§ 283. L’impôt dû à césar : Mt 22,15-22; Mc 12,13-17; Lc 20,20-26
(Mt 22,15-22 Mc 12,13-17 Lc 20,20-26)
-Suite des « pièges » (voir Introd. aux
§ 279 -311). Sur les Hérodiens :
§ 45 in fine. Luc précise la tactique : se fournir d'une accusation politique pour obtenir de Pilate la condamnation de Jésus. C'est en effet ce qu'ils devront prétexter lors du procès
§ 349 —
Jn 19,12. Rien n'y manque, pas même l'obséquiosité du compliment initial, qui n'en est pas moins exact : vérité de sa vie comme de son enseignement, indépendance vis-à-vis des personnes et des apparences... La question porte directement sur le tribut à l'occupant romain, que refusaient de payer les Zélotes (parti nationaliste qui entraînera Israël dans la révolte en 67 et, par voie de conséquence, la ruine de Jérusalem par Titus en 70) ; cf.
P. Bonnard : p. 321.
Mt 22,18-21 Mc 12,15-17 Lc 20,23-25 — Après avoir montré qu'il a percé leur mauvaise foi, Jésus donne à ses adversaires une « leçon de chose », d'autant plus irrécusable qu'elle s'appuie sur la réalité d'une situation dont témoignait la monnaie elle-même. On dit bien que le propre de la justice est d'avoir son < fundamentum in re >. La justice est réaliste...
Mais à son ordinaire, le Christ élargit le débat, et doublement. D'abord, sa sentence est « un principe général, valable comme tel dans le domaine politico-religieux »
(F.M. Stratmann : J.C. et l'État, p. 156). Il vaut même en tous rapports du temporel et du spirituel. Mais du même coup, le Christ s'élève au-dessus du politique, et rappelle les droits de Dieu. Aussi a-t-on vu en sa réponse une façon d'éviter de s'impliquer lui-même dans les options politiques, comme il avait refusé d'entrer dans les questions d'héritage
§ 205 -
Lc 12,13-21*). Or il y a bien davantage :
Rendez à César : Contre les prétentions de toute hiérocratie, c'est affirmer la réalité — on dirait aujourd'hui : la consistance — du domaine politique, et l'autorité de l'État dans son ordre fût-il < César >.
et à Dieu ce qui est à Dieu : Contre tout césarisme, c'est réclamer « que les droits supérieurs de Dieu soient respectés (Vatican II: Sur la liberté religieuse, DH 11 — avec citation de Mt 22,21 à l'appui). Pour mesurer l'audace du propos, il faut avoir à l'esprit l'emprise extrême, quasi totalitaire, que le droit antique reconnaissait à l'Etat, y compris en matière de religion. Qu'on se rappelle la rigueur de Créon, et l'initiative inouïe d'Antigone, osant braver les lois pour suivre sa conscience. Même Socrate s'était incliné devant une condamnation injuste. Fustel de Coulanges : « Dans les vieux âges, la religion et l'État ne faisaient qu'un... Au lieu de cela, Jésus-Christ sépare la religion du gouvernement... [Puis, après citation de Mt 22,21] : C'est la première fois que l'on distinguait si nettement Dieu de l'Etat. Car César, à cette époque... tenait encore dans ses mains le culte et le dogme. Sa personne même était sacrée et divine... Mais voici que Jésus-Christ brise cette alliance que le paganisme et l'empire voulaient renouer; Il proclame que la religion n'est plus l'Etat, et qu'obéir à César n'est plus la même chose qu'obéir à Dieu » (La Cité antique, Hachette 1916, p. 461).
« Les droits de l'homme » sont si bien revendiqués par les incroyants les tout premiers, qu'on en arrive à oublier qu'ils ont leur origine dans cette Parole du Christ, libératrice comme toutes les autres. Pire même : on oppose ces droits à ceux de Dieu !... Mais il est non moins vrai que la sentence du Christ ne saurait être prétexte au laïcisme, quand bien même celui-ci se bornerait à une pure séparation pacifique entre l'Eglise et l’Etat :
// Sg 6,7 Ps 47,8 Pr 8,15-16 Sg 6,1-3 Ps 2,10-12 Rm 13,1-7 — Ces quelques parallèles suffisent à montrer en effet que tout laïcisme, fût-il de juxtaposition bienveillante, est hors de la perspective de tout l’A.T...
C'est Dieu le Roi, de droit, comme Créateur. Qu'on se rappelle ses avertissements lors de l'institution de la royauté en Israël (
1S 8). Mais Dieu n'est pas jaloux de son autorité, qu'il délègue volontiers, à condition que, tel Salomon, le chef civil reconnaisse les droits de Dieu et soit le premier à « chercher d'abord et confirmer le Règne de Dieu »
§ 67 —
Mt 6,33*, avec en //
1R 3,5-6 1R 3,10-13). Cette < sub-ordination > des chrétiens au pouvoir civil, mais de celui-ci à Dieu, affirmée par saint Paul (//
Rm 13,1-7), les grands évêques ont su l'affirmer, même face au pouvoir autocratique byzantin : « Le précepte de donner à César ce qui est à César, dit par exemple
Jean Chrysostome, s'entend de ce qui ne s'oppose pas au service de Dieu. Sinon, ce ne serait plus un tribut payé à César, mais à Satan ! » (Sur Mt, hom. 70, 2) — Vives 12, p. 678). La théorie < des deux glaives > (de la papauté et de l'Empire) en était une application. À condition bien entendu que la < sub-ordination > résulte de la transcendance du Royaume « qui n'est pas de ce monde »
§ 356 —
Jn 19,36, et que par là s'opère un redressement, une ré-ordination du politique (ou plus généralement de tout le temporel) au but non seulement spirituel du bien des personnes humaines, mais éternel de l'accomplissement du dessein divin de Salut :
« C'était le geste rédempteur du Christ dans le domaine politique. Le Seigneur a supprimé la domination exclusive de l'État sur l'individu; il a séparé l'homme du citoyen; il a placé l'homme au-dessus du citoyen, le « prochain » au-dessus du compatriote. Il a enseigné la supériorité infinie du Royaume de Dieu sur n'importe quel royaume de la terre ; il a donné à l'homme le droit et le devoir d'obéir à Dieu plus qu'à César... » (F.M. Stratmann : J.C. et l'État, p. 161),
L'Évangile de Thomas, n° 104, citant la même Parole du Christ, y ajoute : «... et ce qui est à moi, donnez-le-moi » (Év. Apocryphes, p. 181). Mais le Christ n'a pas à s'ajouter au Règne de Dieu, car Lui-même se rapporte tout entier à son Père — ni non plus à s'ajouter aux autorités politiques en étant < Christ-Roi > (cf. l'Encyclique de
Pie XI, 12 décembre 1925) — au
§ 356 *).
Mt 22,22 Mc 12,17 Lc 20,26 — Le Christ n'a pas seulement réduit ses adversaires au silence : Il les plonge dans l'admiration. Et cela confirme que — contrairement à certaines interprétations — sa réponse n'était pas seulement habile, mais « véridique », et d'un enseignement si neuf, si transcendant, qu'il demande à être « médité dans son coeur », comme faisait la Vierge Marie (Lc 2,51).
§ 284. La résurrection des morts : Mt 22,23-33; Mc 12,18-27; Lc 20,27-38
(Mt 22,23-33 Mc 12,18-27 Lc 20,27-38)
— « La question essentielle posée à la vie humaine, c'est la mort; si l'on n'y répond pas, on n'a, en définitive, rien répondu du tout » (J. Ratzinger: Les principes..., p. 39-40). On peut, avec P. Chaunu, répartir « les systèmes de la mort » entre les deux extrêmes de « la mort-chute dans le néant », ou bien au contraire de sa négation comme d'une apparence illusoire (la < Maya > de l'hindouisme) dans le cycle des renaissances, dont il faut s'évader par la gnose, l'accomplissement des devoirs religieux et moraux, ou la piété (< Bhakti >). Toutefois, la plupart ont, jusqu'à ces derniers temps, pressenti une survie, soit par la croyance au < Double > (comme le < Ka >, le < Baï >, le < Akh > et l'ombre des Égyptiens), soit par la croyance en l'immortalité de l'âme.
La Révélation biblique accepte la réalité de la mort, mais en précisant qu'elle vient du péché de l'homme, et premièrement du Diable (Gn 2,16-17 Gn 3,19 avec ses // Sg 1,12-15 Sg 2,23-24 — BC I*, p. 47 et 59-60). Cette mort creuse une telle séparation d'avec la vie terrestre, que tout essai de reprendre contact avec les morts est interdit (Cf. Saül et la sorcière d'En-Dor: 1S 28). Mais, « si la mort est bien la mort, la vie est la vie. Et la vie est pour Dieu. Alors quand le but est atteint, quand l'amour de Dieu envahit les instants de cette vie, il n'est plus possible que l'amour de Dieu, qui est « au commencement »*, en dehors du temps qu'il a créé, tienne encore dans ce temps... Cette histoire d'amour (entre Dieu et son peuple) conduit au-delà de la mort et du temps... L'Amour de Dieu transforme l'instant de la mort, l'ultime instant qui récapitule la totalité du temps vécu, à travers une mutation qui est dite Résurrection, en Éternité participée.
[Citant la vision d'Ézéchiel 37, sur la résurrection des ossements desséchés, et la promesse au Bon Larron de Lc 23,43, P. Chaunu conclut] : La mort est vraie, mais l'Amour de Dieu est vrai, plus vrai encore. Et l'amour de Dieu ne peut se satisfaire en dehors de l'Éternité. Éternité d'acceptation ou de refus... » (Histoire et décadence, Ed. Perrin 1981, p. 40-45 ; cf. du même P. Chaunu : La mort à Paris, Fayard 1978, toute la 1° Partie, surtout le ch. 2 p 60-82, « La Parole des origines » ; cf. aussi Ph. Ariès : L'homme devant la mort, Seuil 1977).
Déjà les psaumes pressentaient cet Amour qui ne saurait mourir, mais s'épanouira en « plénitude de joie dans le face-à-face/extase en ta droite pour l'éternité» (Ps 16,11 cf. Ps 17,15 Ps 21,2-7 Ps 22,30 Ps 23,6 etc.)
Mt 22,23 Mc 12,18 Lc 20,27 //
Ac 23,6-8 — Les Sadducéens (voir au
§ 20 — Mt 3,7*). Comme ils s'en tenaient surtout au Pentateuque, il leur était facile de prétexter qu'ils n'y trouvaient pas expressément révélation de la Résurrection. C'est aussi pour quoi Jésus, plutôt que de citer des textes plus clairs mais plus récents
§ 266 — Jn 11,20-27* et les //
Da 12,1-2 2M 12,43-44 Jb 19,25-27), va se référer à « Moïse » (
Mc 12,26-27*, et //
Ex 3,15). Saint Paul jouera de cette divergence entre Sadducéens et Pharisiens, pour rompre la conjuration de ses accusateurs, en les retournant ainsi les uns contre les autres (//
Ac 23).
