§ 273. Les rameaux: Mt 21,1-9; Mc 11,1-10; Lc 19,28-40; Jn 12,12-19
(Mt 21,1-9 Mc 11,1-10 Lc 19,28-40 Jn 12,12-19)
— La liturgie en fait l'ouverture de la Semaine Sainte, et par conséquent de toute la IV° et dernière partie de l'Évangile — ce que le triomphe du Christ est en effet. Mais en même temps, s'il est vrai que, depuis le
§ 183 , tout est polarisé par « la montée à Jérusalem », cette Entrée triomphale en est donc l'aboutissement. Nous sommes à une ligne de faîte, et d'autant plus que cette < procession > des Rameaux jusqu'au Temple, préfigure la vraie nature de cette Gloire, qui est dans l'humiliation même de la Croix du Christ, et le mène jusqu'à la Rencontre avec son Père, par l'Ascension
§ 275 *). Sur le plan de cette dernière partie de l'Évangile, cf. l'Introduction aux
§ 279 -311.
Lc 19,28 //
Lc 9,51 — Après avoir dit ces choses : Il s'agit de la conclusion, terrible et royale, de la parabole des mines
§ 270 . Il marchait en avant: depuis Lc 9,51*, Il l'attend. Cf. également, au
§ 253 , Mc 10,32*.
Mt 21,1 ; Mc 11,1 ; Lc 19,29 // Za 14,1-5 Is 62,11 — Bethphagé, situé comme Béthanie* au revers oriental du Mont des Oliviers, mais plus proche du sommet.
Le // Za 14,1-5 situe également au Mont des Oliviers, la venue de Yahvé, mais en termes apocalyptiques de bouleversement cosmique, qui conviennent davantage au Second Avènement, lorsque Jésus reviendra « avec tous ses saints ».
Mt 21,2-6; Mc 11,2-6; Lc 19,30-34; Jn 12,14-15 // Za 9,9-10 Mt 11,29 Gn 49,10-11 1Ch 17,11 — Jésus sait; et Il tient compte des circonstances (comme la présence de cette ânesse flanquée de son ânon) pour accomplir les oracles, non seulement des prophètes, mais des patriarches (// Gn 49,11 — tant il est vrai que, depuis le début, toute l'Écriture se rapportait à Lui: Il est bien le « Fils de la Promesse » faite à Abraham, Isaac, Jacob et David (// 1Ch 17,11). Comme pour mieux montrer que Jésus est à la confluence de toutes ces prophéties, Mt cite Za 9,9, en donnant à son v. 5a la forme d'Is 62,11c.
// indique pourquoi cette monture, qui était celle aussi des patriarches (//
Gn 49,11), et des Juges en Israël (
Jg 5,10), a été choisie : c’est qu’en son triomphe même, Jésus est le Maître doux et humble (// Mt 11,29) et le « Rex-pacificus ». Le Seigneur en a besoin : C'est Dieu qui veut, pour notre honneur, avoir besoin de nous. Dans Mt et Mc, c'est la seule fois où le Christ se désigne sous ce titre, qui, après sa résurrection, deviendra le plus habituel : les honneurs que Jésus avait fuis, jusqu'à présent
§ 151 — Jn 6,15) — cf. < le secret messianique >*), Il peut maintenant les accepter, car il est déjà trop tard pour donner à penser aux foules qu'il vient en Messie temporel.
Pour faire sentir le contraste avec les royautés de la terre, comparer cette < procession > des Rameaux avec le < triomphe > que les Romains faisaient à l'Imperator victorieux...
Mt 21,7-8; Mc 11,7-8; Lc 19,35-38; Jn 12,12.14 // 1R 1,32-40 Ps 118,24-29 — Le emploie le même verbe : «faire monter » Jésus sur l'ânon que 1R 1,33. De même, au v. 37, Lc mentionne la descente du Mont des Oliviers, qui correspond à la descente de Salomon et de son escorte, depuis l'Ophel (la cité de David) jusqu'à la source de Gihôn (// 1R 1,38). La foule loue Dieu avec de grands cris de joie comme, en 1R 1,40, le peuple se livre à une grande joie, avec des cris à faire trembler la terre. Et enfin, Luc ajoute à l'acclamation telle qu'en Mt ou Mc, le titre royal (v. 38), comme en 1R 1,39 : Vive le roi ! L'intention est donc claire : Luc veut nous faire reconnaître et acclamer en Jésus Celui qu'annonçait le premier Salomon : le roi sage et pacifique, « Fils de David ».
Quant au // Du Ps 118,24-29, il convient d'autant mieux que c'est, dans toute sa première partie, une évocation du combat victorieux de la Passion et de la Résurrection, qui font du Christ « la Pierre angulaire » (v. 22-23 ; — cf.
§ 281 -
Mt 21,42-44*). C'est là-dessus que s'engage le dialogue des v. 24-26, et s'organise la procession d'entrée jusqu'au sanctuaire (v. 19-20 et 27-29).
Procession avec rameaux (// Ps 118,27) : Sur ce point encore, la prophétie du psaume se trouve accomplie : Mt 21,8b; Me 11, 8b; Jn 12,13. Ce genre de procession, avec rameaux de saule, de myrte et de palmes, avait lieu durant la fête des Tabernacles (cf. pc III, p. 390; voir aussi, plus loin, le // 1M 13,51).
Mt 21,0; Mc 11, 9; Lc 19,37b-38; Jn 12,13 //
1M 13,51-52 — À son habitude, Lc souligne que, si la foi de la foule est fragile, elle a du moins su reconnaître et rendre grâces à Dieu « de tous les miracles qu'ils avaient vus » (cf.
§ 217 — Lc 13,13*).
Hosanna: Transcription de l'acclamation qui est en même temps prière (et se trouve aussi dans le
Ps 118,25a) : « Donne le Salut ! Sauve ! » Hosanna au fils de David*: c'est donc pour Lui que ce voeu est adressé à Dieu. De même, c'est « au nom du Seigneur » qu'il est béni, avec cette fois le titre de: « Celui qui vient ». Titre messianique : cf.
§ 106 — Mt 11,2-3*;
§ 163 — Jn 6,35*; cf. aussi Ml 3,1, qui s'accomplit ici, puisque c'est « jusque dans son Temple » que vient « l'Ange de Dieu » tant attendu (
Ml 3,1 se trouve en // à La Présentation de Jésus au temple,
§ 11 , première réalisation de l'oracle). On pourrait encore ajouter He 10,37, citant Is 26,20 (suivant la
lxx).
Mc ajoute que l'acclamation salue la venue du Règne de notre père David, promis à sa Descendance. La prédication de Jean-Baptiste, puis du Christ, en annonçait l'arrivée
§ 19 —
Mt 3,2 *;
§ 28 —
Mt 4,17*, etc...), en Jésus. C'est ce que dit Le d'une autre façon, en ajoutant : « Lui, le roi... »
Mais en outre, le « Hosanna au plus haut des cieux » lui rappelant le « Gloria in excelsis » des anges de la Nativité, Luc préfère reprendre ici le refrain en l'adaptant (voir le commentaire au
§ 10 — Lc 2,14 //
Lc 19,37*). On sait que « Hosanna au plus haut des cieux » est repris à la messe, dans la seconde partie du Sanctus : ainsi, après s'être unis au chant des anges et des séraphins (
Is 6,3), les participants peuvent aussi ajouter leurs voix à toutes celles qui depuis les Rameaux, reconnaissent et bénissent en « Celui qui vient » (sous le signe du pain et du vin), le Fils de David et de toutes les Promesses.
Lc 19,39-40 //
Ac 5,14-29 Ha 2,11 — Mt situera cette escarmouche dans le Temple
§ 275 ; Jésus y répondra alors par une autre citation de l'Écriture, plus adaptée à cette nouvelle circonstance (
Ps 8,3). Ici, « les pierres crieront », comme dans le // Ha 2,11, peut signifier soit la force irrépressible de cette reconnaissance (comme dans le //
Ac 5,29), soit l’alternative : si Jérusalem ne reconnaît pas « Celui qui vient », alors la Ville sera ruinée (ce qui ferait transition vers le
§ 274 .
Jn 12,16 — En conclusion, Jean témoigne une fois de plus du double degré de compréhension que l'on peut avoir de la Parole du Christ. Car, même les Apôtres, n'ont pu atteindre que progressivement au sens plénier de ces Paroles, suivant qu'ils étaient encore laissés à leur force humaine, ou que la Lumière de la Résurrection et de la Pentecôte révélait la portée de ces Paroles (cf.
§ 77 — Jn 2,22*). Ici, plus précisément, ce que les disciples ont seulement compris plus tard, c'est l'accomplissement par Jésus des prophéties le concernant. Est-ce pour quoi il n'a enseigné la méthode de convergence des Écritures aux disciples d'Emmaüs et aux Apôtres qu'après Pâques
§ 364 -65) — Lc 24,26-27 et 44-46) ? Nous qui suivons cette méthode dans la « Bible chrétienne », attachons-nous à y mettre en oeuvre, au maximum, notre foi, avec l'assistance du Saint-Esprit.
Jn 12,17-19 //
Ap 7,9-10 — Voilà donc la source immédiate de ce concours de peuple et de ce triomphe: la résurrection de Lazare ! Mais elle n'en est pas moins grosse de menaces, car c'est provoquer la jalousie de ses adversaires
§ 349 —
Mt 27,18). La situation est du même genre entre Jésus et les Pharisiens, qu'avec le Précurseur, à qui ses disciples font remarquer que « tout le monde venait à celui qu'il avait baptisé » (et qui pouvait donc d'abord sembler n'être qu'un disciple — cf.
§ 79 — Jn 3,26*). Mais là où Jean-Baptiste s'était effacé, les dirigeants iront jusqu'au bout de leurs manoeuvres pour supprimer le Christ. Et par une ironie du sort que Saint-Jean n'est pas sans laisser entendre discrètement leur constat présent prend valeur prophétique, puisqu'une fois qu'ils l'auront élevé sur la Croix, le Sauveur « attirera tous les hommes à Lui »
§ 309 — Jn 12,32; et la vision de Gloire d'Ap 7,9-10).
§ 274. Jésus pleure sur Jérusalem : Lc 19,41-44
(Lc 19,41-44)
— On a situé cet intermède tragique au triomphe des Rameaux, à mi-pente du Mont des Oliviers, au < Dominus flevit > cette chapelle d'où l'on embrasse toute la Cité de Jérusalem.
