l'homme, victime des brigands, est manifesté non par les leaders du judaïsme (le prêtre et le lévite, qui s'éloignent comme le mercenaire s'enfuit), mais par la venue du bon Samaritain ou du bon Pasteur » (e. HOSKYNS : Thefourth Gospel, p. 377. Dans le même sens, b. GERHARDSSON : The Good Samaritan — The Good Shepherd, Lund 1958). Et il ne conviendrait pas moins de comparer au bon Samaritain Mt 18,12-14, parabole de l'approche du Royaume en la personne du Pasteur en quête de la 100° brebis (§ 178 *). S'il semble indigne du Christ d'être < Samaritain >, Origène répond que, traité par ses adversaires de « Samaritain, possédé du démon » (§ 261 ) — Jn 8,46), Jésus a récusé la seconde accusation, non la première. Car < Samaritain > signifierait éty-mologiquement : « gardien » — ce en quoi Il se reconnaissait volontiers.
Car c'est toute la Tradition chrétienne jusqu'au Moyen Âge, qui interprète en ce sens la parabole. Il semble même que cette façon de la lire remonterait à l'Église judéo-chrétienne, au témoignage d'IRÉNÉE (Adv. Hoer. III, 17,3 -SC 211, p. 336), ou d'Origène (Hom. 34 Sur Luc — PG 13, 1886-1887). On la retrouve de Clément d'Alexandrie à Grégoire de Nysse, et parmi les Pères latins, chez Ambroise et Augustin tout particulièrement (AMBROISE: Sur Luc vu, 71-84 - SC 52, p. 33-36. Pour Augustin, cf. d. sanchis, dans « Rech. sr » 1961, p. 406-425). La démonstration du bien-fondé de cette tradition par J. Daniélou reste convaincante, à quelques détails près (dans Mél. A. Robert, p. 457-465). Elle permet au surplus de faire le départ entre le symbolisme simple de l'Évangile, et les proliférations allégorisantes, cherchant à trouver une signification transcendante aux moindres détails, qui ont par la suite déconsidéré cette interprétation.
Mais si l'on s'en tient à l'essentiel, cette lecture < mystique > ou < sacramentelle > de la parabole correspond au sens indiqué dans l'Introduction aux § 125 -139, p. 354 : une révélation du Royaume proposé de par la venue du Christ, ici en bon Samaritain, avec indication des dispositions pour l'accueillir, et donnant à l'histoire valeur morale, exemplaire — comme l'indique expressément la finale : « Va, et toi aussi, fais de même » :
f.J. Leenhardt, dans Mél. Goguel, p. 137-138 : Ces mots correspondent exactement à ceux que Jésus prononça dans d'autres circonstances, par exemple : « Je te le dis, prends ton grabat et marche », parole qui, à son tour, équivaut à celle-ci : « Va, tes péchés sont pardonnes » (Mc 2,5). Jésus donne un ordre, et il donne ce qu'il ordonne...
Devant cette parole, le Pharisien peut hausser les épaules, ou, comme le jeune homme riche, s'en aller tout triste. Mais il y a une autre possibilité : obéir, prendre Jésus au mot, croire à cet ordre, c'est-à-dire croire qu'il contient bien la grâce qu'il annonce... Jésus a pris en charge celui qui l'interrogeait, il a vraiment tout fait pour lui, comme avait fait le Samaritain. Jésus a été le Samaritain de ce Pharisien, il a été le prochain de cet homme.
Et c'est ainsi qu'il a fait de lui un prochain.
Les deux types de lecture ne s'excluent donc pas. On peut même supposer si l'on veut que Jésus part d'un < fait divers >, tant le cadre du récit est précis, et cette route « descendant » de façon si impressionnante de Jérusalem à Jéricho, en plein désert, propice aux guets-apens. On a même inventé, pour l'édification des pèlerins, l'auberge du bon Samaritain ! Il ne manque même pas à l'histoire sa pointe anticléricale contre « le prêtre et le religieux » (lévite), qui se détournent soit par désintérêt, soit par fausse piété, pour ne pas se souiller au contact d'un homme si mal en point qu'on pouvait le craindre mort (sur ce point, voir la grave discussion de J. JEREMIAS : Paraboles, p. 194). Les < réalistes > ne renchérissent pas moins que les < allégorisants >, sans aucune crainte, semble-t-il, de ridicule. En tous cas, il est vrai que la leçon humanitaire s'impose. Et que de pauvres laissés-pour-compte, nous avons ainsi à croiser, dans nos villes inhumaines !