Mt 22,24-28 Mc 12,19-23 Lc 20,28-35 // Dt 25,5-6 Gn 38,6-9 — Sur cette loi du lévirat, cf. BC I*, p. 169-170. Elle était un moyen supplémentaire d'assurer la perpétuation du Nom et de l'héritage (cf. plus loin, Mc 12, 26-27, Ratzinger). Dans la généalogie du Christ, cette loi a joué, malgré la mauvaise volonté d'Onan (// Gn 38,8-9), au moins pour Ruth et Booz, d'où sortit Jessé puis David : toute la Loi était pour le Messie, en qui elle trouverait son accomplissement. Il n'y avait donc lieu de tourner en ridicule ni cette loi, ni encore moins la vie de ressuscité... Car c'est le ton qui est ici le plus déplaisant : supérieur, narquois et même, sans avoir l'air d'y toucher, égrillard.
Mt 22,29-30 Mc 12,24-25 Lc 20,34-36 //
Ph 3,20-21 1Co 15,16-19 1Co 15,43-44 — Vous êtes dans l’erreur : Mc y revient pour finir : dans une grande erreur. C'est le même mot que pour la brebis égarée
§ 178 —
Mt 18,12-13*), et que pour les imposteurs qui en égarent beaucoup
§ 292 -295 -
Mt 24,4-5 Mt 24,11 Mt 24,24; cf. 27,63-64) : victimes de l'erreur, et qui la répandent...
parce que vous ne connaissez pas les Écritures, ni [par conséquent (< Mè dé >)] la puissance de Dieu: Les deux méconnaissances vont de pair. Car l'Ancien comme le Nouveau Testament révèle « dès le commencement » la puissance < dynamique > de Vie qui est en Dieu, Créateur et Père — et qu'il a confiée au < Fils de l'homme >,* Jésus
§ 149 —
Jn 5,28-29; voir à la fin de ce paragraphe :
Athanase). Mais aussi, à l’inverse :
On ne veut point entendre que Dieu puisse faire des choses au-dessus du sens et du raisonnement humain, ni autre chose que ce qu'on voit. C'est pourquoi on n'entend pas les Écritures : parce que pour ne vouloir pas étendre ses vues sur l'immensité de la puissance de Dieu, on abaisse les Écritures à des sens proportionnés à notre faiblesse. On ne veut croire ni incarnation, ni eucharistie, ni résurrection, ni rien de ce que Dieu peut, et de ce qu'il veut bien faire pour l'amour de ses serviteurs... (Bossuet : Méditations, 40° jour; I, 183).
À la résurrection ils ne prennent : Au présent (éternel), donc sans désigner précisément le Jugement dernier, encore à venir, mais plutôt comme la vie de l'au-delà, « dans ce ciel », opposée à la vie terrestre. Luc le marque plus évidemment par la suite : « ce siècle/l'autre siècle et la résurrection ».
ceux qui auront été jugés dignes d'avoir part à la résurrection (Lc): Comme souvent, la résurrection désigne le sort des élus, but positif du dessein divin. Si tout le monde n'y aboutit pas, cela ne peut venir que de notre faute
§ 225 — (
Lc 14,14*). Ne prennent ni femme ni mari car ils ne peuvent plus mourir (Lc): La multiplication des vivants était au programme de leur création même (
Gn 1,20 Gn 1,22 Gn 1,28). Mais le péché, la condition mortelle, et l'abréviation de la vie qui s'ensuivent (
Gn 3,19 Gn 6,3) ont donné à la génération humaine une urgence impérative : que l'on pense, pour autrefois, à la nécessité de parer à l'énorme mortalité infantile ; et pour aujourd'hui, au péril mortel que la dénatalité fait courir à l'Europe. Dieu a même fait de la génération le principe du Salut, en laissant dès
Gn 3,15 entrevoir que celui-ci viendrait par le mystère de la Femme et de sa Descendance, Marie et Jésus (BC I*, p. 61-62). Et Adam y encourage Eve, dès
Gn 3,20 et
Gn 4,1. Par contre, au ciel, plus besoin :
Grégoire de Nysse : De Anima, Sermo I (Éd. Morel n, p. 103) : « Dieu s'est reposé de toutes les oeuvres qu'il avait faites » (Gn 2,2). Mais maintenant encore, il crée lui-même les âmes (comme l'enseigne la foi catholique : cf. < Humani Generis >1950; D.u. n° 3027). Quant aux corps, qui se forment les uns après les autres par la procréation du couple, ils sont mortels ; et c’est pour la conservation de l'espèce qu'ils engendrent et sont engendrés. [C'est pourquoi il n'y aura plus de générations quand le nombre des élus sera complet].
Comme les anges... fils ressuscités — fils de Dieu (Lc): La Puissance de Dieu ne se bornera pas à une prolongation de la vie, comme pour Ézéchias (
Is 38), ni au simple retour à cette vie terrestre, comme pour Lazare
§ 266 , mais elle éclatera en notre « transfiguration », dont celle du Christ peut nous donner une image: comparer //
Ph 3,20-21 et
1Co 15,43-44 à
Mt 17,2 Mt 17, cette vie de ressuscité est si divine que les images et les mots — par hypothèse, terrestres - n'en peuvent donner qu'une idée imparfaite jusqu'à en être faussée. À ce < mystère >, on peut seulement croire, c'est-à-dire faire confiance qu'il dépasse tous nos désirs. Nous n'en savons que ce que l'Écriture en a révélé, tel que la Tradition l'a défini : « J'attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir» (Credo de Nicée-Constantinople). Ou encore, sous forme plus développée,
« L'exemple de notre chef nous fait confesser qu'il y a une véritable résurrection de la chair pour tous les morts. Nous ne croyons pas que nous ressusciterons dans un corps aérien ou dans quelque autre espèce de corps, mais dans ce corps avec lequel nous vivons, nous existons, et nous nous mouvons » (XI° concile de Tolède, 675; La foi catholique n° 27; D.u. n° 287).
Mt 22,31-32 Mc 12,26-27 Lc 20,37-38 // Ex 3,15 He 11,13 He 11,16 — En quoi le titre de Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob a-t-il un rapport avec la résurrection des morts ? — La plupart des exégètes n'y voient qu'un procédé rabbinique sans valeur probante. Lagrange (citant Loisy) suppose que l'argument s'appuyait sur la foi du judaïsme que Dieu n'abandonnait pas à la mort ceux qui, ayant vécu pour Lui, sont devenus les siens. Mais F. Dreyfus a montré que l'expression, tant dans la Bible que dans le judaïsme contemporain de Jésus, signifie plus précisément que Dieu s'est engagé à être Sauveur (ou < bouclier >) des patriarches, et que si la mort était pour eux définitive, Il ne tiendrait pas sa promesse: « Non pas tant le Dieu que les Patriarches ont adoré, que le Dieu qui les a protégés, sauvés » (L'argument scripturaire de Jésus en faveur de la résurrection des morts ; dans RB 1959, p. 213-224). Cela va aussi dans le sens de toute la révélation biblique, suivant laquelle tout dépend beaucoup moins de nos mérites que du Don initial de Dieu. Et Il nous donne sa Vie parce qu'il est Amour. C'est le fondement de notre espérance, qui peut ainsi ne s'appuyer que sur ce que Dieu est Dieu, et par conséquent, être aussi solide que Lui.
// He 11,13 He 11,16 — Le P. Spicq a montré que « les deux raisonnements de Mc 12,26-27 et d'He 11,13-16 sont très voisins » (L. Dreyfus, p. 219, référant à C. Spicq: L'Épître aux Hébreux, Gabalda 1953, u, p. 352). Devenu par l'Alliance « leur Dieu » (= le Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob), Dieu se doit de tenir des promesses qui dépassaient le temps de leur vie terrestre (v. 13), en leur assurant une cité = une demeure = la Vie, éternelle.
Plus précisément (et suivant Lagrange non moins que Dreyfus, p. 224), cette espérance, notamment en la résurrection, se fonde donc en l'Alliance, conclue premièrement avec Abraham, Isaac et Jacob, désormais définitivement renouvelée en Jésus-Christ. Elle va jusqu'à la communication des noms, Dieu s'appelant désormais « Dieu d'Abraham » ou « Dieu de nos pères », et de nous autres étant entrés dans la famille, < christianisés >, « fils de Dieu » (Lc 20,36). Puisque < le nom c'est l'être > (BC I*, p. 50, 210, 250), c'est dire aussi que l'Alliance nous a fait part de la Vie de Dieu, qui est éternelle :
J. Ratzinger : Les principes... p. 31 : Le mariage établit entre deux personnes une communauté de nom ; celle-ci à son tour exprime le fait que désormais ces personnes forment une unité nouvelle, si bien que, quittant le lieu où elles vivaient jusqu'alors, elles habitent désormais non plus chacune de son côté mais ensemble. Le baptême réalise chez l'homme une communauté de nom avec le Père, le Fils et l'Esprit [« Je te baptise au nom de... Mt 28,19]. La situation du baptisé est ici, sous un certain aspect, comparable à celle d'une épouse dans une société patriarcale : il a reçu un nom nouveau, et appartient désormais au milieu d'existence délimité par ce nouveau nom.
La signification de ce fait apparaît, semble-t-il, de façon particulièrement marquante dans la controverse de Jésus avec les Sadducéens au sujet de la résurrection (Mc 12,18-27), Les Sadducéens ne reconnaissent pas les écrits tardifs du Canon, et Jésus se trouve dans la nécessité d'argumenter à partir de la Torah. Il le fait en soulignant que Dieu se présente à Moïse comme le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Dieu s'est à ce point lié à l'homme que c'est par référence à tel homme qu'on peut dire qui il est et le distinguer des autres Dieux. Il se nomme à travers des hommes ; et ces hommes sont devenus pour ainsi dire son nom propre. Abraham, Isaac et Jacob sont ainsi comme des attributs de Dieu. Et c'est là-dessus que s'appuie l'argumentation de Jésus : ces hommes permettent de nommer Dieu, ils appartiennent au concept de Dieu, ils sont le nom de Dieu. Mais Dieu est le Vivant, et celui qui est en rapport avec lui au point de faire connaître son identité au monde, celui-là participe lui-même de Dieu ; or celui-ci est le Dieu des vivants, non le Dieu des morts.
Pas le Dieu des morts, mais des vivants: Si l'on ne se préoccupe plus de Dieu que vis-à-vis de la mort et du Jugement, l'image que l'on se fait de notre Père des cieux risque en effet de se dévaloriser en un « Dieu des morts ». Mais c'est là dé-christianisation, régression à une religion naturelle, païenne (qui est pourtant mieux que le néant a-thée). Pour la foi chrétienne, le « Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ » est le créateur, le rédempteur et le régénérateur de la Vie. Il n'est que Vie, et vivifiant (Lc 20,38b) :
Athanase : De l'Incarnation du Verbe, I, 6-10 (PG 25, 105-113) : La mort sévissait de toutes ses forces contre les hommes... mais par la nature humaine qu'assumait le Verbe de Dieu, la mort fut vaincue et la résurrection de vie fut assurée... Désormais, ce n'est pas comme des condamnés que nous mourons, mais comme des gens qui se réveilleront ; et nous attendons la résurrection que Dieu manifestera en son temps, lui qui l'a décrétée et qui l'a donnée.