Ce n'est pas le premier avertissement que le Sauveur lui lance
§ 222 —
Lc 13,34-35*), ni le dernier puisque Jésus y reviendra non seulement dans son Discours eschatologique
§ 294 —
Lc 21,23-24), mais jusque durant son chemin de croix
§ 351 —
Lc 23,28-31). Et chaque fois, non pas avec la rudesse d'un juge décrétant le châtiment, mais au contraire avec l'immense compassion d'un amour désolé de ne pouvoir éviter la catastrophe, faute d'avoir été entendu. Il en a pleuré. Comme David sur le fils indigne, Absalom (//
2S 19,1), et comme
le Prophète qui voit de façon prémonitoire les maux à venir (//
2R 8,11-12).
Lc 19,42-44 — Toi aussi : montre que le Sauveur oppose à la foule qui l'accompagne, la Cité tenue en mains par ses adversaires « trônant pour le jugement » (Ps 122,4-5). Hélas! victime de ces mauvais pasteurs, c'est non seulement Jérusalem, mais tout son peuple qui seront ruinés et dispersés.
En ce jour... des jours viendront... le temps de ta visite : Insistance significative : encore maintenant, il n'est donc pas trop tard...
//
Gn 18,20-21 — Sur les visites de Dieu, cf. BC I*, p. 109;
§ 8 —
Lc 1,68*; et
§ 100 —
Mt 10,23* in fine).
Grégoire le Grand : Hom. 39 in Evangelia (PL 76,1294) : Que le Seigneur ait pleuré sur cette ruine de Jérusalem qui eut lieu sous Vespasien et Titus, tout le monde le reconnaît; et ce détail : < Tes ennemis t'entoureront d'un fossé > fait évidemment allusion au siège de la ville par les Romains...
Mais pour quelle faute ce désastre fut-il infligé à Jérusalem ? L'Évangile poursuit : « parce que tu n'as pas connu le temps de ta visite ». Le Créateur des hommes, en effet, daigna par le mystère de son Incarnation visiter Jérusalem : mais elle ne se souvint ni de le craindre ni de l'aimer. Reprochant aux hommes leur indifférence, le prophète avait pris à témoin les oiseaux du ciel : « Le milan, dans le ciel, a connu son temps; la tourterelle, l'hirondelle et la cigogne ont observé le temps de leur migration ; mais mon peuple n'a pas connu le jugement du Seigneur. »
... « Si tu savais, toi aussi... » — sous-entendu : tu pleurerais, toi qui maintenant exultes parce que tu ne sais pas ce qui t'attend. C'est pourquoi le Seigneur ajoute : « Et vraiment, aujourd'hui est < ton jour >, en lequel s'offre à toi ce qui serait ta paix ». Jérusalem, occupée des choses visibles, ne prévoyait pas les malheurs à venir ; et pourtant, elle avait devant elle ce qui aurait pu être sa paix.
Mais l'avertissement ne s'applique pas moins à « notre » Jérusalem, que ce soit l'Église catholique, constituée de nous tous, ou la Sion, la demeure et le Temple de Dieu en chacun de nous — si bien « que nous avons, nous aussi, à pleurer avec Jésus, sur nos propres péchés »
(Origène, cité au
§ 50 -
Mt 5,5b*).
§ 275. Entrée à Jérusalem. Expulsion des vendeurs du Temple : Mc 11,11 ; Mt 21,10-17; Lc 19,45-48
(
Mc 11,11 Mt 21,10-17 Lc 19,45-48)
(et
§ 277
— Symboliquement, cette descente (du Mont des Oliviers,
Lc 19,37) et cette remontée de l'autre côté de la vallée du Cédron (alors plus profonde) vers la Cité et la haute esplanade du Temple, annoncent à la fois la mort du Christ — qui ne saurait avoir lieu ailleurs qu'en cette capitale religieuse
§ 221 — Lc 13,33*) — et sa résurrection ou même son ascension jusqu'au Père, but de son itinéraire
§ 18 — Lc 2,49*).
Son entrée dans le Temple mime en effet, extérieurement, ce qu'il va faire par son sacrifice, comme Unique Grand Prêtre de la Nouvelle Alliance : mort et ressuscité « une fois pour toutes », Il traversera le Temple des cieux lui-même, muni de son propre Sang, en nous entraînant à sa suite « ayant gagné notre Rédemption pour l'éternité » (He 9,11-20, en // au
§ 318 in fine). Le //
Is 56,5 annonce déjà cet accès au ciel, de même que le
Ps 68,19 Ps 68, l'Evangile met sous nos yeux une image de l'aboutissement du dessein éternel du Père, en son Amour : Il va enfin se « parfaire » dans la Passion, la Glorification de son Fils, et notre ré-admission au ciel
§ 24 —
Mt 3,17b*).
Mc 11,11) — Après avoir tout regardé : C'est superbe ! Jésus entre seulement, jette ce regard circulaire que Me a si souvent noté
§ 45 — Mc 3,5a*), prend la mesure de ce qu'il va faire le lendemain en chassant les vendeurs du Temple
§ 277 , puis s'en va. Triomphant, en même temps que déjà proscrit (
Mt 21,17*).
Mt 21,10-11) — Qui est celui-ci ? La question qui se pose depuis le début, aux foules
§ 260 — Jn 8,25), aux Apôtres
§ 165 — Mt 16,15), à chacun de nous...
C'est le prophète : Au sens d'un titre caractérisant « Jésus de Nazareth en Galilée », donc cet homme bien caractérisé — et sorti de rien : cf.
§ 25 — Jn 1,46* ; mais aussi comme
le prophète annoncé par Moïse (Dt 18,15-18, en // à
§ 169 in fine).
Mt 21,12-13; Lc 19,45-46; (Mc 11,15-17, au
§ 227 ; Jn 2,13-16, au
§ 77 //
Is 56,7 Jr 7,9-11 — Saint-Jean situait cette scène, haute en couleurs, au début du ministère public de Jésus. Voir à ce
§ 77 * le rapport entre Jn et les Synoptiques, ainsi que le commentaire. En chassant les vendeurs du Temple, Jésus entend premièrement en exclure le trafic et la vénalité, ou même seulement l'irrespect d'un espace sacré qu'on ne saurait traverser pour des fins utilitaires
§ 277 — Mc 11,16). Mais cela peut signifier aussi la fin des sacrifices de l'Ancienne Alliance que va remplacer sa propre mort
§ 77 — Jn 2,14-15*). En agissant ainsi, pourtant, le Christ s'affirme « chez Lui », et maître de ces lieux. D'où la réaction, normale, des responsables du Temple, au
§ 279 .
Mt 21,14-16; Lc 19,45-47; (Mc 11,18, au
§ 277 //
Sg 10,21 Ps 8,2-3 Des aveugles et des boiteux s'approchèrent de Lui; Un dicton cité en 2S 5,8, les excluait du Temple (et encore plus du sacerdoce lévitique : Lv 21,18). Mais Jésus n'exclut personne : ni les infirmes, qu'il guérit; ni les pécheurs auxquels son pardon redonne accès à Dieu. C'est, une dernière fois, le signe messianique de « la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres »
§ 106 —
Mt 11,5*).
La louange parfaite des enfants : répète celle de la foule au
§ 273 . De même, la fin de non-recevoir opposée aux princes des prêtres correspond ici, en Mt, à Lc 19,39-40*. Mais l'enthousiasme de ces enfants vient aussi en réponse et en confirmation de la prédilection que Jésus leur a marquée
§ 248 — Mc 10,13-16*): Vraiment! ils « reçoivent le Royaume de Dieu » !
Mt 21,17 ; Lc 19,48 ; (
Mc 11,19 — Le peuple est toujours sous le charme ; mais entre les princes des prêtres et le Christ, c'est désormais la guerre ouverte. Pendant la journée, fort de l'appui de la foule, Jésus peut enseigner, jusque dans le Temple (
Lc 19,47). Mais la nuit, on l'arrêterait (
Jn 11 Jn 54 Jn 57). Comme un proscrit, il doit sortir et se cacher : À Béthanie, la maison amie, ou à Gethsémani
§ 308 — Lc 21,37-38; cf. Jn 18,1-2).
§ 276-278. Malédiction du figuier : Mt 21,18-22; Mc 11,12-14.20-25 //Os 9,10-16 Ha 3,17
(Mt 21,18-22 Mc 11,12-14 Mc 11,20-25 Os 9,10-16 Ha 3,17)
— C'est un exemple particulièrement saisissant d'un fait qui paraîtrait à la fois bien particulier, et d'un merveilleux suspect, gratuit et même en un sens, odieux, si l'on s'en tenait à la seule matérialité de ce qui arrive à ce malheureux figuier, qui n'en peut mais... Seulement, nous savons déjà que le figuier, comme la vigne, dans toute l'Écriture < fait symbole >, et notamment symbole d'Israël (ou d'Ephraïm, dans le // D'Os 9). C'est tellement vrai que Lc a traité par ailleurs d'un épisode semblable, directement comme d'une parabole
§ 216 *). Sur le symbolisme du figuier : cf.
§ 25 — Jn 1,48*. La malédiction frappe de stérilité et de mort, comme « la bénédiction va à la vie » et assure sa fécondité : cf.
§ 248 — Mc 10,16*; et Gn 1,28) — BC I*, p. 42.
C'est ce qu'oublie Jules Isaac lorsqu'il reproche aux commentaires chrétiens une application à Israël qu'« aucun mot du texte ne suggère » (rhpr 1953, p. 57-60). Aucun mot de l'Évangile, soit ! mais de l'Évangile en ses sources vétéro-testamentaires, oui ! Reste que, dans sa partialité, J. Isaac a raison de souligner que ce n'est pas la seule signification de cette « parabole en action ». Et les commentateurs chrétiens ne se font pas faute de le reconnaître, n'étant pas, tant s'en faut, obsédés par le seul < Mystère d'Israël > :
M.J. Lagrange : Sur Mc 11,12-14 et 20-23 (p. 275 et 279-280) : Jésus pouvait en effet trouver des feuilles à la fin de mars ou au début d'avril, surtout sur le versant oriental du Mont des Oliviers... Mais ce n'était pas le temps des figues, comme Marc le dit expressément. Les exégètes ont fait des efforts désespérés pour établir que Jésus pouvait trouver des figues... Tout ce que dit l'Evangéliste, tel qu'il le raconte, est parfaitement vraisemblable. Ce qui serait tout à fait invraisemblable, comme l'ont noté les Pères orientaux connaissant les faits, c'est que Jésus ait sérieusement cherché des figues... Il faut conclure avec Victor Le Camus, Knab, etc, que Jésus faisait une action symbolique. C'est le propre de ces actions d'avoir quelque chose d'étrange, qui excite la curiosité, qui fait aussitôt soupçonner un mystère...