Mais quand le Verbe de Dieu s'est incarné, était-ce donc seulement pour nous donner cet enseignement élémentaire évident ? N'avait-il pas quelque chose à nous révéler, de Dieu et de lui-même ? C'est de cette révélation que la Tradition nous invite à nous émerveiller. On mesurera les limites de l'exégèse officielle jusqu'à ces toutes dernières années au fait que non seulement elle s'en est tenue à peu près unanimement à la lecture moralisante, mais que, dans sa bibliographie remise à jour dans l'édition française de 1980, J. Lambrecht, dans les 2 pages de références aux commentaires du Bon Samaritain, ne cite ni J. Daniélou, ni aucun des Pères : telle est l'objectivité d'une exégèse qui se veut pourtant < scientifique >.
§ 192. Marthe et Marie: Lc 10,38-42
(Lc 10,38-42)
— Alors qu'ils étaient en route: Refrain de cette montée à Jérusalem. Cependant si, comme nous le savons par Jn 11,1 Jn 11,18 Jn 12,1, la maison de Marthe et Marie était à Béthanie, à 15 stades seulement (= 2 à 3 km) de la Cité sainte, l'épisode vient bien tôt, dans un itinéraire qui va se prolonger encore du ch. 11 au ch. 19, avec retours en arrière puisqu'en Lc 17,11 Jésus se retrouve « sur les limites de la Samarie et de la Galilée », donc presque à son point de départ (§ 241 ). On a même tenté d'expliquer ces allées et venues par 3 voyages successifs, qui seraient respectivement indiqués par Lc 9,51 Lc 13,22 Lc 17,11. Mais il semble bien difficile de leur trouver place dans ces derniers mois, où Jn 7-12 présuppose une présence à peu près constante à Jérusalem ou dans la TransJordanie (Jn 11,54). Exposé des difficultés avec bibliographie des principales solutions dans l. GIRARD : L'Évangile des voyages, ch. 3. Il est clair que l'Evangile ne s'en soucie guère, et que l'épisode nous est surtout rapporté pour la Parole du Christ sur laquelle il se termine.
Marthe le reçut dans sa maison : Répond à Lc 9,58, « Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête » — à moins de le recevoir dans notre maison, comme Marthe, ou plus tard Zachée (§ 269 *).
L'initiative en effet vient premièrement de Marthe, comme il en ira lors de la résurrection de Lazare (§ 266 ) — Jn 11,20). Alors nous apprendrons incidemment que Jésus aimait cette famille (Jn 11,5). Ainsi découvrons-nous un nouveau type de relation avec Lui. Jusqu'ici, les Évangiles nous parlaient des Apôtres ou des disciples qui accompagnaient les pérégrinations du Maître. Voici des amis, restant chez eux pour l'accueillir et même, au besoin, l'appeler (Jn 11,3*). Bien entendu, il n'y a pas opposition, et parmi les disciples, l'un d'eux se signalera comme « celui que Jésus aimait » (Jn 13,23*) — sans exclure pour autant tous «les siens», qu'il aimait aussi, et du plus grand amour (Jn 13,1, etc.). Mais le Christ peut donc avoir des intimes, qu'il n'appelle pas (ou pas encore) à partir en mission, comme Marthe, Marie et Lazare. C'est cette intimité entre Dieu et l'homme qui répond à cet Amour, qu'évoquent ici les // Tirés du Cantique ou des psaumes.