§ 285. Le plus grand commandement : Mt 22,34-40; Mc 12,28-34
(Mt 22,34-40 Mc 12,28-34)
(Où la profession de foi du scribe redouble et renforce celle du Christ) : Voir commentaire au
§ 190 , où se situe Lc 10,25-28.
//
Os 6,6, Voir
§ 54 — Mt 5,23-24*.
Mc 12,34 b; Lc 20,39-40; (cf. Mt 22,46, à la fin du
§ 286 — Dans ces controverses, le Christ a donc réduit au silence les contradicteurs. Si le parti de mort n'en reste pas moins pris contre Lui, quelques scribes, pourtant, osent l'approuver (
Lc 20,39). Quel courage !...
§ 286. Le Christ, Fils et Seigneur de David: Mt 22,41-46; Mc 12,33-36 ; Lc 20,41-44
(Mt 22,41-46 Mc 12,33-36 Lc 20,41-44)
— Le titre de « Fils de David »* était, au temps de Jésus, un des noms du Messie: d'où la réaction de la foule quand Jésus guérit le démoniaque aveugle et muet
§ 116 — Mt 12,23), et l'invocation des aveugles
§ 95 -
Mt 9,27*, et
§ 268 — Mt 20,30) comme l'« Hosanna au Fils de David », lors des Rameaux
§ 273 — Mt 21,9).
// Ps 132,11 Jr 33,14-16 — Témoignages de l'importance croissante qu'a prise au cours de l'A T., l'attente d'un Messie « fils de David », qui viendrait par conséquent rétablir la royauté davidique. Cf. J. fitzmeyer: La Tradition du Fils de David..., dans « Concilium » 1966, n° 20, p. 67-78; et surtout, b. van iersel : Fils de David, Fils de Dieu, dans « La venue du Messie », p. 113-132.
Mt 22,41-42 ; Mc 12,35 ; Lc 20,41) — Présentation différente en Mt (interrogation polémique), ou en Mc-Lc (enseignement). Mais le sens est le même : refusant le messianisme temporel, Jésus se devait de ne pas encourager cette appellation de « Fils de David », sur laquelle ses contemporains cristallisaient leurs espoirs de libération nationale (Cf. Ps Sal. 17, 23-31 ; et « La venue du Messie » p. 24 ss; et encore C.H. dodd: Conformément aux Écritures, p. 120).
À la question : « Qui est Jésus ? », Pierre a déjà été félicité de répondre : — « Tu es le Fils du Dieu vivant »
§ 165 — Mt 16,16*). Aussi, sans nier que le Christ soit < Fils de David >, les premières générations chrétiennes préféreront dire qu'il est « de la descendance (ou : de la semence) de David, selon la chair », ajoutant aussitôt qu'il est surtout « Fils de Dieu » (outre Rm 1,3-4, en // au
§ 4 -
Lc 1,32 Ac 13,22-23 Ac 13,33 ignace d'antioche: Aux Eph. 20,2; aux Smyrn. 1,1 — SC p. 90 et 155). L'Épître de Barnabe ira même jusqu'à refuser ce titre de < Fils de David > (12,10-11) — SC 172, p. 172).
Mt 22,43-45; Mc 12,36-37; Lc 20,42-44 // 2S 23,1-2 2S 23,5 Ps 110,1 Ps 110,5-6 He 1,13 Ac 2,34-36 — L'autorité du Ps 110 était d'autant plus incontestée que sa valeur prophétique et messianique était reconnue par la Tradition juive comme inspirée de Dieu. Le Christ prend soin de le souligner : David «parlait sous la motion de l'Esprit ». À vrai dire, le // 2S 23,1-2, tiré des « dernières paroles de David », ne vise pas directement le Ps 110, mais plus précisément la foi de David en la pérennité de sa Descendance (// 2S 23,5).
Si le Messie est bien « de la descendance de David », il est exalté au Ps 110 comme « Le Seigneur »* (< Kurios >), titre divin, parallèle à « Fils de Dieu ». Le messianisme judaïque du « Fils de David » va se corriger et se compléter dans le messianisme chrétien du « Seigneur et Sauveur, Fils de Dieu ». Non par mutation subite, et seulement après la Résurrection et l'Ascension, comme une invention des communautés chrétiennes : Jésus lui-même — qui avait vécu en « Fils bien-aimé » se référant totalement au Père (< Abba > cf.
§ 110 — Mt 11,27*) — a le premier encouragé ses disciples à reconnaître en Lui non seulement « le fils de David », mais « son Seigneur », et mieux encore : «
le Seigneur ». Aussi s'appuieront-ils sur cette Parole (//
He 1,13 Ac 2,34-36 Ac 2, tout ceci, cf. B.
vaniersel: Loc. cit. p. 129-132). Se produit ainsi, entre le Christ et son ancêtre, la même humble reconnaissance que de Jean-Baptiste à Jésus : « Après moi vient un homme qui m'a précédé, parce que le Premier
il était... » Ou encore : « Avant qu'Abraham ne vînt à l'existence,
je suis » (
Jn 1,30* ; 8,58*). Le lointain descendant de David est, de toujours, son Seigneur et son Dieu. Au nom de quel préjugé refuser au Christ la conscience de son
être divin, dont s'accordent à témoigner les Évangiles, en des occasions si diverses mais convergentes (< Concordantia discordantium >*)?...
Mt 22,46) — Cf. à la fin du § précédent, Mc 12,34 b et Lc 20,39-40*.
Sur l'interprétation chrétienne du Ps 110, cf. le dossier patristique de pc il**, p. 602-611, et les commentaires de pc III, p. 370-374 et pc IV, p. 283-306 (J. schildenberger, s. GRÙN et m. GOURGUES). Pour rappeler la transcendance de ce sens < plénier > (cf. BC I*, p. 15-16), et P. benoit, rb 1960, cité dans pc IV, p. 51), citons Hilaire : Sur Mt (PL 9,1048; SC 258,162): « Le Seigneur a dit à mon Seigneur », signifie l'unité de substance entre le Père et le Fils. « Siège à ma droite », est l'invitation à juger. « Jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis les marches où tu poses le pied », signifie la puissance qui soumet toutes choses. Le Seigneur voulait rappeler à ses auditeurs qu'en ce descendant de David résidait la nature divine, que Dieu habitait dans l'Homme.
§ 287. Hypocrisie et vanité des scribes et des pharisiens : Mt 23,1 -12 ; Mc 12,37-40 ; Lc 20,45-47
(Mt 23,1-12 Mc 12,37-40 Lc 20,45-47)
— Nous en sommes venus au paroxysme de la crise entre Jésus et les dirigeants d'Israël. Ils se sont d'ailleurs, retirés
§ 281 — Mt 21, 45-46*). Pharisiens, Hérodiens, Sadducéens et scribes ont été successivement confondus
§ 285 -286) — Mc 12,34 b* et Mt 22,46). Restent: la foule qui écoute avec plaisir (Mc), et les disciples : c'est à eux que s'adresse le Christ (verbe < Lalô >, soulignant l'importance de l'enseignement, cf.
§ 260 — Jn 8,12-20*), en tous cas dans les v. 1 à 12 de Mt, mais aussi dans la suite de ce ch. 23, si l'on admet avec Bossuet que Jésus parle non seulement pour mettre en garde contre les pharisiens et docteurs de la Loi, mais « pour l'instruction des maîtres et des docteurs de l'Église », afin qu'ils ne tombent pas dans le double piège de la vanité et de l'hypocrisie.
Toutefois, la condamnation
§ 288 ou même l'annonce du châtiment
§ 289 n'empêchent pas que la porte — « étroite »
§ 72 , qui est le Christ
§ 263 — reste ouverte, comme l'indique la finale. Car ce v. 39, qui fait inclusion avec Mt 21,9, cadrant ainsi tout l'ensemble, signifie que, même au-delà de la ruine et de la dispersion d'Israël, les Juifs demeurent invités à se joindre aux foules qui ont accueilli l'Envoyé du Seigneur...
Pour l'essentiel, Mc 12,37-40 et Lc 20, 45-47 signalent au même moment la même mise en garde. Par contre, Lc a situé pour sa part plus précisément les invectives au cours du repas chez l'un de ces pharisiens, où Jésus avait été précédemment invité
§ 202 .
I. de la Potterie souligne que Le a désigné alors Jésus comme « Le Seigneur » (11,39), ainsi que par exemple lors de la guérison de la femme courbée
§ 217 — Lc 13,15*), pour bien marquer son autorité transcendante (Mél. Rigaux, p. 132-134).
Les // à ce
§ 202 rappelaient que ce ne sont pas les pharisiens comme tels, ni la plupart de leurs coutumes qui sont à réprouver (cf. notamment //
Tb 1,3-8), mais le fait que cette obéissance aux prescriptions matérielles de la Loi et du Culte n'aillent pas jusqu'à la conversion intérieure, que celles-ci ont pour but de signifier et d'encourager. C'est déjà ce que les prophètes reprochaient à Israël
§ 202 — //
Am 5,21-24 Am 6,4-7 Jr 7,21-28).
Si le Christ ne tient pas excessivement à ces pratiques extérieures, c'est que son Évangile (son < Kérygme >*) insiste premièrement sur la < Métanoïa >, l'engagement intérieur de la foi, de l'espérance et de la charité
§ 154 -155) — Mt 15,1-20*), qui ne peuvent à leur tour aller sans produire de « dignes fruits de pénitence »
§ 20 et 73) — Mt 3,8* et 7,15-20*). Et il serait aussi « hypocrite » de prétendre être disciple du Christ seulement par l'intérieur, que seulement par l’extérieur : l'erreur fondamentale est justement de penser que l'un puisse aller sans l'autre (cf. plus loin,
Mt 23,23-28*).
Noter qu'ici ont été repris seulement les versets de Lc // à ceux de Mt. Donc ne s'y trouvent, ni l'introduction des v. 37-38.45, donnant le cadre, ni le v. 41 (insistance sur l'aumône, chère à Lc. cf. Lc 12,33 Lc 16,9 Lc 19,8 et en commun avec Mt-Mc: Lc 18,22 Lc 21,1-4).
Mt 23,2-3 //
Dt 17,10 Ml 2,7-10 (Os 4,4-6, en // au
§ 202 in fine);
Rm 2,17-24 — La position assise caractérise l'autorité du Sage dans son enseignement (Si 10,1, en // au
§ 32 , comme l'écoute du disciple
§ 192 — Lc 10,39*). Mais ce dernier est « aux pieds » du Maître, dont « la chaire » affirme non seulement la solidité de sa doctrine (parler < ex cathedra >), mais sa légitimité (fête de < la chaire de saint Pierre >). C'est bien en ce sens que le Christ reconnaît la valeur permanente de Moïse, donc de « la Loi et les prophètes », qu'il est « venu non abolir mais accomplir »
§ 53 — Mt 5,17-19*) :
bossuet : Méditations, 53° jour (p. 223-224) : Ayant à découvrir les abus et les corruptions qui étaient en vogue dans la synagogue et dans ses docteurs, notre Seigneur commence par établir l'autorité de leur ministère, de la manière du monde la plus forte. Car autrement, en reprenant les abus, on en introduirait un plus grand que tous les autres ; qui serait de se retirer de la société, et de mépriser le ministère qui est de Dieu, à cause des vices de ceux qui l'exercent... Songeons donc à l'autorité que doivent avoir les docteurs de l'Église chrétienne; puisqu'ils sont assis... sur la chaire de Jésus-Christ...