La plupart des commentateurs voient dans le figuier une image de Jérusalem. Mais saint Jérôme qui développe longuement ce sens a soin de le distinguer (donc, comme sens spirituel) du sens littéral... C'est l'opinion de Chrysostome, de Victor, qu'on peut donc dire traditionnelle : l'action du Sauveur est une parabole en action. Dès lors, on doit se souvenir de la nature de la parabole ; il n'y a pas lieu de chercher directement qui représente le figuier, quelle est la faute de l'arbre etc. Jésus cherche des fruits sur un arbre qui n'a que des feuilles ; l'arbre est desséché. Cela veut dire : Quiconque n'offrira pas au Sauveur les fruits qu'il lui demande sera sévèrement puni. Dans la situation, on devait naturellement songer au peuple juif.... Chrysostome avait déjà noté que c'est le [cas] où Jésus, toujours charitable et doux, montre qu'il a aussi le pouvoir de punir ; et ne voulant pas l'exercer sur des hommes, il l'exerce sur un arbre... Chrysostome, Jérôme, Victor, ont pensé que cette leçon était très à propos, pour que les disciples comprissent bien que Jésus allait à la mort librement, sans user de son pouvoir pour écraser ses ennemis...
Jésus évite de tirer du triste sort du figuier aucune conclusion sur celui qui menace Jérusalem (à l'opposé de ce qui se passera en 12,10) ; c'est que le dessèchement n'est pas une parabole-allégorie, mais une preuve de son pouvoir. Pour une fois, il lui a plu de faire un miracle qui ne fût pas directement de bienfaisance, mais qui pût servir à ses disciples d'utile leçon.
r. fontaine: Extraits de sa note manuscrite, que nous reproduisons ici en hommage à l'aide inappréciable qu'il nous a apportée, pour les Évangiles comme pour le Pentateuque (cf. Bc 1P 1 1P 6): Il est évident que Jésus savait le temps de la maturité des figues! Son geste ne peut être que symbolique : Nul ne sait ni le jour ni l'heure... Le Jugement de Dieu peut survenir à tout moment. Ce n est pas seulement une leçon pour les Juifs mais pour toute créature humaine.
En relisant attentivement dans saint Marc les chap. 11, 12, et 13, je m'aperçois que l'histoire du figuier est comme la trame symbolique qui éclaire les dernières journées du Messie : il y a une unité que semble nier la Bible de Jérusalem.
1) Dans un climat d'enthousiasme populaire qui acclame Jésus entrant à Jérusalem, le Messie inspecte le Temple. Le lendemain, il donne la grande leçon : un figuier est maudit en un temps de l'année où cet arbre ne donne pas de fruits. C'est une occasion de malédiction. Qui est le figuier ? Qui est maudit ? Ce ne peut être que les chefs religieux de la nation, les responsables de la religion en Israël : ceux qui aussi condamneront bientôt le Messie calomnié, les maîtres de la prière < fausse >, v. 17. « Quant à vous, dit Jésus aux disciples, que votre foi en Dieu soit pure et totale, et votre prière vaudra auprès de Dieu », v. 24 et 25.
2) Le chap. 12, parabole de la vigne : elle révèle en d'autres termes l'infidélité d'Israël dans ses chefs : cette parabole est analogue à l'histoire du figuier.
3) Enfin le commencement de la fin et la grande tribulation de Jérusalem sont donnés par la parabole du figuier dont les feuilles commencent à pousser (13,28-30). Ici la preuve est donnée que Jésus connaissait bien les présages donnés par cet arbre aux différentes époques de l'année. Or ces présages (v. 28) sont expliqués comme concernant la première génération chrétienne, avec la ruine de Jérusalem. C'est comme si Jésus disait aux disciples : « Quant à vous, soyez prêts pour le Jugement ». Et Jésus insiste là-dessus. Finalement la grande leçon est donnée par le Messie : « Veillez ! » Je le répète : « Veillez ». C'est le mot clé qui explique le sens des chapitres 11, 12, et 13, avec leur mélange d'histoire et de symboles.
En somme, l'apologue du figuier a donné l'occasion de trois leçons :
1) Israël est condamné : « Personne ne mangera plus de ton fruit ».
2) pour les disciples : la puissance de la prière, la puissance de la foi.
3) La saison où poussent les feuilles de figuier est l'image de l'annonce de la fin d'un monde (v. 28 § 29), tout au moins l'annonce d'un événement qu'il faut attendre en veillant, v. 35.36.37.
Augustin: Enarr. in psalmos, Ps 34 (PL 36,336 et 334; Vives 12, p. 120-121 ; 118): Le Christ voulait-il manger, lorsqu'il cherchait des fruits sur le figuier, et s'il en eût trouvé, en eût-il mangé? Le Christ voulait-il boire, lorsqu'il dit à la Samaritaine : « Donne-moi à boire » ? Et lorsqu'étant sur la croix, il dit : « J'ai soif » ? De quoi le Christ avait-il faim, de quoi avait-il soif, si ce n'est de nos bonnes oeuvres?
... En retour de ses bienfaits, les hommes rendaient à son âme « la stérilité » (Ps 35,12) ...À peine trouva-t-il sur la croix un seul larron, qui fut comme un fruit offert à sa faim.
Cette stérilité, le Seigneur l'a maudite dans le figuier sur lequel il ne trouva pas de fruits...
antoine de PADOUE : Homélie (Lecture pour le jour de sa fête, u, p. 1484) : Nous sommes pleins de paroles mais vides d'actions ; à cause de cela le Seigneur nous maudit, lui qui a maudit le figuier où il n'a pas trouvé de fruits mais seulement des feuilles... Que les paroles se taisent et que les actions parlent.
Mt 21,21-22; Mc 11,22-24) — Exhortation à la foi dans l'efficacité de la prière (nous avons à y croire, précisément parce que ce n'est pas évident), comme au
§ 171 — Mt 17,19-21*. Cf. aussi Jc 1,5-8. Saint Paul précisera pourtant que même cette foi extrême ne serait rien, sans la charité (
1Co 13,2).
Mc 11,25-26) — La reprise, sous forme négative au v. 26, du v. 25, ne se trouve que dans la Vulgate. Mais elle correspond à Mt 6,14-15, où ce commentaire de F avant-dernière demande du Pater se trouvait également sous sa double forme, positive et négative
§ 62 .
IV. LE SACRIFICE PASCAL PARAGRAPHES 279 À 376
1. LES DERNIERS JOURS §§ 279-311.
La montée à Jérusalem menait Jésus jusqu'au Temple
§ 275 -277). Mais déjà, la malédiction du figuier
§ 276 -278) annonçait symboliquement ce qui va se confirmer durant ces jours qui séparent le fragile triomphe des Rameaux du sacrifice de la Cène et du Calvaire. C'est chez Mt que se dessine le plus fortement la progression d'un duel où, même vainqueur, Jésus n'en est pas moins condamné.
D'une part en effet, les adversaires du Christ tentent de le perdre par leurs insiDieuses questions
§ 279 , 283-285) ; d'autre part Jésus, après un ultime avertissement par les 3 paraboles menaçantes des Deux fils, des Vignerons homicides et des Invités au festin
§ 280 -282), passe à l'offensive : d'abord, contre « scribes et pharisiens », Il lance avec une véhémence inouïe sa septuple malédiction
§ 287 -289) ; puis Il annonce les malheurs à venir dans le dernier des 5 discours sur lesquels est bâti cet Évangile selon Saint-Matthieu — discours adressé toutefois à ses disciples, et se concluant sur un appel à la vigilance
§ 291 -304 -Mt 24), encore prolongé par les 3 paraboles des Vierges sages ou folles, des Dix talents et du Jugement dernier
§ 305 -307) — Mt 25). En somme : un peu plus de 2 chapitres d'affrontements (21,23 à 23,39) et 2 chapitres sur l'après-Lui (ch. 24-25).
De son côté, Saint-Marc a commencé avec les Rameaux sa 3° et dernière grande partie (ch. 11 à 16). Elle n'est pas moins structurée que les deux premières
§ 115 * et 146*), avec ses 3 sections bien marquées : controverses (ch. 11-12), discours eschatologique (ch. 13), Passion et Résurrection (ch. 14-16). B. Standaert (Ev. selon Mc, p. 326-327) observe même une certaine symétrie entre la 1° et la 3° partie, avec ici et là 5 controverses (2,1 à 3,6 et 11,15 à 12,34) centrées autour d'une parabole (2,18-22 et 12,1-12) et préparant un plus long discours (en paraboles au ch. 4, eschatologique au ch. 13).
Quant à la 1° section de cette 3° partie, elle est, suivant le schéma habituel à Saint-Marc, concentrique autour du moment le plus dur de l'affrontement avec les représentants du Sanhédrin en corps constitué (11,27*). Ce climax* va jusqu'à 12,12. En comparaison, les 3 dernières controverses — sur l'impôt, la résurrection des morts et le premier commandement (12,13-17.18-27.28-34), et qui ne sont pas d'ailleurs qu'avec des comparses (hérodiens, sadducéens, et le scribe de bonne volonté) — vont en décroissant. À la dernière, même, « il n'y a plus loin » entre le questionneur et le Royaume »... On peut dire que le combat verbal cesse faute de combattants : « nul désormais n'ose l'interroger » (12,34). Jésus sort du Temple
§ 291 — Mc 13,1 ; cf. déjà Mc 12,41), comme Il y était entré au début de la section
§ 275 — Mc 11,11*).
§ 279. Questions sur l'autorité de Jésus : Mt 21,23-27; Mc 11,27-33; Lc 20,1-8
(Mt 21,23-27 Mc 11,27-33 Lc 20,1-8)
— Jésus enseigne, comme au temps de la Galilée : Mt 4,23; 9,35; 13,54. Mais justement, depuis l'échec de la prédication à Nazareth, Mt avait évité ce verbe d'enseigner, pour mieux marquer le parti qu'avait pris désormais Jésus de ne plus prêcher directement aux foules, et de plutôt préparer l'avenir en formant ses successeurs (voir Introd. aux
§ 146 -182).