Lc 10,39 // Dt 4-6 1S 3,9 Sg 6,12-17 — Sa soeur appelée Marie : Vient en second, comme tous ces cadets ou ces petits, appelés à montrer la gratuité et la liberté de l'amour divin, en se voyant donner une priorité que l'aîné aurait paru avoir, de droit (cf. BC I*, p. 132). Assise, elle écoutait sa parole : L'attitude propre aux disciples (§ 142 ) — Lc 8,35), non seulement pour Luc (Lc 6,47 Lc 8,15 Lc 8,21 Lc 11,28), mais dès l'A.T. : // Dt et 1S. Dans le // Sg 6,14, noter le retournement : le disciple assis, à l'écoute de son Maître, trouve en réalité la Sagesse (= le Verbe = le Christ) assise à sa porte.
Seigneur : Se retrouve par 3 fois aux v. 39-41. S'appuyant sur le // avec 1Co 7,32-35, « si frappant qu'un des deux textes a dû subir l'influence littéraire de l'autre », I. de la Potterie conclut : « Marie nous est ici présentée par Luc dans l'attitude qui, d'après Paul, forme la caractéristique essentielle de la virginité chrétienne : « un attachement sans distraction au Seigneur ». Le titre de « Seigneur » dans la période de Marthe et de Marie a donc une résonance nettement chrétienne et ecclésiale :... c'est déjà le Seigneur présent dans son Église ; et Marie représente tous les croyants qui, comme elle, doivent toujours demeurer attentifs et dociles à la parole du Seigneur » (Mél. Rigaux, p. 132).
Lc 10,40 — Marthe sert, comme au § 272 ) — Jn 12,2 : accord entre les Évangiles, par ailleurs différents...
Lc 10,41 — L'affectueuse réponse est à peine un reproche; car dans cette inquiétude et ce trouble, même en ce qu'ils peuvent avoir d'excessif, comment Jésus ne verrait-il pas un témoignage émouvant de la délicatesse d'une amitié qui ne pense jamais en avoir assez fait... Marthe ne s'en trompe pas moins, comme autrefois la Samaritaine (§ 81 ) — Jn 4,10*), en ce qu'elle veut nourrir celui qui est la Parole et le Pain mêmes, donnés en nourriture aux hommes (// Sg 16,26 = la réponse du Christ à la 1° tentation au désert = le double objet qu'annonce le discours eucharistique § 163 *).
Lc 10,42 — // Suffit d'une seule... la meilleure part : Parole spécialement méditée par la Tradition chrétienne. Pour les Pères des quatre premiers siècles, cf. le dossier de A. Csanyi, dans « Studia Monastica » 1960, p. 5-78.
Si Ephrem n'hésite pas à préférer l'amour agissant de Marthe au repos contemplatif de Marie, la plupart des Pères reconnaissent la supériorité de l'écoute de la Parole sur le service des pauvres, comme l'indiquaient non seulement le présent Évangile, mais aussi la décision des Apôtres, au ch. Ac 6,2 des Actes. Et bien entendu, le courant monastique abonde en ce sens : cf. cassien, Conférences 1,8 (c'est la suite du texte cité au § 50 ) — Mt 5,8*) et xxm,J — SC 42, p. 86-87 et SC 64, p. 141. Mais en tout cas, il ne convient pas de les opposer :
ORIGENE : Fragment n° 39 des Hom. sur Lc (ces 9, p. 298) — Csanyi, p. 10) : Le secret de l'amour sera saisi par celui qui s'adonne à l'action, à condition qu'il s'applique en même temps à la contemplation, à la doctrine et à l'action. Car il n'y a ni action ni contemplation valables l'une sans l'autre.
(PG 13,1079) : Pierre, qui aime la vie contemplative et souhaite jouir de ses délices plutôt que de chercher difficilement à être utile parmi les foules, dit : « Il nous est bon d'être ici » (§ 169 ) — Lc 9,33). Mais parce que la charité « ne cherche pas son intérêt » (1Co 13,5), Jésus ne donne pas à Pierre ce qui lui semble bon. C'est pourquoi il descend de la montagne et va vers ceux qui n'ont pas pu monter ni voir sa Transfiguration, afin qu'ils le voient au moins tel qu'ils peuvent le voir.