Hilaire : Sur Mt (PL 9, 1048 ; SC 258, p. 164) : La Loi présentait une image de la Vérité future. En toutes choses, elle était comme une répétition, qui préparait l'avènement du Christ. Tout ce qui était écrit dans la Loi devait contribuer à le faire tant soit peu connaître. C'est pourquoi il commande d'obéir aux préceptes des Pharisiens, en tant qu'ils occupent la chaire de Moïse, c'est-à-dire d'obéir à tous les commandements de la Loi.
Ce qu'ils disent, faites-le : Jésus-Christ veut que nous apprenions à honorer le ministère, même dans des mains indignes : parce que i indignité des ministres est de leur fait particulier ; et le ministère est de Dieu (bossuet : Ibid. p. 225).
Ils disent et ne font pas : À l'opposé de la finale du Sermon sur la montagne
§ 73 -74*), qui est en quelque sorte symétrique de ces ch. 23-25 : cf. Mt 23,13*. Bien entendu, les rabbins n'insistaient pas moins : « Belles sont les paroles dans la bouche de qui les pratique... Celui qui apprend pour ne pas pratiquer, mieux vaudrait pour lui n'avoir pas été créé » et autres citations dans :
P. bonnard, p. 334-335). Même respect (de la Loi), et même reproche à ces Pharisiens de vivre autrement que ce qu'ils le professent, dans le //
Rm 2,17-24
Mt 23,4-5 Lc 11,46 — bossuet : Méditations, 56° jour (p. 233) : Le premier abus, c'est que pour paraître pieux, ils font les sévères... Voilà leur premier caractère, rigoureux par ostentation, et en même temps durs et impitoyables... pour tenir dans leur dépendance [les âmes], sous le beau nom de direction. Mais vous, ô véritables directeurs, si vous êtes obligés d'ordonner des choses fortes, soyez encore plus soigneux à soulager ceux à qui vous les imposez. Loin de vouloir vous attacher les âmes infirmes, rendez-les libres ; et autant que vous pourrez, mettez-les en état d'avoir moins besoin de vous, et d'aller comme toutes seules par les principes de conduite que vous leur donnez (ceci en réparation des sottises calomnieuses qu'il est de bon ton de répandre sur la direction au XVII° siècle). Voir Mt 23,10*.
Le Christ n'a pas supprimé < le joug de la Torah > ; mais si nous devons nous assujettir à son propre joug, Il nous le promet bienfaisant et léger
§ 111 — Mt 11,30*). Mais ils ne veulent pas : non par faiblesse, ce qui serait une excuse : c'est la volonté elle-même qui se refuse.
Toutes leurs oeuvres, ils les font pour être vus :
§ 60 -63) —
Mt 6,1-6 Mt 6,16-18*.
Les phylactères : Jérôme : Sur Mt (PL 26,168) : Après avoir donné à Moïse les commandements de la Loi, le Seigneur ajoute pour finir : « Tu les attacheras dans ta main, et ils seront toujours devant tes yeux » (Ex 13,9 Ex 13,16 Dt 6,8 Dt 11,18). Le sens est : Que mes commandements soient dans ta main, pour être accomplis dans tes oeuvres ; qu'ils soient devant tes yeux pour que tu les médites jour et nuit. Par une mauvaise interprétation, les Pharisiens écrivaient le Décalogue de Moïse — c'est-à-dire les dix Paroles de la Loi — sur de légers parchemins, qu'ils pliaient, puis attachaient sur leur front, s'en faisant comme une couronne: de cette manière, les commandements étaient toujours devant leurs yeux.
allongent leurs franges : Elles avaient le même but: rappeler d'avoir à mettre la Loi en pratique (cf. BC I*, p. 322-323). Jésus lui-même portait de ces franges
§ 94 — Mt 9,20, que l'on trouvera aussi en //
Nb 15,38-41. Ce n'est donc pas cela qu'il reproche aux pharisiens, mais un allongement ostentatoire.
Mt 23,6-10; Mc 12,39-40; Lc 20,46-47 //
Si 36,1 Si 36,17 Ep 3,14-15 — La première place : Cf.
§ 202 — Lc 11,43, et la parabole du
§ 224 — Lc 14,7-11, qui se termine sur le même appel à l'humilité que Mt 23,12.
RabbI*, Maître (< didascalos >, « enseigneur » comme dit le
P. Jousse), Père Docteur (v. 8-9) : La paternité non seulement physique mais spirituelle est un fait reconnu (
1Co 4,15). De même la science, qui est un devoir pour les prêtres, dont la mission est d'enseigner les fidèles (
Os 4,4, en // au
§ 202 in fine). Et la vénération des fidèles ne se trompe pas quand elle salue spontanément le prêtre du titre de < Père >, et en appelle à lui comme à quelqu'un qui devrait être expérimenté ès-choses divines. Le mal serait de se faire donner ces marques de respect, et plus encore d'oublier que Dieu seul les mérite absolument, qu'il en est la source, et que nous devons par conséquent tout rapporter à Lui: « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?... Toute parternité vient du Père » (1Co 4,7; Ep 3,14-15).
C.H. Dodd (rhpr 1957, p. 16-17) rapproche ce « n appelez père nul d'entre vous sur terre » non seulement du // Ml 2,10, mais de la fausse assurance qu'il aurait suffi, pour être sauvé, « d'avoir Abraham pour père » — assurance dénoncée par Jean-Baptiste
§ 20 — 3,9*) comme par Jésus
§ 261 — Jn 8,33-41*).
votre unique Maître de Vérité c'est le Christ (v. 10): À noter cette mention exceptionnelle du < Christ > sur les lèvres de Jésus (analogue à Mc 9,41 et Jn 17,3).
D'après un article du
P. spicq (rb 1959, p. 387-396), au v. 8 comme au v. 9 ce serait Dieu le Père, appelé notre < Enseigneur > parce que, suivant les prophéties d'Is 54,13 et Jr 31,33-34, aux temps messianiques, « nous serons tous enseignés par le Père », comme Jésus le déclare dans le Discours sur le Pain de Vie, et comme le redisent 1Th 4,9 et He 8,11. Enseignement du Père qui n'est autre que Jésus en Personne [le Verbe] : cf.
§ 163 — Jn 6,45*, y compris le texte d'
Augustin. Cela explique pourquoi, dès ce verset 8, la conclusion est que « nous sommes tous frères ».
Au v. 10, par complément, il s'agit nommément du Christ, nommé d'un mot qui signifie étymologiquement : < Conducteur >, et « suggérerait l'idée d'un guide spirituel, d'un directeur de conscience, moins comme conseiller qu'au sens fort de < recteur, éducateur, pasteur >... bref, le < Maître de la justice > d'Is 30,20 et Jl 2,23: « Celui qui t'instruit ne se cachera plus / et tes yeux verront Celui qui t'instruit... Réjouissez-vous en Yahvé votre Dieu, car Il vous a donné le Maître de la justice ».
« On est dès lors en droit de se demander si Jésus, après avoir opposé à l'autorité doctrinale des pharisiens et des scribes, l'unique Magistère divin (v. 8-9), ne se proposerait pas lui-même comme le seul interprète autorisé de la Loi de Moïse et de la volonté de son Père (v. 10)... En conclusion, Mt 23,8-10 ne condamne pas tant les honneurs ou les privilèges réservés aux Maîtres qu'une religion de professeurs et d'exégètes, si érudits et vertueux qu'ils soient... Désormais, Dieu, son Christ et le Saint-Esprit enseigneront les croyants, rassemblés dans une Eglise par le ministère des Apôtres ».
En rigueur de termes, le Christ est bien notre unique Maître de Vérité, car tout ce qu'il dit, Il le fait (par opposition aux pharisiens, Mt 23,3) :
Ignace d’Antioche: Lettre aux Éphésiens 15,1 (SC 10, p. 84) : Mieux vaut se taire et être que de parler et ne pas être. Il est bon d'enseigner, si celui qui « dit », « accomplit » [ce qu'il dit]. Il y a donc un seul Maître : Celui qui « a dit, et tout vint à l'existence ». Et les choses qu'il a faites dans le silence sont dignes du Père.
Au surplus, une fois incarné, tout ce que le Verbe nous enseigne et nous demande, Il l'a lui-même le premier vécu et accompli; de sorte qu'il est le modèle que doivent suivre les < docteurs de la Loi > et directeurs de conscience chrétiens : // 1Tm 1,5-8 1Tm 1,
Tous, vous êtes frères : Non seulement à la même école (v. 8), mais parce que tous fils « nés de Dieu » par conformation à son Fils, devenu « l'aîné d'une multitude de frères » (Rm 8,29 Ep 1,5-6 Mt 12,48-50 Mt 25,40*; Mt 28,10). Sur la fraternité en Mt, cf. 5,22-24.47; 7,3-5; 18,15.21.35.
Mc 12,40 et Lc 20,47 stigmatisent, outre la vanité, la tartuferie proprement dite, qui est plus grave (voir au
§ 288 — Mt 23,14*).
Mt 23,11-12 //
Jb 22,29 Pr 29,23 Ez 21,31 — Le v. 11 rappelle
§ 174 — Mc 9,35; et
§ 255 — Mt 20,25-28*. Le v. 12 se trouvait équivalemment au
§ 174 Mt 18,4; et
§ 224 ,
§ 245 — Lc 14,11*; 18,14*
(Grégoire de Nysse). Sur ce point encore, l'enseignement du Christ correspond à celui du judaïsme contemporain : « Qui est humble finit par faire résider la < Shekinah > (BC I*, p. 225) sur Israël... Qui élève son coeur provoque la pollution de la terre et le départ de la Shekinah; les superbes sont appelés abomination, comme l'idolâtrie » (cité
P. bonnard, p. 337).
§ 288. Imprécations contre scribes et pharisiens: Mt 23,13-36 (Lc 11,52 Lc 11,42-43 Lc 11,39-40 Lc 11,44)
(Mt 23,13-36 Lc 11,52 Lc 11,42-43 Lc 11,39-40 Lc 11,44)
— Il y en a 7 suivant Nestlé, et une huitième d'après la Vulgate (voir 23,14*), comme il y a 8 béatitudes: nouveau rapprochement avec le Sermon sur la montagne. Luc 11,38-52 distribue autrement : 3 contre les Pharisiens, puis 3 contre les scribes, qui reprennent 4 des malédictions de Mt (tandis que les 2 autres de Lc se rapprochent de Mt 23,1-12,
Malheur : Correspond à « Bienheureux ». La version de Lc 6,20-26 réunissait bénédictions et malédictions, comme dans l'Ancienne Alliance (Lv 26 et Dt 27-28 — BC I*, p. 305-306, 365-366). < Ouaï'> « exprime moins une malédiction qu'une profonde douleur, ou [et] une indignation allant jusqu'à la menace prophétique : cf. Mt 11,21 Mt 18,7 Mt 24,19 Mt 26,24 » (Note de la TOB). Mais dans le contexte de Mt 23-25, la note de « condamnation messianique » et même < eschatologique > n'est certes pas absente non plus (p. bonnard, p. 338; D. MARGUERAT, p. 348-49).