Les princes des prêtres, les scribes et les anciens (Mc-Lc) : Représentation par conséquent, des 3 composantes du Sanhédrin, comme dans la délégation envoyée à Jean-Baptiste
§ 19 — Jn 1,19-23*) — auquel précisément Jésus va les renvoyer. Les princes des prêtres : Litt. < les grands prêtres > ; mais chacun sait qu'il n'y en avait qu'un à la fois. « Il s'agit sans doute des membres des familles sacerdotales, des hauts fonctionnaires du Temple et surtout des grands prêtres antérieurs, qui avaient été démis de leurs fonctions »
(deb, p. 762-63). Lc 3,2*
§ 19 avait ainsi nommé Anne en même temps que Caïphe; et de fait, au Procès, Anne jouera un grand rôle
§ 339 -340) — Jn 18,13 ; et 19-24).
Par quel pouvoir... qui t'a donné ce pouvoir : // Ex 2,13-14;
1M 10,69-71 — À la différence des gréco-romains, où peut être considéré un pouvoir obtenu et consolidé par la force (//
1M 10,69), pour Israël il doit être donné par Dieu, pour une mission (//
Ex 2,13). Le Christ a fait preuve de cette « autorité » (< Exousia >*), non seulement dans son enseignement
§ 76 — Mt 7,29*), mais sur le péché et sur les démons
§ 40 — Mc 2,8-12*;
§ 98 — Mt 10,1*). Après la Résurrection, Il affirmera à la fois son universalité, et son droit de transmettre cette Puissance (< Exousia >) reçue de son Père (//
Mt 28,18-19).
Mt 21,24-27; Mc 11,29-33; Lc 20,3-8) — Dans sa réponse, pourtant, le Christ se borne à renvoyer ces délégués officiels au cas de Jean-Baptiste. Ce n'est pas seulement un piège (
Mc 11,31-32), mais surtout une façon de se situer, face au Pouvoir du Sanhédrin désormais faussé, dans la même ligne que son Précurseur : tous deux ne sont-ils pas « envoyés de Dieu » (//
Jn 1,6 — cf. < Envoyé >*), pour prêcher le même Evangile de conversion permettant d'entrer dans le Royaume
§ 19 et 28) — Mt 3,1-2* et 4,17*). De surcroît, Jésus peut ainsi arguer discrètement que Jean-Baptiste a témoigné en sa faveur (//
Jn 1,32-34 cf.
§ 150 -
Jn 5,33*).
du ciel = de Dieu; comme Royaume des cieux = de Dieu
§ 19 — Mt 3,2*).
§ 280. La parabole des deux fils : Mt 21,28-32
(Mt 21,28-32)
— Ajoutée ici par Mt, sans doute parce qu'elle va dans le même sens que les 2 suivantes ; alors que, en elle-même, ce serait beaucoup moins net.
Mt 21,28) — Qu'en pensez-vous — Suivant le procédé courant, qui permet de poursuivre un dialogue (rompu au v. 27), au moyen d'une histoire parallèle, assez énigmatique pour que l'interlocuteur se juge lui-même en acceptant sous le voile de la fiction, ce qu'il aurait refusé en clair (cf.
§ 123 — Lc 7,40-47*).
Un homme avait deux fils : Même début que la parabole de l'Enfant prodigue. Mais il est d'autant plus notable que cette fois, aîné ou cadet ne sont pas indiqués, ce qui nous avertit qu'il ne s'agit pas ici du rejet d'Israël, premier-né, et de la vocation des païens: ce sera pour la parabole suivante
§ 281 *).
Mt 21,29-30) — L'ordre entre les deux fils n'est même pas assuré. Nous suivons le texte de
Nestlé (= Vaticanus): le 1° fils dit oui et ne fait pas; le 2° dit non, mais se repent. Par contre, bien d'autres à commencer par
Lagrange adoptent l'ordre du Sinaïticus (etc...), où le 1° fils dit non, et le 2° oui. Peu importe si, de toute manière, ce qui est en cause n'est pas l'ordre de succession, mais d'une part l'opposition entre le dire et le faire (voir
§ 74 *), d'autre part la possibilité de se repentir. Comme l'enseignait déjà Ezéchiel 18, 21-32 en effet, juste ou pécheur on n'est pas jugé sur le point de départ, mais d'arrivée. Car Yahvé ne se plaît à la mort de personne, et jusqu'à la Onzième heure Il accueille ceux qui veulent bien venir travailler à la Vigne...
L'un répondit : Oui, Seigneur... : C'est au moins un titre d'extrême déférence; mais comme < Seigneur >* est aussi un Nom divin, cela laisse entrevoir qui est « le père », figure de Yahvé comme d'ailleurs en beaucoup de paraboles, qu'elles soient judaïques ou évangéliques (cf. Paraboles rabbiniques, p. 32-38). L'autre répondit : je ne veux pas... : Refus si catégorique qu'il en est grossier.
Mt 21,31a : Faire la volonté du Père : C'est tout ce qui polarise l'intention du Fils, Jésus (Jn 4,34 Jn 5,30 Jn 6,38 Jn 9,31 Mt 26,42 Lc 22,42), comme ce doit l'être aussi de ses disciples : Mt 7,21 ; 12,50; cf. Jn 7,17; et c'est le sommet du Notre Père: « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6,10). Quelle est cette volonté, le v. 32* surtout va le préciser.
Mt 21,31b — Lequel des deux : La réponse s'impose. Mais ce qui était moins prévisible, c'est l'application qu'en fait le Christ, solennellement, comme par un jugement sans appel : « Amen, je vous le déclare... »
Les publicains et les courtisanes : Sont tenus pour être, par fonction, dans une situation pécheresse (
S. Légasse: Jésus et les prostituées, dans
rtl 1976, p. 137-154). L'affirmation est donc provocante, plus encore que le choix du Samaritain de la parabole. — Là en effet, ce n'était que par mode d'exemple fictif; tandis que cette fois, il s'agit de vrais publicains et courtisanes. Le Christ les met en avant, les proposant pour ainsi dire en modèle : pécheurs, certes ! mais qui ressemblent au meilleur fils de la parabole en ce qu'après avoir dit: non, ils se sont repentis. Et quand donc se seraient-ils notoirement repentis, sinon lors de la prédication du Baptiste
§ 21 ?
Or, à qui le Christ ose-t-il donner ce modèle ? — « À vous... » donc à ces dignes représentants du Sanhédrin
§ 279 — Mc 11,27*). Implicitement, les voilà assimilés au premier fils. Et c'est vrai qu'ils ont dit « oui » à la Loi de Moïse, donc, semblerait-il, à la volonté de Dieu. En quoi ne l'ont-ils pas faite 1 Serait-ce que le Christ les taxe d'hypocrisie, comme il le fera si expressément plus loin
§ 288 *) ? — Mais précisément, ici, il n'en est pas question. Ce qui leur est reproché va être formulé au v. 32*.
Ils vous précèdent : Les exégètes supposent d'ordinaire qu'il convient de prendre ce verbe au sens dur, exclusif (outre
S. Légasse, p. 145,
cf. J. Dupont. Ass.S. il, n° 57, p. 25 : « pas seulement plus tôt, mais plutôt que vous »). Mais avec
D. Marguerat (Le Jugement... : p. 273-302), il semble que l'on doive admettre un durcissement progressif de l'une à l'autre des 3 paraboles. Pour les Invités au festin, l'exclusion est expresse, au moins en Lc 14,24
§ 282 . Mais pourquoi ne garderait-on pas ouverte encore ici la possibilité de conversion pour les fils déférents mais en fait désobéissants, à la suite des fils pécheurs (ou prodigues) qui se sont repentis ? Tant qu'il y a encore du temps, il y a le temps...
Même en ce sens pourtant, cet ultime appel du Christ ne laisse pas d'être choquant pour ces prêtres, scribes ou anciens. Puisqu'ils ont dit < oui > à la Loi, et puisque sans doute ils en observent les multiples prescriptions, pourquoi auraient-ils à se convertir, donc à changer ! C'est bon pour publicains et courtisanes ! Mais pour eux, « qui se confient en eux-mêmes comme s'ils étaient justes »
§ 245 — Lc 18,9; cf.
§ 234 ? Cette réplique du Christ demande explication...
Mt 21,32) — Ce verset apporte les précisions nécessaires ; mais il est généralement tenu par les exégètes pour ajouté par Mt à la parabole (qu'ils veulent bien reconnaître comme venant au moins en substance de Jésus lui-même). À vrai dire, nul n'en sait rien... La raison principale qu'on allègue serait une certaine < distorsion > entre le sens obvie de la parabole et l'application qu'en fait ce v. 32. Mais, outre qu'on détermine cette signification après avoir coupé les v. 28-31 de 32 (ce qui est donc un cercle vicieux), d'une part qui prouvera jamais que Jésus n'était pas capable de ce genre de < distorsion > ? Il fait bien pire avec la Samaritaine en retournant complètement sa proposition initiale
§ 81 Jn 4,10). D'autre part et surtout, les liens du v. 32 avec ce qui précède sont bien plus constants que cette prétendue discontinuité.
Car en tous cas, ce v. 32 est l'explication, non seulement de l'assertion du v. 31b (qui, autrement, comme nous l'avons vu, serait < scandaleuse >), mais aussi de la question des v. 23-27, qui était restée pendante :
Car Jean est venu : Explique pourquoi le Christ avait renvoyé au Précurseur les représentants du Sanhédrin : pour leur montrer où ils avaient manqué l'aiguillage et pris la mauvaise voie (Mt 21,24-27).
Jean-Baptiste en effet venait sur la voie de la justice : Quelle voie ? — Celle qu'il avait pour mission d'aplanir
§ 19 pour « Celui qui venait après lui mais le précéderait »
§ 24 — Jn 1,30). Et quelle justice ? — Celle de Jésus qui « accomplit toute justice » par son baptême, annonciateur de sa mort rédemptrice
§ 24 -Mt 3,15* et 17b*).
Or, que prêchait Jean-Baptiste ? — 1) un événement : « Le Règne de Dieu est proche »; et 2) l'exhortation à y entrer : « Faites pénitence, convertissez-vous »
§ 19 — Mt 3,2* = le < Kérygme >*, l'essentiel de l'Évangile, qui est aussi celui de Jésus-Christ; cf.
§ 28 — Mt 4,17*). Et même, plus précisément : « Faites de dignes fruits de pénitence »
§ 20 — Mt 3,8*) — comme l'un et l'autre fils de la parabole ont été appelés à travailler à la vigne pour qu'elle produise ses fruits (dont il va être plus spécialement question à la parabole suivante : Il y a une merveilleuse harmonie et correspondance entre toutes ces images !).
Et qui donc a répondu à cet appel du Baptiste ? — Luc indique, dans la foule, des soldats et des publicains*, comme ici et au v. 31b. Ceux-là ont cru ce que le Précurseur annonçait, au sens fort où < croire en... > = s'engager. L'insistance sur la foi est marquée, en ce v. 32, par la triple répétition de « croire en lui ». C'est toute la question s'il est vrai que telle est « la volonté du Père » : que nous croyions, au point de nous engager dans une conversion — signifiée dans la parabole par le travail à la vigne (cf.