CHRYSOSTOME : Sur Jn, hom. 44 (PG 59,249) : Répondant à Marthe, le Seigneur ne blâme pas le travail ni l'action, mais veut que l'on considère < le temps >, et que l'on ne consacre pas aux choses charnelles le temps de l'instruction spirituelle. Il n'a pas l'intention de l'inviter à la paresse, mais de l'incliner vers l'écoute de la parole. Il ne prohibe pas l'hospitalité, mais enseigne qu'au temps de l'instruction, on ne doit pas s'occuper d'autre chose.
Dans le même sens, cf. R. Guardini, qui ajoute : la vie même du Christ justifie cette priorité, avec ses 30 années de vie silencieuse contre 3 de ministère (Le Seigneur 1P 219-221).
Ce jugement de valeur peut s'appliquer en différents domaines :
1) dans l'écoute de l’Évangile : car il est le trésor, la perle, l'unique nécessaire à quoi tout le reste doit au besoin être sacrifié. Ainsi clément d'alexandrie met-il cet épisode en parallèle avec celui du Jeune homme riche (§ 249 *). Ainsi Origène voit-il en Marthe la figure de ceux qui s'attardent aux multiples prescriptions matérielles de l'A.T., alors que Marie l'écoute spirituellement (Csanyi, p. 10-11).
2) dans le libre choix de la vocation : Vie active et contemplative sont toujours à conjuguer :« Marthe et Marie avaient chacune le zèle des deux vertus [écouter la parole et servir], car si Marthe n'avait pas écouté la parole, elle n'aurait pas assumé le service — son action révèle son intention [qui est première et donne à l'action sa valeur] ; et Marie reçut tant de grâce pour pratiquer les deux vertus qu'elle oignit les pieds de Jésus et remplit toute la maison de l'odeur du parfum » (ambroise: Sur Luc 1,9) — SC 45, p. 51) — cité Csanvi, p. 57).
« Les deux vertus sont nécessaires à l'organisme de l'Église » (id.). Seules sont variables les proportions. En rappelant que rien ne vaut, sinon comme moyen pour atteindre la Fin unique, le Christ détermine par là même la mesure dans laquelle il est convenable de mettre en oeuvre ces moyens: « qu'il y ait assez pour la nécessité » (basile : PG 31,974) — Csanyi, p. 28). Marthe a seulement débordé cette mesure (Cyrille d’Alexandrie — Csanyi, p. 52).
Mais surtout, la réponse du Christ lave par avance la vocation contemplative du reproche d'inutilité qu'on lui oppose si souvent : « Que le soin de servir ne te détourne pas de la connaissance du Verbe céleste. Ne tiens pas pour des paresseux les hommes que tu vois donner leur zèle à la Sagesse » (AMBROISE: Sur Luc 7,85) — SC 52, p. 36-37; Csanyi, p. 55). Comme la virginité (cf. au v. 39 le parallèle avec 1Co 7,32-35), cette vocation à une écoute plus continue de la Parole de Dieu (Origène, cité Csanyi, p. 25) est donc inamissible (nil d'anCyre et Cyrille d’Alexandrie, dans Csanyi, p. 47 et 50) :
Jérôme : À Eustochium, lettre 22,24 (cité Csanyi, p. 58) : Sois Marie, toi aussi : préfère la doctrine à la nourriture. Que tes soeurs courent chercher de quoi recevoir le Christ ! (allusion sans doute à la parabole des Vierges sages ou folles). Toi qui as rejeté une bonne fois le poids du monde, assieds-toi aux pieds du Seigneur...
3) dans le rapport entre la vie de cette terre et la vie du ciel :
Augustin : S. 104,3 (PL 38,617): ...En ces deux femmes sont figurées deux vies, la présente et la future : la vie laborieuse et la vie tranquille, la vie peineuse et la vie bienheureuse, la vie temporelle et la vie éternelle. Chez ces femmes, donc, dans cette maison qui avait reçu le Seigneur, deux vies : toutes deux innocentes, toutes deux louables; mais l'une travaille et l'autre vaque. Ce que faisait Marthe, c'est ce que l'on fait ici-bas — ce que faisait Marie, c'est ce que nous espérons. Faisons bien ce que nous faisons ici-bas, afin de posséder pleinement ce que nous espérons. Dès maintenant, puisque vous êtes venus, puisque vous restez là à m'entendre, vous êtes en cela semblables à Marie. Vous vous appliquez au Seigneur plus facilement que moi, qui parle. Mais ce que je dis est du Christ, donc le Christ vous nourrit.