À vous, scribes et pharisiens : Aux Mt 23,8-10, le « vous » s'adressait aux disciples, de sorte que, même à présent, cette « menace prophétique » mette en garde aussi les chrétiens de ne pas tomber dans un < pharisaïsme > analogue. Car cette déviation est un danger très général, et d'autant plus qu'il s'agit d'une religion mobilisant les fidèles corps et âme, comme le fait tout particulièrement le catholicisme (ou l'Orthodoxie).
hypocrites : Ici au sens non seulement < objectif > (Introd. aux
§ 60 -63), mais aussi < subjectif) (v. 14. 23-28; cf. v. 3; et 15,7).
//
Is 5,8-23 — Les 5 < Ouaï > d'Isaïe condamnent d'autres maux, mais c'est la même dénonciation du Mal. Et nous comprenons pourquoi c'est une des tâches essentielles du prophète : c'est qu'il faut justement remédier à la confusion du Bien et du Mal (
Is 5,20), qui est la perversion la plus dangereuse puisqu'elle fausse jusqu'à la conscience qui devait être notre guide (cf. BC I*, p. 46 et 56-57). Une telle dénonciation, ici reprise par le Christ, n'a pas cessé d'être nécessaire dans l'Église (
cf. A. Uleyn: Actualité de la fonction prophétique, p. 28-37; cf.
§ 78 —
Jn 3,18*). « La figure du Christ [en Mt 23 non moins qu'aux ch. 24-25] est résolument décrite sur le modèle de la tradition prophétique », afin que nous reconnaissions en Jésus
le Prophète annoncé par Moïse en
Dt 18,15-18. Cf. déjà
Mt 21,11 et
Mt 21,46 (D. Marguerat: Le jugement..., p. 347-350).
Mt 23,13 ; (
Lc 11,52 — Le prêtre doit communiquer la science et s'évertuer à la rendre praticable
§ 202 //
Os 4,4 Os 4,6), non la monopoliser. La clé (Luc) du Royaume (Mt) est confiée à Pierre et aux Apôtres comme un pouvoir de réconciliation et de réintégration de la Brebis égarée
§ 165 et 178) —
Mt 16,19 et
Mt 18,13).
Mt 23,14 — Entre parenthèses parce que non retenu comme authentique par
Nestlé. Serait une addition recopiant Mc 12,40 et Lc 20,47
§ 287 *). C'est l'histoire même que Molière a mise en scène dans son Tartuffe. 2Tm 2,6 témoigne déjà qu'il s'en trouve aussi dans l'Église du Christ.
Mt 23,15 — Un prosélyte : au sens originel de < païen converti au judaïsme >. Un fils de* géhenne
§ 54 —
Mt 5,22*).
Mt 23,16-22 //
Ex 20,22 Ex 20,24 Ex 26,30 Ex 29,37 Ps 26,6-8 He 12,22-24 Is 66,1-2 — Les « traditions humaines » pour tourner le commandement de Dieu ont été dénoncées au
§ 154 *.
Hilaire: Sur Mt (PL 9, 1049-1050; SC 258, p. 170): Le Christ condamne la préférence donnée aux observances humaines sur les traditions des prophètes: on respecte des opinions creuses, et l'on transgresse ce qui devait être respecté. C'est Lui-même, qui avait donné la Loi; et la Loi n'avait pas en elle-même le pouvoir de produire < l'effet > [à venir], mais elle était un exercice en vue de cet effet, comme la répétition [d'un rôle]. Par exemple, les ornements de l'autel et du Temple n'étaient là que pour imiter la beauté des réalités futures. Le Christ réprouve donc que l'or et l'offrande soient honorés plus que le Temple et l'autel, c'est-à-dire plus que le mystère.
Sur le mystère de l'Autel et du Tabernacle ou du Temple comme « Tente de la Rencontre », cf. les // Tirés d'Exode et du Ps 26, ainsi que BC I*, p. 78-79, 143-144, 252,256-261. En // au v. 22, Is 66,1-2 rappelle que l'image biblique du Dieu < céleste > (transcendant) qui < trône > (en Créateur tout-puissant) n'a rien d'un Jupiter tonnant : sa grandeur même le rend proche des humbles, des pauvres et même des pécheurs pourvu qu'ils se reconnaissent pour tels (// Ps 113,5-9, et passim). Mais ce sur quoi le Christ nous met en garde, c'est qu'en définitive, « tout serment se fait par le nom de Dieu et devant Lui, même si l'on essaie de l'éviter; de cette première proposition, on peut tirer deux conclusions ; puisque tout serment est fait devant Dieu, il importe soit de ne point jurer du tout, pour ne pas prendre le Nom en vain (sens de Mt 5,33-37 Ex 20,7), soit de ne point faire de distinctions subtiles entre serments valables et non valables, comme le fait la casuistique rabbinique » (p. bonnard, p. 339).
Mt 23,22 — bossuet : Méditations, 59° jour (p. 240) : Comme [le Christ] élève l'esprit: du temple, au ciel dont il est l'image: du ciel, à Dieu qui y est assis, qui y règne, qui y tient l'empire de tout l'univers.
Mt 23,23-24 // Lv 27,30 Dt 14,28-29 2Ch 31,4-5 Si 35,8-10 Mi 6,6-8 — Comme toujours, les prescriptions de la Loi sont pour la charité (// Dt 14,29), au bénéfice du donateur lui-même (// Si 35,10). Mais les prophètes insistaient déjà sur l'attitude intérieure qui rend ces dons agréables à Dieu : la joie de la générosité (2Co 8-9 et notamment 9,7 ; 1Ch 29,16-18), mais surtout une vie accordée à Dieu (// Mi 6,8). Justice, miséricorde et fidélité (Évangile) convergent remarquablement avec agir en toute équité, aimer la miséricorde (que c'est beau !), et marcher avec ton Dieu; humblement comme en Mt 23,8-12.
Accomplir ceci sans négliger cela : Jésus n'abolit donc ni la Loi mosaïque, ni même les traditions particulières, qui ont leur importance, car « les petites choses sont la couverture et la défense des grandes ». Seulement le Christ redonne la perspective, afin qu'on n'aille pas prendre le secondaire pour l'essentiel, et « s'imaginer que Dieu se paye de cette écorce et de ces grimaces » (bossuet).
Mt 23,25-28; (
Lc 11,39 Lc 11,44) //
Is 1,13-18 — Le réquisitoire se fait de plus en plus violent, à mesure qu'il se précise. À présent, ce qui est expressément dévoilé, c'est l'hypocrisie qu'annonçait l'apostrophe « hypocrites ! », et même déjà le v. 3b. L'imposture est dans l'opposition entre le dehors et le dedans (répétée par 4 fois aux v.
Mt 23,25 Mt 23,26 Mt 23,27 Mt 23,28).
P. bonnard, p. 341 : « Contrairement à l'interprétation luthérienne classique, l'intérieur n'est pas seulement < le coeur > et l'extérieur < les oeuvres > : L'intérieur c'est l'homme total tel que Dieu le voit et le juge... Purifier d'abord l'intérieur ne signifie pas procéder à des exercices purement intérieurs, mais obéir de coeur et totalement aux ordonnances essentielles de la Loi... telle qu'elle est maintenant réinterprétée par le Christ... Paradoxalement la purification intérieure doit s'accomplir dans des actes extérieurs ». Sur l'image de la coupe, voir au
§ 318 —
Lc 22,17*.
Évangile de Thomas, n° 93 : Jésus dit : « Pourquoi lavez-vous le dehors de la coupe et ne pensez-vous pas que Celui qui a fait le dedans, c'est Lui aussi qui a fait le dehors ».
pleins d'hypocrisie et d'injustice (v. 28b): < Anomia > = hors-la-Ioi, eux qui s'en prétendent les défenseurs exemplaires ! C'est dénoncer « une subversion radicale de la volonté divine », dont la Loi est l'expression (D. Marquerai, p. 351).
Mt 23,29-32; (Lc 11,47-48) // Ac 7,51-52 — Amenée par l'image des « sépulcres blanchis » des v. 27-28, l'invective s'intensifie encore, préparant l'accusation capitale qui va être portée aux v. 32-36. Alors qu'en apparence les contemporains de Jésus sont à l'opposé d'ancêtres meurtriers, et s'en vantent (v. 30), en réalité ils vont dans le même sens et les dépasseront même : car couvrir de tombeaux et de fleurs les prophètes, c'est une autre façon d'enterrer la Vérité, pour ne pas l'entendre (// Ac 7,51). La preuve en est que, si leur sont envoyés à eux-mêmes non seulement de nouveaux messagers mais cette Vérité même en la Personne du Fils (= parabole des Vignerons homicides), ils vont le flageller et le crucifier (v. 34-36*). Ainsi le sommet de l'accusation (v. 29 à 36) est d'une seule coulée... En un sens elle rejoint Saint-Jean 8, 37.44 : « Vous vous prétendez du côté des prophètes et des justes, mais vous êtes du diable et voulez accomplir ses désirs, lui qui est le premier meurtrier ! » (Sur le glissement de l'accusation d'hypocrisie à celle de meurtrier des prophètes, cf. l'analyse de D. Marguerat: Le jugement..., p. 358-59).
les prophètes... les justes: Le parallèle se retrouve en Mt 10,41 et 13,17. D'après E. cothenet (dans BETL 29, p. 293-299), « le mot < dikaïos > y est pris en son sens précis de < enseignant la justice > (Da 12,3) ». Ces justes auraient donc en commun avec les prophètes d'exercer « une fonction de prédication », et seraient « à rapprocher de la triade paulinienne : Apôtres, prophètes, didascales » (= enseignants de la justice, 1Co 12,28).
Mt 23,33 ; (
Lc 3,7 — Commentaire au
§ 20 — Lc 3,7*. Mais, en reprenant la dure parole du Précurseur, Jésus l’actualise : ce n'est plus seulement «la colère à venir », c'est désormais la condamnation elle-même à la géhenne (= la < damnation >) qui menace. « Le temps du jugement va se substituer au temps de la patience*
(D. Marguerat, p. 360). Cependant, même si la forme interrogative est rhétorique, et pour autant équivalente à une affirmation, elle donne au Christ le moyen de ne pas trancher catégoriquement, et de laisser encore ouverte la possibilité d'une improbable conversion (à laquelle appellera encore le dernier verset de ce terrible Évangile, v. 39*).