§ 281 — Mt 21,43*).
Car dans cette perspective, ouverte par Jean-Baptiste et qui s'accomplit dans le Christ, le v. 32 est l'explication exacte de la parabole : Publicains et courtisanes qui jusque-là, par hypothèse, disaient non ont écouté l'appel du Précurseur, se sont repentis, ont accueilli le Règne de Dieu en se mettant à travailler dans la vigne du Père (sur ce que signifie < la vigne >, cf.
§ 281 *, et
§ 329 -Jn 15*). Mais ce faisant, ils ont cru et, en cela même, ont répondu à la volonté salvatrice de Dieu. Par contre, ce que le Christ reproche aux représentants du Sanhédrin, c'est bien d'être comme le fils qui dit oui à la Loi et aux traditions judaïques : ils n'ont pas cru en l'événement annoncé par Jean-Baptiste, du Règne de Dieu tout proche, ni encore moins qu'ils devaient se convertir, puisqu'ils se croyaient < justes >. Même plus tard, même devant la prédication du Christ — encore plus corroborée par le témoignage du Précurseur, les miracles et l'accomplissement des prophéties
§ 150 — Jn 5,31-47*) — ils ne sont pas venus à Lui.
//
1S 15,10-22 Ac 13,22 Rm 2,9-10 — Sans être visés directement par la parabole, Saül et David en sont une illustration. Car le premier, à qui fut donnée la royauté, la perdit pour n'avoir pas compris que par-dessus tout, Dieu demande que l'on entre dans sa volonté salutaire (//
1S 15,22), tandis que le second, malgré son lourd péché avec Bethsabée, est selon le coeur et la volonté de Dieu (//
Ac 13,22), du moment qu'il s'est repenti (2S 12,13, en // Au
§ 259 .
Cette parabole ne vise pas non plus directement le remplacement, par les chrétiens venus du paganisme, du peuple élu, défaillant (// Rm 2,9-10). En réalité, tous sont appelés. Mais, s'il aurait fallu qu'Israël même se repente, il est clair que les chrétiens n'ont pas moins à se reconnaître dans cette vocation de travailler à la vigne du Règne de Dieu, en croyant eux aussi qu'ils ont à se convertir pour faire la volonté du Père. Car « la volonté de Dieu, c'est votre sanctification, telle que donnée par Dieu avec son Saint-Esprit » (1Th 4,3 et 8).
//
Lc 7,29-30 — Cette sentence, proche du v. 32 de Mt, sert de conclusion à l'éloge que le Christ vient de faire de Jean-Baptiste
§ 107 *). C'est un des arguments donnés en faveur du déplacement, qui serait propre à Mt, de cette parole du Christ : le 1er Évangéliste l'aurait donc rattachée à un contexte pour lequel, primitivement, elle n'aurait pas été dite. Mais là encore, qu'est-ce qu'on en sait ? Comment être sûr que le Christ n'est pas revenu en diverses occasions, sur l'endurcissement de ses adversaires ? Et quoi d'étonnant qu'il ait tiré en termes voisins une conclusion semblable de ce même drame ?
Bien entendu, nous non plus ne saurions prétendre trancher le débat. Il ne nous paraît même pas très utile puisque nous croyons que Saint-Matthieu était — naturellement et plus encore par grâce d'inspiration — plus apte que tous les exé-gètes à comprendre et interpréter les dires de Jésus. Plutôt que de bâtir le commentaire de l'Evangile sur des bases nécessairement hypothétiques, mieux vaut s'en tenir à ce qui est sûr : le texte même que, complémentairement, chaque Évangéliste a rédigé de son mieux (cf. Introduction générale).
§ 281. Les vignerons homicides : Mt 21,33-46; Mc 12,1-12; Lc 20,9-19
(Mt 21,33-46 Mc 12,1-12 Lc 20,9-19)
- L'une des 3 seules paraboles (avec celle du Semeur et du grain de Sénevé,
§ 126 et
§ 133 retenues par les 3 Synoptiques, ce qui laisse déjà présager son importance. C'est aussi l'un des cas évidents où l'exclusion a priori, par A.
jùlicher, de toute portée allégorisante des paraboles, s'avère intenable. Mais elle ne peut être non plus un simple < fait divers > tiré par le Christ de la sociologie rurale d'alors, comme le ferait un écrivain naturaliste : c'est visiblement une histoire imaginée sur mesure et point par point pour les besoins de la cause. Voir X.
Léon-DUFOUR : Et. d'Ev., p. 304-344; et
D. Marquerai : Le jugement..., p. 303-324.
C'est en Mt que le propos de la parabole est le plus clair. Il y a 2 temps : celui des vignerons (Mt 21,34, « quand vint le temps des fruits... »), puis celui du maître de la vigne (Mt 21,40 : « quand il viendra... »). Mais d'un bout à l'autre, la question est de faire rendre les fruits de cette vigne (v. 34 et 43).
Mt 21,33 Mc 12,1 Lc 20,9 //
Is 5,1-7 — Écoutez une autre parabole (Mt) : pour Mt, dans le prolongement de celle des Deux fils, Jésus poursuit sa polémique contre les représentants du Sanhédrin
§ 279 —
Mc 11,27* et
§ 280 -
Mt 21,31-32 : « vous »). Pour Luc, Jésus « commence » de s'adresser « au peuple », ce qui n'est pas incompatible, puisque les émissaires du Sanhédrin sont venus trouver le Christ dans le Temple, alors qu'il enseignait la foule :
Mt 21,23. C'est donc devant tout le monde qu'il va prendre à partie les dirigeants.
Il y avait un homme, maître d'un domaine (Mt) : La Vulgate traduit joliment : « Paterfamilias ». La suite du verset est une citation implicite du // Is 5,1-7, trop célèbre pour n'être pas immédiatement reconnue. D'emblée elle donne le ton : celui de l'amour et des prévenances de Yahvé pour sa vigne, Israël. S'il en est « le maître », c'est comme Créateur et protecteur (comme tend d'ailleurs à le suggérer Mt par cette expression de « maître du domaine »). Le cantique tourne au procès (Is 5,3-4) et au drame (Is 5,5-6). La parabole plus encore; mais on lui enlèverait de son intensité en faisant peu de cas du lien quasi nuptial — « mon Bien-Aimé » : aspect que développera la 3° parabole — entre Dieu et son peuple. La trahison de ses vignerons n'atteint pas seulement « le maître de la vigne » dans ses droits et ses biens, mais dans son coeur...
Il partit en voyage (Mt), au loin (Mc), pour une longue absence (Lc) : Éloignement dans l'espace et le temps, donc particulièrement sensible; comme dans la vie spirituelle où Dieu semble parfois si absent de notre monde, et même parti sans retour. Les paraboles de la vigilance, qui nous parlent de ce même départ, nous assurent aussi qu'il faut continuer de l'attendre, dans l’espérance : Lc 12,36-40 Lc 12,43 Lc 12,45-46 Lc 19,12 Mt 24,48-50 Mt 25,5 Mt 25,15 Mt 25,19.
Mt 21,34-36 Mc 12,2-5 Lc 20,10-12 // 2Ch 36,15-16 — Les détails varient de l'un à l'autre des Évangélistes, ce qui nous invite à ne pas vouloir mettre un nom précis à chacun des « serviteurs » que mentionne la parabole : ce serait un allégorisme* excessif. Par contre, l'allusion globale à l’A.T., amorcée par la référence au Cantique d'Isaïe, ne fait pas de doute, caractérisée qu'elle est comme dans le // 2Ch 36,16, à la fois par la multiplication des messagers — signe de la sollicitude divine plutôt que d'âpreté au gain: Jr 7,25-26 Jr 25,3-7 Jr 26,5 Jr 29,19 Jr 35,15 Jr 44,4, on voit que c'est un véritable refrain; He 1,1 — et par les sévices qu'on leur fait subir.
en lapidèrent un autre (Mt): Annonce l'accusation du Christ en Mt 23,37. Il s'agit donc bien des prophètes « envoyés » par Dieu, mais dont Israël n'a pas tenu compte, et qu'il a souvent maltraités : témoin la vie de Jérémie.
Lc, qui a le mieux conduit la gradation — battre, outrager, blesser; tuer étant réservé pour le fils (Lc 20,14-15) — insiste sur le résultat de ces requêtes successives : les envoyés sont renvoyés les mains vides. Le contraste éclate avec le but de leur envoi : « au temps des fruits » (Mt), pour en recueillir au moins une part (Mc-Lc). En Mt, le « maître-créateur » de la vigne semble même en attendre [tous] les fruits : c'est que Mt insiste spécialement sur cette obligation, pour ceux qui ont reçu la grâce de Dieu, d'en porter les bons fruits : cf. Mt 7,16-20 Mt 12,33) — cf. D. Marguerat : Le jugement..., p. 310-311. On sent, en arrière-fond, la déploration du Cantique d'Is 5,2 e-f.
Mt 21,37-39 Mc 12,6-8 Lc 20,13-15a // Gn 37,18-20 1Jn 4,9 He 1,2 -S'il s'agissait d'une histoire de type < réaliste >, le raisonnement du Père envoyant son fils là où les précédents serviteurs ont été au moins blessés (Lc), sinon même tués (Mt-Mc), serait d'une témérité invraisemblable. Mais la réalité (ici au surplus, divine !) dépassant souvent la fiction, c'est exactement la folie (d'amour) du Père que d'avoir envoyé son propre Fils (// 1Jn 4,9; cf. Jn 3,16*). C'est même tellement le ressort même de toute l'Histoire Sainte, qu'il a tenu à nous en donner une préfiguration bouleversante, dans la < passion > de Joseph (// Gn 37,18-20; cf. BC I*, p. 167-169).
Jésus avait appelé assez souvent Dieu : « Abba, Père », pour qu'on puisse le reconnaître en ce fils de la parabole. Bien-Aimé comme la voix du Père lui-même en a témoigné au Baptême et à la Transfiguration
§ 24 et 169).
C'est l'héritier (cf. aussi // He 1,2) : Le tragique est qu'à vouloir tuer le Fils pour s'emparer de l'héritage, les vignerons vont le perdre au contraire ! Alors que le Christ nous avait été envoyé justement pour nous donner d'être adoptés nous-mêmes comme fils, et de devenir ainsi héritiers (Ga 4,4-7).
Ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent : Il semble que l'on puisse préférer cet ordre (suivant Mt-Lc; Me l'inverse), plus conforme à la législation et de plus haute portée symbolique, puisque c'est ainsi que « Jésus souffrit en dehors de la porte », sur le Golgotha (
He 13,12, en // au
§ 352 —
Mt 27,33* ou, plus expressément encore,
Jn 19,17). Suivant la remarque de
X. Léon-Dufour, on ne voit pas pourquoi on refuserait de prendre ce détail de la parabole pour une annonce, par Jésus-Christ, de sa mort, puisque Lui-même a prophétisé non seulement sa Passion
§ 166 , 172, 253), mais qu'elle viendrait comme < accomplissement > des précédents meurtres de prophètes
§ 288 —
Mt 23,31-32). Il est vrai qu'ici, la < prophétie > est faite incidemment et non pour elle-même. Mais il ne faut pas la minimiser non plus, car elle est à la ligne de faîte où la parabole tourne à la prophétie (dans tout son second versant,
Mt 23,40-44).
Pourquoi cependant l'imprudence mortelle du Père, sinon pour donner une dernière chance aux vignerons ? Ainsi, même cette parabole, terriblement accusatrice, présente la venue du Christ comme un appel à une conversion encore possible. Même au-delà de sa mort, « le jugement est annoncé sur le mode d'un futur imminent qui laisse encore aux coupables la possibilité de se convertir » (X. Léon-Dufour : Et. d'Ev. p. 329-330). Toutefois, c'est bien l'ultime recours : il n'y aura plus désormais d'autre « Envoyé », mais le Jugement :
Mt 21,40-41 Mc 12,9 Lc 20,15-17a //
Ps 102,19 — Le maître viendra, il fera périr les vignerons, il donnera la vigne à d’autres : En ces 3 points, communs à Mt-Mc-Lc, la parabole trouve la conclusion pour laquelle Jésus en avait imaginé l'histoire. Mt ajoute : «... d'autres qui lui apporteront du fruit », pour correspondre à: « Quand vint le temps des fruits, Il envoya... recueillir les fruits ». La présentation seule varie : en Mt, une question laisse le châtiment au jugement des auditeurs (suivant le procédé habituel : cf.
§ 280 —
Mt 21,28* ; et le //
Is 5,3-4); en Mc, le Christ fait la question et la réponse. En Le de même, seulement les auditeurs réagissent : « Loin de nous ! » — ce qui laisse déjà entendre qu'ils se sentent visés par la parabole.
Mais Luc ajoute surtout qu'alors, Jésus fixa sur eux son regard, comme Il avait fait avec le Jeune homme riche, « en l'aimant » ajoute
Mc 10,21*
§ 249 . Cela confirme que ni la parabole, ni même ce qui va suivre ne vient d'une condamnation préalable, mais bien comme un ultime effort de l'amour divin du Christ, offert « jusqu'à l'accomplissement total »
§ 316 —
Jn 13,1), jusqu'au don de sa vie, aussi, surtout, pour ses ennemis (que nous sommes tous par nos péchés).
Car on ne peut manquer de se demander quels sont ces vignerons homicides, qui les remplacera, et plus fondamentalement, quelle est cette vigne ?
En premier lieu, on pense aux représentants de ce Sanhédrin qui va bientôt faire mourir le Fils. Eux-mêmes d'ailleurs le prennent en ce sens (Mt 21,45 Mc 12,12 Lc 20,19b). Cela semble d'autant plus indiqué que le Cantique d'Isaïe désignait lui-même la vigne comme une image d'Israël, à qui ses dirigeants ont pour mission de faire porter de bons fruits. D'où la réclamation de Jules Isaac : S'ils ont été indignes, soit ! qu'on les remplace. Mais qu'on ne fasse pas porter la responsabilité de cette mort du Christ sur le peuple d'Israël, devenu indigne et remplacé par les nations païennes (rhpr 1953, p. 60-64). La Tradition chrétienne se serait-elle donc trompée en lisant cette parabole dans ce sens ? Le // du Ps 102,19 Ps 102,22-23 nous avertit que nous sommes en présence d'un < Mystère > (voir au v. 43* in fine). Mais pour préciser ce point discuté, il faut suivre pas à pas l'Évangile:
Mt 21,42 Mc 12,10-11 Lc 20,17 //
Da 2,44-45 Ps 141,6 Is 28,16 Jr 18,6-10 Ac 4,10-12 1P 2,7-10 — Nous avions déjà rencontré la dernière partie du Ps 118 en parallèle de la procession des Rameaux, et signalions alors qu'il était tout entier messianique
§ 273 —
Mt 21,7-8*). Or ce que la Tradition y a surtout reconnu comme l'image du mystère du Christ, c'est à coup sûr le verset
Ps 118,22, cité ici par les 3 Évangélistes, complété par l'acclamation quasi liturgique du
Ps 118,23 que citent Mt et Mc. Mystère qu'il faut prendre dans toute son ampleur: il ne s'agit pas tant du sort personnel de Jésus, comme d'une pierre isolée, mais bien plutôt de sa valeur de tête d'angle sur laquelle va s'édifier comme « l'oeuvre du Seigneur », toute la construction. Autrement dit, c'est le Mystère du Christ et de l'Église, du Christ comme Tête et Corps dont nous sommes membres, Vigne dont nous sommes les sarments, Église dont nous sommes des pierres vives. Contrairement à ce que disent trop de commentaires (résumés par Tob dans sa note o), la citation du
Ps 118,22-23 ne fait pas dévier la parabole vers un sens trop christologique, puisqu'elle nous réfère au sacrifice du Christ comme fondateur de l'Église.
Ce qu'annonce le
Ps 118,22, c'est d'abord que la Pierre qui est le Christ a été rejetée par les bâtisseurs, comme le Fils a été « jeté hors de la vigne et tué ». Mais c'est surtout que sur cette pierre se bâtira un nouvel édifice. Saint Paul explique même pourquoi cette pierre y joue un rôle « angulaire » : c'est qu'en elle se rejoignent juifs et païens (
Ep 2,11-22). Ainsi donc, le Christ est bien posé en « signe de contradiction »
§ 11 —
Lc 2,34) : « pierre sur laquelle butent ceux-là même qui étaient institués pour reconnaître en Lui l'Envoyé de Dieu » (//
1P 2,7-8); par contre, pour ceux qui, juifs ou gentils, croient en Lui, le Christ est la pierre angulaire grâce à laquelle peuvent s'agréger en Église même d'ex-païens (//
1P 2,9-10). En somme, on se trouve devant l'ambivalence du symbole de la pierre qui, déjà chez les Prophètes, est suivant l'occasion, pierre de scandale (//
Da 2,44-45 Ps 141,6), ou fondement de Sion (//
Is 28,16).
Jr 18,6-10 associe les deux sens, en montrant que cela dépend de nous, et qu'il est toujours possible de retourner le jugement, Dieu étant trop content si, loin de détruire, Il peut construire...
Mystère si complexe que notre esprit humain, limité, l'embrasse à peine, au risque de le mutiler. J. Isaac n'a pas tort de réclamer que le Christ ne condamne pas indistinctement et sans retour tout Israël — mais à condition que les juifs, tout les premiers, se fondent sur la Pierre angulaire (ce que, jusqu'à présent, ils n'ont généralement pas admis devoir faire). De son côté, c'est à juste titre que la Tradition chrétienne chante depuis 20 siècles « la merveille » que, sur la Pierre angulaire, ait pu s'élever une Église « catholique » — mais ce n'était pas dire que, pour ce faire, elle ait à se couper de ses racines judaïques.
Mt 21,43-44 Lc 20,18 — Marc s'arrête là; mais Luc et surtout Mt apportent encore un complément : ils ont d'abord en commun la sentence confirmant que, rejetée, la pierre angulaire devient fatale. Mais en outre, le v. Mt 21,43, propre à Mt, rétablit l'équilibre en même temps qu'il répond à la double question posée par la conclusion de la parabole : quelle vigne et quels nouveaux vignerons ?
D'une part en effet, de même que le drame s'achevait sur la mort du fils et le transfert de la vigne « à d'autres vignerons » (Mt 21,39 Mt 21,41), de même la conclusion annonce : de la mort sacrificielle du Christ (« pierre rejetée ») proviendra sa Résurrection (en « pierre angulaire ») et la naissance de l'Église « catholique ». Le parallélisme est évident :
v. 41
Ces mauvais, il les fera périr
et il remettra sa vigne
à d'autres vignerons
qui lui apporteront du fruit...
v. 43
C'est pourquoi je vous dis (avec autorité) :
Le Royaume de Dieu vous sera enlevé
et sera donné
à une génération [nouvelle]
qui en fera les fruits.
On est toujours dans une perspective où le Christ et son Eglise vont de pair.
D'autre part, se trouve enfin expliqué quelle était cette vigne, et quels seront ces autres vignerons. Car la vigne qui, dans le cantique-source d'Isaïe était expressément Israël, est ici nommée : le Royaume de Dieu. L'Ancienne Alliance en était à coup sûr une première réalisation ; mais l'Évangile nous en a progressivement révélé l'Avènement et le Mystère, comme englobant toute l'Église, non seulement du passé, mais présente en Germe dès l'Incarnation du Christ et à naître de Pâques et de la Pentecôte, mais encore Royaume eschatologique, éternel (Sur cette identification du Royaume avec l'Église, prise en ce sens global, cf. en particulier
§ 133 * in fine).
Quant aux vignerons, Mt les appelle d'un nom générique de sens si neuf qu'on hésite sur sa traduction. C’est : < Ethnos >, au singulier. On l'a souvent compris, comme s'il était au pluriel, des < nations > (païennes), et l'on y a vu l'annonce du rejet des juifs et du transfert du Royaume aux païens. Jules Isaac a beau jeu de rétorquer que Mt ne dit pas cela. Si Jésus déclare que « le Royaume sera enlevé », c'est « à vous », Sanhédrin. Et s'il va être donné, c'est à un autre < Ethnos > — mais non pas simplement « à un autre peuple » au sens ordinaire (qui se dirait < Laos >, d'où nous avons tiré: les < laïcs >, membres du peuple chrétien) — on devrait dire plutôt : à une autre < génération >, si l'expression pouvait être débarrassée de son sens péjoratif habituel, et signifier une communauté d'origine, de foi, de statut (la Nouvelle Alliance), et de fécondité spirituelle (« faisant ses fruits »). Cf.