S. 179, 4-6 (PL 38,968-70): Que mangeait-elle, Marie, que buvait-elle avidement ? J'ose dire : elle mangeait Celui-là même qu'elle écoutait. Si en effet elle mangeait la Vérité, le Christ n'a-t-il pas dit lui-même « Je suis la Vérité » ? Et il était mangé parce qu'il était pain : « Je suis, dit-il, le pain descendu du ciel ».
J'ai dit tout à l'heure que le service des pauvres passera — mais qui oserait dire que, parvenus à l'immortalité, nous ne serons plus nourris de vérité ? Si nous mangeons maintenant les miettes, n'aurons-nous pas alors une table opulente ? Promettant cette récompense aux saints, dans le Royaume, le Seigneur a promis de les «faire étendre » parce que lui-même les servira. Les faire étendre, qu'est-ce donc, sinon les faire reposer, les faire vaquer ?
S. 103,3 (PL 38,614) : Marie a choisi la meilleure part, celle qui ne sera pas enlevée parce que la douceur de la Vérité est éternelle.
Comme d'habitude, les commentaires médiévaux reprennent et synthétisent la méditation des Pères de l'Église. À titre d'exemple, concluons donc avec :
Bede le Vénérable : Sur Lc III (PL 92,470-72) : Marthe représente la vie active, par laquelle nous nous unissons au prochain dans la charité ; Marie la vie contemplative, par laquelle nous désirons et soupirons, dans l'amour de Dieu.
La vie active, en effet, c'est donner du pain à celui qui a faim, enseigner la parole de sagesse à celui qui l'ignore, remettre dans le droit chemin celui qui erre, rappeler à la voie d'humilité le prochain qui s'enorgueillit, prendre soin du faible, procurer à chacun ce qu'il lui faut, et prévoir la subsistance de ceux qui nous sont confiés. Et la vie contemplative, c'est: garder, certes, de tout son coeur, la charité de Dieu et du prochain, mais se reposer de l'action extérieure et s'attacher seulement au désir de Dieu, de manière que nous tendions de tout notre élan à prendre part aux choeurs des anges, à être admis parmi les habitants du ciel, à jouir de l'éternelle incorruptibilité en présence de Dieu...
David, lui aussi, a dit qu'une seule chose est nécessaire : adhérer à Dieu sans cesse : « Pour moi, mon bien c'est d'adhérer à Dieu; dans le Seigneur Dieu, d'ancrer mon espérance » (Ps 73). Et ailleurs : « J'ai demandé à Dieu une chose, une seule : c'est d'habiter la Maison du Seigneur tous les jours de ma vie : que je voie sa félicité, jamais rassasié de son Temple » (Ps 27). Cette chose unique et seule est la théologie, c'est-à-dire la contemplation de Dieu, et tout passe après elle : les bonnes actions demandées par la loi, et les efforts de toutes les vertus.
« La meilleure part ». La part de Marthe est sans reproche, mais le Seigneur loue celle de Marie ; car il ne dit pas qu'elle a choisi une bonne part, mais la meilleure — ce qui laisse entendre que la part de Marthe est bonne aussi. Et pourquoi la part de Marie est-elle la meilleure ? Il l'explique aussitôt : « Elle ne lui sera pas enlevée ». En effet, la vie active est enlevée avec le siècle présent; mais la vie contemplative commence ici-bas, et atteint sa perfection dans la patrie céleste. Car le feu de l'amour, qui commence ici-bas, devient encore plus ardent à la vue de Celui qu'il aime; et donc la vie contemplative, une fois disparu le siècle présent, se parfait dans la lumière.
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