Mt 23,34-36; (
Lc 11,49-51) //
Gn 4,8 Gn 4,10-11 2Ch 24,17-22 Lm 4,12-13 — En apparence, il y a divergence entre Mt et Lc. L'apostrophe personnelle du Christ aux scribes et pharisiens (Mt) est donnée comme citation impersonnelle par Lc : « La Sagesse de Dieu a dit : je leur enverrai... » La critique des sources ne permet guère d'expliquer cette différence (
cf. J. Dupont: Béatitudes II, p. 302-305). Mais à vrai dire, il importe assez peu puisqu'on somme, les deux versions se rejoignent : non seulement nous savons par ailleurs que « la Sagesse de Dieu » nous parle précisément en Jésus, Verbe incarné, mais Mt indique la même origine divine de la sentence prophétique, en prenant seulement d'autres moyens. D'abord, le « voici », comme un avertissement solennel. Puis le « Je », souligné en grec par un < ego > que le verbe ne demandait pas, et qui revient par conséquent à un « moi je » (que nous préférons éviter en français, où l'expression prend un sens péjoratif, de forfanterie).
k.l. schmidt a montré comment cette anomalie est fréquente dans les Synoptiques : « Moi, je vais aller le guérir » (
Mt 8,7); « Et si moi, je chasse les démons... » (
Mt 12,27); « Je te le commande, moi » (
Mc 9,25); « Moi, j'ai senti une force sortir de moi » (
Lc 8,47); « Moi, j'ai prié pour toi » (
Lc 22,32). Conclusion de K.L. Schmidt: « En insistant sur son propre moi, Jésus élève une prétention proprement divine, qui n'a pas de meilleur analogue que les auto-proclamations de Dieu dans le Deutéro-Isaïe » (dans le même sens,
M.J. suggs: Wisdom, Christology and Law in Mat-thew's Gospel, Cambridge Mass. 1970). Sur quoi,
A. Feuillet observe que ces < Ego > sont, dans les Synoptiques, le correspondant des < Ego eimi >
(je suis) de Saint-Jean
§ 260 — Jn 8,24*). Nouveau témoignage de la concordance des Évangiles, dont les divergences apparentes sont en réalité complémentaires, et d'autant plus probantes (= < Concordantia discordantium >*).
des prophètes, des sages, des scribes'. Énumération plus judaïsante (Jr 18,18), que Le < christianise > en « prophètes et apôtres », alors même que, semblant faire une citation de l’A.T. — « La Sagesse a dit que... » — il devrait éviter une appellation néotestamentaire, par conséquent anachronique. Mais les Évangiles n'ont pas besoin d'authentifier par un langage archaïsant une pensée de leur cru, qu'ils mettraient faussement dans la bouche de Jésus : ce qu'ils cherchent surtout, c'est à écrire ses authentiques paroles, de façon qu'en ressorte la permanente actualité.
Vous en tuerez, crucifierez, flagellerez (Mt) : Les disciples passeront par où va passer le Maître flagellé et crucifié. Et cette allusion à sa prochaine passion justifie l'accusation des v. 29-32 : « Comblez la mesure de vos pères ». « Ils ont tué les serviteurs, paraphrase saint Jérôme, vous crucifiez le Seigneur ! Ils ont tué les prophètes, vous tuez celui qu'avaient annoncé les prophètes » (Sur Mt 23,29 — Pl 26,172). Saint Paul accusera plus spécialement les Juifs qui s'opposaient à lui de « mettre le comble à leurs péchés » en contrecarrant sa prédication de l'Évangile aux païens, provoquant ainsi « la colère de Dieu » (1Th 2,15-16 Ac 17,5).
Vous les poursuivrez de ville en ville : Suivant ce qu'annonçait déjà le Discours apostolique
§ 100 — Mt 10,23*).
pour que retombe sur vous tout le sang juste : En persécutant non seulement les envoyés à venir, mais le Christ lui-même, ils sont entrés en complicité avec leurs pères, dont ils vont « combler la mesure ». C'est donc à juste titre (comme le signifie le « dia touto » ajouté par Mt en tête de son verset 34) que retombe sur eux « tout le sang juste ».
Cette dernière expression pourrait n'être qu'une contraction, pour « le sang des justes » — comme celui « du juste Abel ». Mais d'après kirkpatrick, il vaudrait mieux traduire aussi : « le sang juste d'Abel », en // à l'expression biblique du « sang innocent » (2R 21,16 2R 24,4 Jr 26,15 et dans Mt Lui-même, Mt 27,4), dont Dieu se fait le vengeur : // Gn 4,10 Dt 21,8 Pr 6,17 Jl 4,19, Abel jusqu'à Zacharie, fils de Barachie; Il s'agit évidemment du meurtre rapporté au // 2Ch 24,17-22. Mais ce prêtre était « fils de Yéhoyada ». Le dire « fils de Barachie », c'est le confondre avec le Zacharie « fils de Bérékya », avant-dernier des douze petits prophètes dont la Bible nous a conservé les oracles. La confusion est-elle inconsciente ? Ou bien Mt aurait-il voulu que ce Zacharie représente ainsi plus expressément « les prophètes », afin de retrouver, d'Abel à Zacharie, le couple des « prophètes et des justes » du v. 29 ? Ce serait conforme au souci < littéraire > (formel) plutôt qu'historicisant dont témoigne la rédaction des Évangiles.
sur cette génération* : Voir au
§ 349 — Mt 27,24-25*, ce que représente cette prise en charge de la responsabilité du « sang innocent » par « le peuple » lui-même alors présent à la condamnation de Jésus — c'est-à-dire par « cette génération » qui verra la prise de Jérusalem en 70. Pourtant, la première prise de Jérusalem par Nabuchodonosor en 587 av. J.C. aurait dû servir de leçon (//
Lm 4,12-13).
§ 289. Avertissement à Jérusalem : Mt 23,37-39; (Lc 13,34-35)
(Mt 23,37-39 Lc 13,34-35)
— Sur la différence de contexte en Saint-Luc, cf.
§ 222 *. Ici, après la dureté de tout le ch. 23 de Mt, l'apostrophe est un cri d'amour (v. 37 b), comme d'un ultime appel (v. 39) : « Je trouve trois lamentations dans notre Sauveur, dont celles de Jérémie n égaleront jamais la tendresse. A son entrée à Jérusalem : « Ah ! si tu savais au moins en ce jour qui t'est encore donné, ce qui peut t'apporter la paix » (
Lc 19,42). Ici : « Jérusalem, Jérusalem ! » etc. Allant au Calvaire : « Fil les de Jérusalem, pleurez sur vous-mêmes... » Ô malheureuse Jérusalem ! Ô âmes appelées et rebelles ! que vous avez été amèrement pleurées ! Revenez donc aux cris empressés de cette mère charitable : ses ailes vous sont encore ouvertes »
(bossuet: Méditations, 63° jour, p. 245).
Il y a changement d'interlocuteur (« Jérusalem ») et de ton, mais en continuité avec ce qui précède : « toi qui tues les prophètes ».
et lapides ceux qui te sont envoyés : Voir au
§ 222 les // Complémentaires (
Ex 17,3 Jn 8,58-59 Ac 7,52-58 — Moïse, comme ici David (//
1S 30,1 1S 30,6) eut à craindre une lapidation ; Jésus lui-même en a été menacé (Jn 8,59, et ici // 10,31). C'était le supplice de mort prévu par la Loi mosaïque : cf. Ex 19,13 ; 21,28 ; Lv 20,2.27; 24,14-16.23; Nb 15,35-36; Dt 13,10-12. On voit d'après le discours d'Etienne (
Ac 7, en // au
§ 222 qu'immédiatement, la prédication chrétienne a mis en rapport le Christ et les prophètes : ceux-ci l'annonçaient non seulement par leurs oracles, mais en étant persécutés pour la Vérité, comme Jésus le sera. Liste de ces meurtres dans
Lagrange: Sur Luc, p. 395.
Que de fois: Si l'on s'en tenait aux Synoptiques, Jésus ne serait monté à Jérusalem que cette fois-ci, et depuis quelques jours seulement. Ce « que de fois » s'accorde donc beaucoup mieux avec ce que Saint-Jean nous a dit d'autres séjours antécédents (cf. Introd. aux
§ 256 -267) : toujours la < Concordantia discordantium >*.
Rassembler: Le malheur d'Israël avait été la dispersion et l'exil de Babylone. L'oeuvre messianique devait en être de rassemblement, comme un pasteur le fait de son troupeau : Is 11,12; 40,11 ; 56,8; Jr 31,10; 32,37; Ez 11,17; 20,34; 36,24 etc... Jésus a repris cette image pour annoncer la réunion des Juifs et des païens
§ 263 — Jn 10,16*, et //
Mi 2,12-13 Jr 23,1-3 Ez 34,11-13), qu'exaltera Ep 2 (en // au
§ 10 . Comme la poule sous ses ailes : L'image de l'aigle, en Dt 32,10-12 (en // au
§ 222 ; cf. ici
Ps 17,8 Ps 91,1-2) est plus impériale, mais moins maternelle que celle de la < mère-poule >, choisie par le Christ : cf. le beau texte d'
Augustin, au
§ 81 — Jn 4,6*. Désolation du : « et vous n'avez pas voulu ! »
Mt 23,38 Lc 13,34-35a // Ez 4,16-17 Is 64,9 — Voici.
Votre demeure vous est abandonnée : Certains manuscrits ajoutent : «... vous sera laissée déserte ». Mais
Nestlé, que nous suivons, ne retient pas ce dernier mot, qu'a pu faire rajouter le souvenir des prophéties sur la ruine de Jérusalem, telles que Jr 22,5-6 et 12,7 (en // au
§ 222 . En tous cas, l'accent porte sur le « vous » : la menace n'est pas d'un nouvel Exil, qui laisserait désertes les maisons abandonnées par leurs habitants. C'est Dieu qui s'en retire, comme il avait menacé de le faire après le Veau d'Or (
Ex 33,3-5), comme Ézéchiel avait vu la Gloire divine quitter le Temple (10,18-22 et 11,22-23), laissant à eux-mêmes ceux qui n'ont pas voulu < suivre le Christ >* : « votre demeure vous est abandonnée », par Dieu. C'est bien plus terrible !... Dieu ne châtie pas : il nous laisse à notre liberté. Mais seulement, il est vrai, après avoir tout tenté (« que de fois... ») ; car même là où une mère-poule « oublierait son petit enfant, Moi, je ne t'oublierai pas » (Is 49,14-15, en // au
§ 232 .
Mt 23,39; (
Lc 13,35b) //
Ps 118,23-26 — La foule des Rameaux avait déjà salué Jésus de ce titre messianique
§ 273 — Mt 21,9*). Mais comme le laissait entrevoir le psaume prophétique 118, cette acclamation saluait Celui qui, par sa Passion et sa Résurrection rédemptrice, se révélerait l'Envoyé de l'Amour Sauveur du Père. Qui le reconnaît pour tel n'est plus « abandonné à lui-même » (v. 38*), mais « demeure en moi comme moi en lui... mon Père l'aimera, et nous ferons en lui notre demeure » (
Jn 15,4 et 14,23).
§ 290. L’obole de la veuve : Mc 12,41-44; Lc 21,1-4 // 2R 12,10-13 1R 17,12-15 2Co 8,13-14 2Co 9,8-9
(Mc 12,41-44 Lc 21,1-4)// 2R 12,10-13 1R 17,12-15 2Co 8,13-14 2Co 9,8-9)
— La leçon est trop claire pour nécessiter un commentaire. Il faut plutôt en tirer personnellement la conclusion pratique, sagement (// 2Co 8,13), mais généreusement...