§ 108 —
Mt 11,16-19*. Ce qui traduirait encore le mieux cet < Ethnos >, ne serait-ce pas le //
Ps 102,19, « l'autre génération, nouvelle, le peuple recréé » dont les fruits, dignes de sa naissance et dignes du Royaume, seront louange à Dieu? (Parallèle d'autant plus frappant que, dans ces versets du psaume, il s'agit de « relever Sion » de ses ruines, l'heure étant venue de « rassembler les peuples en un seul » — prophétie convergente avec celle de la Pierre Angulaire du
Ps 118,22).
Encore faut-il éviter de simplifier outrancièrement le Mystère. Et comme les mauvais vignerons ne doivent pas faire condamner la vigne Israël (même si celle-ci peut aussi devenir condamnable : // Is 5,5-6), de même ce n'est pas garanti que « le peuple recréé » tire du Royaume tous ses fruits : « L'Ethnos bénéficiaire du salut après Israël n'est pas l'Église comme telle, ni même le monde où elle se recrute, mais le peuple obéissant que l'Église est appelée à devenir... Le Salut pour elle n'est pas un acquis, mais une tâche à accomplir. De toute évidence, l'échec d'Israël doit être porteur d'enseignement pour les croyants de l'Église matthéenne. Jusque-là chef d'accusation contre le peuple infidèle, le motif des «fruits » rejaillit en question critique adressée à l'Église » (D. marguerat: Le Jugement..., p. 322-323). La parabole suivante le précisera, elle aussi, à sa manière (voir Mt 22,11-14*).
Mt 21,45-46 Mc 12,12 Lc 20,19 — Même situation que depuis le
§ 267 in fine (=
Jn 11,53-54), et
§ 275 —
Mt 21,17*, mais avec un degré de plus dans l'escalade, puisque désormais les dirigeants se savent directement visés.
Et le laissant, ils s'en allèrent (Mc) : Bien que la même formule se retrouve en
Mt 22,22, elle est dite alors d'autres adversaires : les « pharisiens et hérodiens » de
Mt 22,15-16. Nous ne reverrons plus les membres du Sanhédrin que pour le pacte avec Judas
§ 314 et le Procès
§ 342 ...
Les foules le tenaient pour un prophète : C'est trop peu : Il était le prophète*.
§ 282. Les invités au festin, la robe nuptiale : Mt 22,1-14; (Lc 14,15-24)
(Mt 22,1-14 Lc 14,15-24)
— Que ce soit après le départ de la délégation du Sanhédrin ou avant (voir fin du
§ 281 *), l'introduction de Mt (v. 1) semble bien lier cette parabole à la précédente. Entre les deux, le parallélisme est d'ailleurs frappant : mêmes envois successifs de serviteurs (
Mt 22,3-4 Mt 21,34-36), mêmes mauvais traitements allant jusqu'au meurtre (
Mt 22,6 Mt 21,35-36 — alors qu'à propos d'une simple invitation, cela devient tout à fait excessif — même peine capitale pour les meurtriers (22,7; 21,40-41), même remplacement par d'autres (22,8-10; 21,41b-43). Sur ce point, cf.
R. Swaeles : L'orientation ecclésiastique de la parabole du festin nuptial, dans
etl 1960, p. 655-684, et Ass.S. I, n° 55 et 74, p. 32-50 et 33-49.
Lc donne de l'invitation une autre version, plus simple, moins dramatique, et dans un contexte plus général du bon usage évangélique des repas (Introd. aux
§ 223 -226). Les différences avec Mt sont telles que l'on discute encore s'il s'agit de deux versions d'une même parabole originelle, ou si même chacun des Évangélistes ne relaterait pas une parabole autonome, inventée ici et là par Jésus, mais coïncidant pourtant sur un certain nombre de points comme sur le sens général. Ils sont en effet nombreux et frappants (voir
R. Swaeles, p. 663-664); et quoi qu'il en soit, cette double imprécision sur le cadre et les auditeurs d'une part, de l'autre sur les sources de Mt et de Lc, nous porte à entendre cette double parabole non seulement dans un sens circonstanciel, relatif à la crise déjà ouverte entre le Christ et le Sanhédrin, mais général, profond, universel, valant pour chacun de nous.
Mt 22,2 ; (
Lc 14,15 — Ici et là, il s'agit du Royaume ou du Règne de Dieu
§ 19 — Mt 3,2*). Mais en Lc, le sens est d'emblée eschatologique (futur). En Mt, le festin est royal et nuptial, double thème hautement messianique. Le Roi est classiquement figure de Dieu dans les paraboles (cf.
§ 182 — Mt 18,23*), et de ce fait, la perspective eschatologique n'est pas absente non plus, au moins à l’arrière-plan (deviendra dominante aux v. 11-14*). Mais « le fils du Roi» comme le fils du propriétaire de la vigne en Mt 21,37-39*, est figure évidente du Christ; ses noces, Jean-Baptiste les avait reconnues et saluées comme celles de l'Époux par excellence (voir au
§ 29 —
Jn 2,8-9* ;
§ 43 —
Mc 2,19* ;
§ 79 —
Jn 3,29-30*). Le festin des noces est donc bien imminent.
// Gn 24,2-4 Os 1,2 Os 2,4-10 — Sur le symbolisme du mariage d'Isaac avec Rébecca, et notamment de la mission d'Eliezer, cf. BC I*, p. 122-125. Le thème nuptial a été surtout repris par les Prophètes et les Sapientiaux (Vtb < Époux > ; cf. surtout Is 54,1-10 Is 61,10 Is 62,4-5 Jr 2,1-32 Ez 16 Ps 45 et par dessus tout, Le Cantique). Entre tous ces textes, nous choisissons la parabole en action d’Osée : en insistant sur l'indignité de la femme qu'il épouse, il révèle la grandeur de l'amour de Dieu, qui nous choisit, si misérables puissions-nous être (comme le seront les derniers invités de la parabole). Os 2,10 : traduction Dhorme, qui renvoie à Os 8,4.
Le festin : Va de pair avec les fêtes nuptiales, mais aussi avec les conclusions d'Alliances (le mariage étant une sorte d'alliance): cf. Gn 24,54; 26,30; 29,22; 31,54; Ex 24,11) — BC I*, p. 253-54). Il est une des images les plus fréquentes des temps messianiques et eschatologiques :
A. Feuillet a montré (dans
R. Th. 1984, p. 197-211) les rapports entre cette parabole et le thème vétérotestamen-taire du festin messianique : Is 25,6 (en // au
§ 29 ; Pr 9,1-5 (en // au
§ 226 , donc de
Lc 14,16-17); Si 24,19-21 et Ct 5,1 (en // au
§ 163 — Sur le Pain de Vie).
Mt 22,3-4; (Lc 14,17 — Appeler, convier, inviter, les invités : revient aux v. 3.4.8.9.14, indiquant bien que c'est le thème fondamental. Avec une insistance qui se fait pressante : J'ai tout préparé... tout est prêt (v. 4) ... La fête est prête (v. 8), Venez ! Luc ajoute que c'est l'heure du festin, et ceci (comme en Mt le thème des noces du fils du Roi) est sans doute une allusion au fait que, si l'invitation a été lancée dès l’A.T., avec le Christ l'Heure est venue, et qu'il est temps de se décider pour venir à LuI*. (« Venir » est aussi un mot important : Mt 22,3-4 ou à l'inverse, « s'en aller », au v. Mt 5 puis « entrer », en Lc 14,21 Lc 14,23).
Mt 22,5 ; (
Lc 14,18-20 — Ici Luc reprend l'avantage, à la fois par la vivacité du discours direct, et la meilleure répartition des excuses : travail et amour humain. Motifs admis pour dispenser d'aller à la guerre (//
Dt 20,5-9). Mais pour le Royaume de Dieu, il n'est plus temps de « mettre la main à la charrue », ni de « prendre congé de ceux de sa maison »
§ 184 —
Lc 9,61-62*). Ce qui montre bien que ces « invitations » sont en réalité des < vocations > : un appel à de nouvelles relations, à une intimité bien personnelle avec « Celui qui t'appelle par ton nom : tu es à moi... tu as du prix à mes yeux, et moi, ton Dieu, je t'aime... » (
Is 43,1-4, en // au
§ 152 in fine).
On ne fait pas attendre l'amour et, s'il en est besoin, on lui sacrifie tout — sinon ce n'est plus l'amour... Un simple retard et a fortiori un refus peuvent lui porter un coup mortel (dont le meurtre des messagers fait symbole). Le // Est 1,5-19 Est 2,2-4 est un autre exemple de refus à l'invitation de venir au banquet du Roi. Mais le motif en est différent, et bien pire que le simple accaparement par des occupations trop terrestres.
Mt 22,6-7 //
Rm 11,1-15 — Il est vrai que, dans une histoire « réaliste », cet intermède nécessairement long, entre noces déjà prêtes (v. 4) et leur célébration (v. 11), serait invraisemblable. Mais, comme les 2 envois successifs des v. 3-4, il est évident que le récit fait < parabole >, avec valeur allégorisante : car mauvais traitements, meurtres et châtiment sont un écho de la parabole des Vignerons homicides. Incendia la ville est une allusion probable à la ruine de Jérusalem en 70, que le Christ annoncera en tous cas plus nettement dans le Discours eschatologique
§ 294 *). Ce châtiment collectif témoignerait, d'après Swaeles du « glissement » qui, comme dans la parabole précédente, « s'opère dans la pensée de Mt, de ces responsables individuels à l'ensemble du peuple qui se laisse entraîner dans la défection de ces chefs » (p. 677). D'où « l'orientation ecclésiastique de la parabole », qui se prolongera dans l'identification de l'Église chrétienne dans les nouveaux invités venant de partout (
Mt 22,9-10, mais mieux encore
Lc 14,21-23). Mais ce sens < historique > ne doit pas servir d'alibi, et dispenser d'appliquer à soi-même et à sa conduite, la parabole. Quant à Israël, saint Paul laisse entendre que même son « erreur » — à notre profit — loin d'être définitive, laisse espérer une prodigieuse résurgence (//
Rm 11,1-15).
Mt 22,8-10;(
Lc 14,21-23) //
Os 2,1 2Co 11,2 (et
Col 3,11, en // au
§ 226 — Les invités n'en étaient pas dignes : comme au
§ 103 —
Mt 10,37*.
Il semble que l'on ne doive pas trop chercher de sens précis aux détails divers de cette quête des remplaçants. De toute façon, les expressions suggèrent d'abord qu'ils proviennent de tous les points de l'horizon (comme au
Ps 106,2-3 en // au
§ 220 ; et elles montrent surtout que le but de l'expédition est bien déterminé : remplir la salle de nouveaux convives, que ce soit en une (Mt) ou 2 fois (Lc). Pour mieux le marquer, en Mt sont admis « bons et mauvais ». Cela pourrait signifier que la parabole ne vise pas le Règne eschatologique, mais l'Entre-Deux ou l'Ivraie reste encore mêlée au bon blé, et les mauvaises prises du coup de filet avec les bons poissons
§ 136 et 138*). Mais plus probablement, si bons et mauvais sont ainsi conviés à entrer, c'est la confirmation que, comme le disaient déjà les Béatitudes, l'invitation n'est pas réservée à ceux qui l'auraient < méritée > ou qui en auraient au moins les dispositions requises : elle est un pur Don de Dieu, provenant de son amour, totalement gratuit et universel. C'est l'une des plus fermes conclusions de Dom
J. Dupont, dans son grand ouvrage sur Les Béatitudes (cf.
§ 50 — Mt 3-5*), et notamment à propos de la présente parabole (II, p. 275-76). Une telle assurance, fondement de notre espérance, nous prépare à entendre les terribles versets 11-14 : nul n'est exclu a priori, puisque nul n'est mauvais de nature : « Tout ce que Dieu a fait est très bon (
Gn 1,10 et 31) — BC I*, p. 36-43). Toute mauvaiseté vient du péché de l'homme, à commencer par la faute d'Adam. Et même alors, il reste invité, aimé de Dieu.
Lc, lui, caractérise les nouveaux invités à un point de vue moins moral (« bons ou mauvais ») et plus évangélique : ce sont « les pauvres, estropiés, aveugles et boiteux » = ceux-là même que le Christ conseille d'inviter de préférence
§ 225 —
Lc 14,13). Mais on voit ici qu'agir de la sorte, c'est faire comme Dieu, qui a « envoyé » non seulement ses serviteurs, prophètes ou apôtres, mais bien son propre Fils, précisément pour appeler pauvres, aveugles et boiteux, comme l'avait annoncé Isaïe (
Is 61,1 Is 35,5-6, etc. — Cf.
§ 30 et
§ 106 —
Lc 4,16* et
Mt 11,5).
Force-les à entrer : Manière de rappeler combien est pressante l'invitation, au sens où elle se fait chaleureuse et même, au besoin, véhémente, pour l'emporter sur nos hésitations ou tergiversations, avant qu'il ne soit trop tard — car c'est le temps, aussi, qui presse de nous décider. Quant à la manière dont Dieu nous attire, en veillant à « ne porter aucune atteinte à notre liberté », cf.
Augustin § 163 —
Jn 6,41-43), et
§ 174 —
Mc 9,35*;
§ 249 —
Mt 19,20-21*. Encore moins l'homme pourrait-il prétexter de quelque motif que ce soit pour enfreindre la liberté de conscience. Mais la parabole montre à tout le moins que toute insistance n'est pas pour autant exclue. Voir l'exposé sur la manière d'agir du Christ et des Apôtres dans la Déclaration de
Vatican II sur la liberté religieuse,
§ 10 -11, p. 682-685).
Surtout, dans cette expression, le souci de la nécessaire liberté ne doit pas polariser tellement l'attention que passe inaperçue la force du verbe principal : presse-les d'entrer — au sens, décisif et < captivant >, de la libre et totale remise de soi-même, où l'on dit : « entrer en religion » :
n. cabasilas : La vie en Jésus-Christ' (PG 150, 500-501 ; tr.fr. p. 24-25) : En tout ce dont les saints ont besoin, rien qui ne soit pas le Christ : il les engendre, les fait grandir, les nourrit, il est leur lumière et leur respiration, il forme leur regard, l'illumine, et enfin s'offre lui-même à leur vision. A la fois il nourrit, et il est lui-même la nourriture ; c'est lui qui donne le pain de la vie, et ce qu'il donne est lui-même. Il est la vie des vivants, le parfum qu'ils respirent, le vêtement, pour qui veut le revêtir. C'est lui qui nous donne de pouvoir cheminer. Et il est la voie, et le lieu de repos, et le terme. Nous sommes les membres, et lui la tête. Devient-il nécessaire de combattre ? Il combat avec nous... et si nous remportons la victoire, il est lui, la couronne. C'est ainsi que de toutes parts il ramène à lui notre esprit, et ne lui permet pas de dévier vers rien d'autre ni de donner son amour à rien d'autre. Si notre désir prend une autre direction, il l'arrête : « Si je monte au ciel, Tu es là ; je descends aux enfers, Te voici. Si je prends les ailes de l'aurore pour habiter au plus loin des mers, là encore ta main me conduit et ta droite me tient » (Ps 139,8-10). Avec une violence merveilleuse, Il nous attire à lui seul, nous unit à lui seul. C'est là, je crois, la violence avec laquelle Il force les invités à venir dans sa maison et à son festin, en disant à son serviteur : « Force-les à entrer, jusqu'à ce que ma maison soit pleine. »
Mt 22,11-13 // Ex 4,24-26 Ga 3,27 Col 3,11-12 — On fait souvent remarquer l'hétérogénéité de cette nouvelle petite parabole. Même les serviteurs jusqu'ici appelés < douloï >, deviennent des < diakonoï >, des diacres (qui, de fait, sont spécialement affectés au service de la table : Ac 6,2-6).
La scène a changé en effet, et maintenant c'est bien le Jugement dernier (v. 13*). Mais les deux paraboles ne s'enchaînent pas moins, et fort bien. Reprocher comme une incohérence que soit à présent exigée la robe nuptiale des pauvres gens qui ne prévoyaient pas un tel honneur, c'est une fois de plus tomber dans l'anachronisme de juger les paraboles comme si elles étaient des récits < réalistes >. Si la parabole est une des formes du < Mâshâl >*
§ 247 -
Mt 19,12; et BC I*, p. 331), même là où elle se présente comme une histoire, c'est sur un type foncièrement symbolique. Et ici plus que jamais, puisque c'est une image de l'entrée en éternité — donc se situant fort bien dans le prolongement de la 1° parabole, où l'on nous pressait de nous décider à entrer avant qu'il ne soit trop tard. (Sur la complémentarité des 2 images de l'entrée et de la robe nuptiale, voir plus loin le commentaire des //
Ga 3,27 et
Col 3,12).
Si en effet tout le monde est appelé sans condition préalable et donc sans discrimination, par l'effet de l'amour de Dieu, une fois entré dans la salle il en va autrement : « L'invitation de Dieu est gratuite, mais elle est aussi exigeante» (note de la Tob).
La robe nuptiale : On penserait au baptême, accomplissement de la circoncision donnée comme signe d'Alliance (
Gn 17,11), et condition pour rejoindre le Peuple élu, participer à l'Exode et à l'Entrée en Terre Promise (//
Ex 4,24-26 bc I*, p. 213). Mais d'après les textes de l’A.T. et du judaïsme, ce serait plutôt le « manteau de justice », non pas tellement peut-être au sens de « l'accomplissement des commandements ou des bonnes oeuvres, et l'étude de la Loi»
(r. swaeles: art. cité, p. 667-68), qu'au sens d'
Is 61,10 (en // au
§ 93 où ce « vêtement de salut » est aussi donné par Yahvé à celle qu'il épouse. Car si « bons ou mauvais » ont été appelés, « ceux que Dieu appelle, Il les justifie, pour leur donner la Gloire » (
Rm 8,29, en // au
§ 40 . Au ciel, bien entendu, il ne peut y avoir que les saints, entièrement bonifiés. C'est dans cette perspective qu'il faut lire ces versets 11 à 14, et notamment les v. 13-14*.
Les // Ga 3,27 et Col 3,12 expliquent mieux encore la réalité mystique (sacramentelle) signifiée par la robe nuptiale. On les traduit en effet d'ordinaire : « Oui, vous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ » ; et : «Revêtez-vous des sentiments de compassion... » Mais si l'on regarde le < sens > de ces phrases, on voit qu'il est d'intériorisation, que ce soit du baptême comme d'une « plongée », ou du vêtement qui n'est pas un manteau tout extérieur qu'on endosserait, mais notre union, intégration, assimilation < in Christo Jesu > (d'où notre traduction). C'est ce que la dévotion au Coeur de Jésus avait traduit par toutes sortes d'images, dont la principale était l'introduction ou < la demeure >* dans l'intimité du coeur à coeur avec Jésus (C.J. Nesmy: L'Amour du Christ, II° et III° Parties). Ainsi, entrer dans la salle des Noces messianiques, ou revêtir la robe nuptiale, sont 2 images complémentaires du même Mystère de notre assimilation au Christ.
Mt 22,13 — Après tant d'invitations, voici l'avertissement ultime, pour qui aurait résisté opiniâtrement à toutes les prévenances de Dieu jusqu'au-delà du temps de sa vie : il ne reste plus que les images désolantes de l’Enfer : pieds et mains liés (à l'inverse de Lazare, que l'on délie une fois ressuscité,
Jn 11,44), les ténèbres extérieures, pleurs et grincements de dents
§ 136 —
Mt 13,41-43*).
Mt 22,14; (Lc 14,24 — Beaucoup sont appelés mais peu sont élus : Cette conclusion joint le thème principal de l'appel (propre à la 1° parabole, des v. 2-10) à celui de l'élection définitive (qui ressort plutôt de la 2° parabole: Cf R. swaeles: art. cité, p. 662). Ce qui confirme leur complémentarité.
Luc parle bien d'une exclusion totale des premiers invités : « aucun des hommes... », mais c'est que chez lui, la parabole, ni en elle-même ni par son contexte, ne prenait valeur allégorisante, visant la défection d'Israël. Par contre, Mt qui porterait à donner ce sens < historique > à la parabole des Invités, évite de viser Israël dans sa conclusion, qui n'est ni éliminatrice ni exclusivement dirigée contre le peuple premièrement élu :
Beaucoup, en effet, c'est < Polloï > = innombrables, sans limitation. Peu, c'est « le petit Reste » des Prophètes : Ce « peu » de Juifs à répondre aux invitations réitérées des Prophètes, de Jésus lui-même puis des Apôtres, se trouve ré-uni grâce à « la Pierre Angulaire », à l'immense foule des païens appelés par contrecoup, et comme en dernière heure (v. 9-10 ; Col 3,11). Sur ce rapprochement entre « peu d'élus » et « petit Reste », cf. A. Feuillet, dans Rech. sr 1947, p. 322-26). Cependant, chez Luc aussi, l'exclusion de « beaucoup », et l'accès universel au Royaume de Dieu se trouvent prédits sous l'image de la Porte étroite (Lc 13,22-30).