§ 291-307. Le discours eschatologique : Mt 24-25; Mc 13; Lc 21,5-38
(Mt 24-25 Mc 13 Lc 21,5-38)
Lc 17,20-18,8 a déjà en partie traité de ces questions. Voir aux
§ 242 -244 le commentaire de ce qui lui est propre. Mais les trois Synoptiques se rejoignent pour conclure la prédication du Christ en l'ouvrant sur l'avenir, comme le fera Saint-Jean de son côté
§ 309 -311), juste avant que l'on entre, par la Cène, dans le Sacrifice du Christ, où s'accomplira enfin pleinement le Dessein éternel d'amour du Père
§ 24 —
Mt 3,17 b*). Marc témoigne de l'importance qu'il attache à ce « discours », du fait que c'est le seul qu'il ait gardé dans son Évangile. Matthieu, à son habitude, regroupe à la suite de ce même discours, une série de paragraphes qui en prolongent l'enseignement majeur: 94 versets contre 33 à Marc.
L'exégèse de ces Paroles étant difficile, elle a suscité des thèses excessives, désormais réfutées. Non! Jésus ne s'est pas grossièrement trompé, en prédisant une fin du monde toute proche ! C'est même le souci premier du Christ en ce discours, que de dénoncer une telle illusion
§ 292 —
Mt 24,4*). Le bref rappel des principales interprétations se trouve au début des études d'
A. Feuillet à propos de ce Discours sur la Ruine du Temple, selon Marc et Luc, puis de
La synthèse eschatologique de Matthieu (respectivement cités par simple référence à RB 1948-49-50). Soutenir que les 3 Synoptiques visent seulement la prise de Jérusalem par Titus, en 70 après J.C., à l'exclusion de toute perspective sur la Fin des temps, serait sans doute un excès inverse. Du moins, la plupart des remarques pour préciser la portée des mots sont fort utiles pour mieux cerner leurs limites, réduisant d'autant le flou dont naît « le mirage de l'eschatologisme ». On retrouve ainsi les conclusions de
J. Carmignac, même s'il se réfère très peu à ce Discours, l'objet de son livre étant de montrer plutôt que tout, dans l'Évangile — et notamment ce qui concerne « la Royauté, le Règne et le Royaume de Dieu » — ne se rapporte pas à la Fin des temps, comme si l'enseignement du Christ avait été uniquement polarisé sur le thème de sa proximité.
Nous suivrons surtout, dans ces paragraphes, le récent ouvrage de Dom J. Dupont sur Les trois apocalypses synoptiques, heureux de le voir concentrer l'acuité habituelle de son esprit à leur simple analyse littéraire, d'une précision encore inégalée, sans se perdre en de vaines hypothèses sur les sources et la préhistoire de ces textes.
Mais avant d'entrer dans leurs imbrications, extrêmement serrées (textum = trame, tissu), indiquons la liberté que la perspective ainsi ouverte par les Évangiles, apporte à notre compréhension de l'histoire et de la destinée humaines :
J. Ratzinger : La mort et l'au-delà, p. 232) — Croire au retour du Christ c'est d'abord nier que le monde puisse trouver sa plénitude au sein de l'histoire ; et c'est précisément cette attitude de refus qui préserve l'homme de la déshumanisation. Evidemment, si l'on s'en tenait à cette seule attitude de refus (même considérée comme rationnelle), la résignation aurait le dernier mot. Mais la foi au retour du Christ est en outre la certitude que le monde s'accomplira, non pas en vertu d'une raison planifiante, mais du fait de l'invincibilité de l'amour qui a vaincu dans le Christ ressuscité. Croire au retour du Christ, c’est croire que finalement c'est la vérité qui jugera, et que l'amour triomphera, mais seulement en dépassant l'histoire d'ici-bas qui, finalement, appelle elle-même ce dépassement. L'histoire ne peut trouver qu'en dehors d'elle-même sa plénitude. Quand on admet cela, quand l'histoire est vécue pour être dépassée, alors elle s'ouvre chaque fois à sa plénitude. Alors la raison garde sa place et reçoit l'obligation d'oeuvrer selon ses propres règles; alors aussi l'espérance garde sa place sans être dénaturée en laboratoire. Le salut du monde, c'est que le monde en tant que tel soit dépassé. Le Christ ressuscité est la certitude vivante que ce dépassement, sans lequel le monde reste absurde, ne se heurte pas au néant, que par conséquent l'histoire peut être vécue positivement, et que notre action rationnelle, pour limitée et précaire qu'elle soit, a un sens. Par suite, l'antichrist est la fermeture absolue de l'histoire sur sa propre logique, comme antithèse à Celui dont, selon Ap 1,17, tout oeil verra enfin le flanc ouvert.
§ 291. L’introduction au discours : Mt 24,1-3; Mc 13,1-4; Lc 21,5-7
(Mt 24,1-3 Mc 13,1-4 Lc 21,5-7)
- Les circonstances et les interlocuteurs ne concordent pas exactement. En Mc et Mt, la remarque initiale du Christ vient en réponse à l'un (Mc) ou à plusieurs (Mt) des disciples, au sortir du Temple. Puis une fois arrivés au Mont des Oliviers, donc face à la vue générale sur Jérusalem et l'esplanade du Temple, Mc précise que la question est posée par Pierre, Jean, Jacques et André, donc les 4 Apôtres qui viennent en premier (cf. Introd. aux
§ 46 -49, in fine). En tous cas, c'est « à part », privatim qu'ont lieu la demande et le discours qui s'ensuit. Par contre, en Lc, toute la section entre 19,45 (= les Rameaux) et 21,38 (= la conclusion qui suit le Discours eschatologique), se déroule au Temple, en présence de la foule (nommée en 20,1.9.19.26.45, ou équivalemment en 21,1.5). Les intervenants du v. 5 sont laissés dans l'anonymat sans doute voulu des « certains », aussi impersonnels que notre < on > ; ils relèvent non plus la puissance impressionnante des murs de soutènement hérodiens (encore visibles aujourd'hui, de l'extérieur), mais l'ornementation intérieure du Temple. À ces gens qui l'appellent < Maître > (< didascalè >) — titre marquant qu'il ne s'agit pas de disciples proprement dits (
J. Dupont, p. 102) — le Christ répond cette fois publiquement, par ce discours.
Mt 24,1-2 Mc 13,2 Lc 21,6 // Jr 7,12-15 Ps 78,60-61 Lm 1,6 Lm 1,8 Lm 2,15 Lm 4,1 Lm 1,10 — La remarque initiale de Jésus est donc une prophétie, simple et sans ambiguïté, de la ruine du Temple, comparable à celles de Silo ou du premier Temple (de Salomon), données par les // de Jérémie, du Ps 78 et des Lamentations comme une leçon à méditer, pour les générations à venir.
Mais déjà perce l'intention, qui va rester dominante jusqu'au bout : il ne faut se laisser impressionner ni par la stabilité apparente du Temple, ni par les bouleversements du monde. Notre assurance est inébranlable parce qu'elle vient d'ailleurs, comme la suite le précisera aussi...
Mt 24,3 Mc 13,4 Lc 21,7 — Dans les trois Synoptiques, la question est toujours dédoublée : « Quand cela arrivera-t-il, et quel en sera le signe? » Mais elle est plus ou moins strictement déterminée par la remarque précédente du Christ. En Lc, elle porte tout entière sur « ces choses » (ou « ce ») dont Il vient de dire qu'elles seront ruinées : donc, sur la date de cette ruine, et ses signes précurseurs. En Mc, de même pour la date; mais les signes visent une perspective élargie: l'indiquent l'adjonction du « toutes choses », comme le verbe « finir », qui dit beaucoup plus que simplement « arriver ». Il faut en effet l'entendre au sens plénier de « s'achever », < trouver sa consommation >, ou son accomplissement*
§ 355 —
Jn 19,30*) ; et même déjà — par le préfixe < sun > de ce même verbe grec < Suntéleisthaï > — au sens de la synthétisation, de la convergence finale qu'
Ep 1,10 appelle une « récapitulation » : « quel sera le signe que toutes choses seront sur le point de converger pour aboutir à leur fin ».
Mt répartit plus clairement la double demande: la date reste celle du « cela » (= ruine du Temple); mais le signe demandé est celui de l'avènement du Christ (en grec < Parousia >), et de la Fin (= de la consommation, comme en Mc) du monde. Seulement, A. Feuillet fait remarquer que ces mots n'ont pas nécessairement pour les questionneurs la portée qu'ils ont prise depuis lors. Parousie, qui reviendra aux v. 27.37 et 39, est bien devenu un terme technique pour désigner le Retour glorieux du Christ à la Fin des temps, et cela dès les textes où le N.T. dit son espérance eschatologique : 1Co 15,23.8; Jc 5,7-8 2P 3,4 1Jn 2,28. Mais il y a d'autres cas où < Parousia > signifie simplement : présence, arrivée, venue, fût-ce d'un simple disciple comme Stéphanas ou Tite : « En soi la Parousie chrétienne peut donc être toute manifestation du Christ, et en particulier du Christ victorieux, au cours de l'histoire du monde », et non pas seulement à sa Fin (RB 1949, p. 346). Dans le contexte de Mt 24, il peut pourtant paraître plus indiqué de donner à ce mot le sens eschatologique, tout de même plus caractéristique, et dominant semble-t-il, dans le N.T.
De même, il est vrai que cette « Fin du monde » pourrait n'être que « la consommation des siècles » (autre traduction de cette même expression, en grec) qui, d'après He 10,26, se trouve déjà réalisée « une fois pour toutes » par la Passion rédemptrice du Christ, « qui accomplit tout » (He 2,10 He 7,28 He 10,14). Autrement dit : la question pourrait ne porter que sur l'avènement du Christ et de son Royaume au cours des siècles (RB 1949, p. 344). Mais cela ne prouve pas que la perspective eschatologique doive être exclue de la question, comme l'admet d'ailleurs A. Feuillet: « Les apôtres, entendant parler de la destruction du sanctuaire, ont sans doute songé plus ou moins confusément à la disparition de l'univers qu'ils avaient sous les yeux* (puisque le sort du monde était tenu par les Juifs contemporains pour lié à celui du Temple). Jésus ne récuse pas cette manière de voir, que l'événement devait d'une certaine manière confirmer; mais il va faire comprendre que, si la ruine du Temple équivaudra, en effet, à la liquidation définitive de l'ancienne économie de salut, ce sera là pour l'humanité en général, non la fin mais le signal d'une ère nouvelle » (Ibid. p. 345).
Car, bien entendu, la remarque du Christ ne vient pas d'une vaine gloire de jouer au devin des événements à venir: dans la destruction matérielle du Temple, ce qu'il voit c'est la Fin de l'Ancienne Alliance et de son Sanctuaire interdit, que sa mort va ouvrir
§ 355 —
Mt 27,51*). De l'Alliance renouvelée par son sacrifice, le vrai Temple, c'est Lui
§ 77 —
Jn 2,21*), si bien qu'unis à Lui, ses membres deviennent jusque dans leurs corps le Temple de l'Esprit (
1Co 6,19), et forment entre eux, sous son Chef, < l'Église > :
Hilaire : Sur Mt ch. 25 (PL 9,1053 ; SC 258, p. 180) : [Aux disciples qui lui montrent les constructions du Temple] le Christ dit que tout sera détruit, et les pierres dispersées. C'est alors, en effet, que s'opérait la consécration du Temple éternel comme habitation de l'Esprit Saint : par la connaissance du Fils, la confession du Père, et l'obéissance aux préceptes, l'homme deviendrait digne d'être l'habitation de Dieu.
structure du discours : Le Christ va répondre point par point : (Suite du commentaire d'HILAIRE, Ibid) : Comme les Apôtres posent trois questions en une seule [1) Quand cela se fera-t-il — 2) Quel sera le signe de ton Avènement — 3) et de la consommation du siècle?], il y a lieu de distinguer :
1°) Le Seigneur répond d'abord au sujet de la ruine de Jérusalem, et confirme les Apôtres dans la vérité de son enseignement, afin qu'un imposteur ne trouve pas devant lui des ignorants (Hilaire résume ici les
§ 292 -93)... À la faveur même de la dispersion des Apôtres (entraînée par les persécutions), l'Évangile sera prêché ; et quand la connaissance du mystère céleste aura pénétré partout, Jérusalem tombera (=
Mt 24,14).
2°) Ensuite viennent les indices du second avènement du Christ. Ici nous renvoyons à , et à
2Th 2,4. Il s'agit du temps de l'Antichrist
§ 294 -298).
3°) Dieu ne nous fait pas connaître la fin du monde. Il nous laisse largement le temps de la pénitence, mais veut nous garder toujours attentifs. Comme au temps du Déluge, ce grand Jour viendra pendant que nous serons occupés à agir et à souffrir. Les comparaisons de la meule et du champ (
Mt 24,40-41) évoquent la séparation que Dieu fera entre les bons et les mauvais
§ 299 -307).
On peut hésiter sur l'endroit exact où le Christ passe d'un plan à l'autre, c'est-à-dire de la fin de Jérusalem à la Fin du monde. Et par suite, les exégètes en discutent encore. Cette imprécision provient sans doute de ce que non seulement le discours, mais l'histoire est un continuum, où nos distinctions d'époques bien tranchées sont en réalité forcées. Mais, de même que la continuité de l'évolution laisse hésiter sur le point exact où apparaît la vie (le virus est-il déjà un vivant?), sans pour autant effacer la différence de nature et d'être entre une pierre, un végétal et un animal, de même s'il y a profilation entre la destruction du Temple et la consommation des siècles — et donc empiétement de l'une sur l'autre -cela n'empêche que la réponse du Christ s'étage bien entre ce double registre, relativement proche ou final (= proprement < eschatologique >).
C'est donc cette perspective d'ensemble qu'il faut garder à l'esprit pour suivre, au ras du texte, les méandres du discours sans en perdre le fil. Plus encore est-il nécessaire d'en comprendre le but, et le ton, qui seront définis dès les premiers versets (Mt 24,4*).
§ 292. « Le commencement des douleurs » : Mt 24,4-8 ; Mc 13,5-8 ; Lc 21, 8-11
(Mt 24,4-8 Mc 13,5-8 Lc 21,8-11)
— C'est le début du < discours > proprement dit, au moins chez Mt et Mc (pour Lc, voir au v. 10*). J. Dupont note qu'en Mc il y a triple inclusion entre les v. 4-6 et 23.21-22 : « Jésus commença à leur dire I Je vous ai dit d'avance ». « Prenez garde que nul ne vous séduise I de faux Christs séduiront même les élus... ouvrez les yeux (même mot, en grec, que < prenez garde > = voyez à...). Cette inclusion renforcée tendrait à montrer que la réponse proprement dite à la question du v. 4 tient en ces v. 5-23, le reste venant en complément.
Mt 24,4-5 Mc 13,5-6 Lc 21,8 //
Da 2,28-30 — Prenez garde : Se retrouve en Mt 24,6 : « Tenez-vous sur vos gardes », et en Mc 13,9 : « Soyez sur vos gardes ». Puis, à partir du
§ 300 , reviendra comme un refrain la recommandation de « veiller » (
Mc 13,33*). Les verbes peuvent changer, mais ce qu'ils caractérisent différemment, c'est une même attitude spirituelle, puisque « prendre garde », « garder les yeux ouverts », « ouvrir l'oeil » (
Mc 13,23) et « veiller » s'équivalent. Tel est donc le but premier que vise le Christ, son < propos > fondamental, plus encore que Daniel (//
Da 2,28-30) : non pas donner des précisions sur la succession des faits jusqu'à la Fin de l'Histoire, mais « amener les auditeurs du message à une disposition d'esprit qui les mette à même de soutenir avec honneur l'événement »
(H. Kahlefeld: Paraboles et Leçons n, p. 112-113-cite à l'appui
h. conzelmann).
Mais une autre suite de verbes, également à l'impératif, corrige ce que tous ces avertissements ont de nécessairement inquiétant : « Ne vous troublez pas » (Mt 24,6 et //) ; « ne vous préoccupez pas » (Mc 13,11) ; « pas un cheveu de votre tête*... » (Lc 21,18) ; « à cause des élus, ces jours seront abrégés » (Mt 24,22), et « ils seront rassemblés »* pour toujours (Mt 24,31 — cf. 25,10.21.23.34-40); « levez vos têtes, car votre délivrance approche » (Lc 21,28). Le ton est ainsi donné, qui est de confiance. Dans le même sens, voir à Mt 24,8* : « le commencement des douleurs*.
Si le discours est, par son objet, < apocalyptique >, et s'il a donc recours aux moyens et images habituels à ce < genre littéraire >, il en évite les pièges, et notamment la propension à terrifier. Il y aurait pourtant de quoi, puisque sont expressément évoquées « les pires détresses » (Mt 24,21) et de « grandes terreurs » (Lc 21,11), à « faire pécher de frayeur les humains » (Lc 21,26). Mais en cette apocalypse même, l'Évangile demeure « la Bonne Nouvelle », et nous invite à espérer (au sens à la fois d'une attente et d'une confiance imperturbables).
que nul ne vous séduise: Si notre espérance vient du Christ et de Lui seul, elle doit donc s'accompagner de prudence (« prenez garde ») et de discernement, pour ne pas prendre le change. Les faux christs n'ont pas manqué, dès avant la prise de Jérusalem (
J. Dupont, p. 17; cf.
M.J. Lagrange: Le messianisme..., p. 21 ss), jusqu'au « Christ de Montfavet » et autres faiseurs de sectes ; et il y en aura encore à la fin des temps
§ 295 *). Or, en ce nouveau paragraphe, l'avertissement sera le même, de ne pas se laisser séduire, ou induire en erreur : « Ce verbe appartient à la terminologie de l'apocalyptique juive. Il fait allusion à des séductions messianiques (
Mt 24,5 Mt 24,11 Mt 24,24), diaboliques ou politiques (
Ap 2,20 Ap 12,9 Ap 13,14) et doctrinales (
1Jn 1,8 1Jn 2,26 1Jn 3,7) » — Note de la Tob. La tentation est d'autant plus trompeuse que ces faux-messies peuvent se présenter « en mon Nom », et prendre l'appellation même par laquelle, en Saint-Jean, le Christ se dit Personne divine : « C'est Moi »
§ 260 — Jn 8,24*).
Mt 24,6-7 Mc 13,7-8 Lc 21,9-11 // Is 19,2 2Ch 15,6 Jr 15,2 Jr 14,12 Guerres, famines, tremblements de terre : Ici encore, il ne s'agit pas de prédictions d'événements inouïs, mais au contraire de la triade classique des prophètes « le glaive, la famine et la peste » — en termes textuels, « nation contre nation » = // 2Ch 15,6; et « royaume contre royaume » = // Is 19,2.
Il faut que ces choses arrivent : C'est le « Il faut »* de l'infaillible Dessein de Dieu, qui est avant tout Dessein d'amour et de salut. C'est l'Évangile même (cf.
§ 78 —
Jn 3,16*, et passim). Si les calamités rentrent dans ce Dessein, c'est peut-être comme un rappel de ce qu'il y a de caduc en cette vie terrestre, dont les hommes n'auraient que trop tendance à se contenter; mais c'est surtout et plus sûrement le mystère d'une Sagesse (divine) qui nous dépasse complètement et à laquelle nous avons à faire confiance, en un acte de foi et d'adoration.
Mais ce n'est pas encore la fin: Inclusion avec
Mt 24,14: « Alors viendra la fin ». Les v. 15 à 22 montreront de quelle fin il s'agit
§ 294 *). Mais en tout cas, cela signifie d'abord que tout ce qui est annoncé du v. 4 au v. 14 vise à nous dissuader de guetter dans « les guerres, famines, tremblements de terre » et autres « terreurs » (
Lc 21,11), quelque signe précurseur de la Parousie. Ces malheurs sont d'ailleurs, hélas! trop constants pour présager l'approche de la Fin des temps !...
Mt 24,8 Mc 13,8 //
Ag 2,6-7 Ag 2,9 Gn 3,16 — C'est le commencement des douleurs : Ce terme désigne bien < les douleurs de l'enfantement >. Les prophètes l'emploient souvent comme image du Jugement, généralement de condamnation :
Is 13,8 Jr 13,21 Os 13,13; parfois pour annoncer à « la Fille de Sion », le siège et l'exil:
Jr 6,22-26 Mi 4,9-10. Mais en contrepartie, au prix de ces douleurs, dues au Péché Originel (//
Gn 3,16), « un homme vient au monde »
§ 332 —
Jn 16,21*). L'image n'est donc pas tant négative qu'annonciatrice de ce qui est à naître, et que le //
Ag 2,6-7 Ag 2,9 plus expressément. On n'en est encore qu'au commencement (se rappeler le « Au commencement » de Gn 1,1 et Jn 1,1), non seulement des douleurs mais de l'Alliance nouvelle = tout le contraire d'une « fin ».
Le plan de Luc est assez différent de celui de Mt-Mc. D'abord parce qu'il a déjà parlé, séparément, « des jours du Fils de l'Homme » et du Jour où Il se révélera
§ 243 — Lc 17,22-37*) ; de même qu'il a situé dès les Rameaux l'annonce de la prise de Jérusalem
§ 274 — Lc 19,41-44*). Le terrain étant ainsi jalonné d'avance, Lc peut concentrer le discours suivant un schéma < concentrique >* :
1) Avertissement préalable (v. 8-9) et conclusif (34-36) : Prendre garde et veiller.
2) On entre dans le corps du discours : « Alors il leur dit », et le 2° cercle annonçant les perturbations cosmiques de la Fin du monde : v. 10-11 (où Lc, à la différence de Mt-Mc, ajoute « les grands signes donnés du ciel »), puis v. 25-33.
3) Au centre du discours, le 1° cercle : chrétiens persécutés (12-19), Jérusalem assiégée et piétinée (12-24).
En tout cela, Lc manifeste son souci de nous apprendre à ne pas tout mélanger : certes ! il y aura une Fin du monde, cosmique, « mais avant tout cela », c'est-à-dire d'ici là — et nous savons à présent que cela fait au moins 20 siècles — persécutions pour les chrétiens, et piétinement pour les Juifs ; et bien entendu, en situant cela au centre du discours, l'Évangéliste manifeste que c'est le coeur de son propos. Par contre, la préoccupation de la Fin du monde est rejetée en arrière-plan par une sorte d’inclusion : au départ, «Ne suivez pas ceux qui disent : Le temps est proche » ; en finale : quand arriveront les signes dans le ciel, alors seulement « comprenez que votre délivrance est proche, et proche le Royaume» (v. 28 et 31).