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§ 244. Parabole du juge et de la veuve : Lc 18,1-8
(Lc 18,1-8)
— Sur la ténacité dans la prière, comme la parabole de l'ami importuné § 194 — Lc 11,5-8). Toutefois le contexte, différent, eschatologique § 242 -43), lui imprime un sens plus particulier : la demande est cette fois de justice (v. 3.5.7) — mais qui reste en suspens, puisque c'est celle du Jugement < dernier >. D'où la comparaison cette fois d'un juge ; et d'une veuve, comme de ce qu'il y a de plus seul et faible et pauvre, incapable de faire pression par influences ou cadeaux corrupteurs, et surtout spécialement confié à la Justice de Yahvé (// Dt 10,17-18 Ps 68,6 Dt 24,17-20 Ps 10,17-18 Ps 146,9 Pr 15,25 Is 1,17 Is 1,23 Jr 49,11).
Lc 18,1 // 1Th 5,17 Ex 17,8-13 — La parabole insistera sur la persévérance. Mais le « priez toujours », dont saint Paul donne l'exemple (Rm 1,10 Ph 1,4 Col 1,3 2Th 1,11) a été entendu de la tradition chrétienne, spécialement des moines, au point de susciter aux V° et VI° siècles les < acémètes > (du grec: sans sommeil), pour assurer en se succédant la < Laus perennis >, ou encore l'incessante < prière du coeur > de la Philocalie, ou l'adoration perpétuelle, etc. — mais on le voit, dans une spiritualité plus laudative que suppliante. Dans le De instituto christiano, où il se réfère par ailleurs à Lc 18,1 (Jaeger vm, 1P 57), Grégoire de Nysse explique comment, d'elle-même, la prière tend à se perpétuer (Joeger, p. 78): « Persévérons dans la prière, car elle est le coryphée du choeur des vertus, et c'est encore par elle que nous demandons à Dieu toutes les autres. Celui qui persévère dans la prière communie à Dieu : il lui est uni par une consécration mystique, une force spirituelle, une disposition qu'on ne peut exprimer. Car désormais, prenant l'Esprit pour guide et pour soutien, il brûle de la charité du Seigneur et bouillonne de désir, ne pouvant se rassasier de prière. De plus en plus, il s'enflamme de l'amour du bien et ravive la ferveur de son âme, selon cette Parole de l’Écriture : « Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif » (Jn 4,14 et 6,34)... Et ailleurs : « Le Royaume des cieux est au-dedans de vous » (Lc 17,21) (Trad. fr", p. 52).
ne jamais se lasser : Dans le sens paulinien de : ne pas « relâcher la poursuite d'un effort, perdre coeur au milieu des difficultés (notamment eschatologiques), lâcher prise avant d'avoir atteint le but, abandonner la lutte »: cf. 2Co 4,1.16; Ga 6,9 ; Ep 3,13 ; 2Th 3,13. Nous suivons, dans ce paragraphe, C. Spicq, dans RB 1961, p. 68-90. C'est Moïse qui demeure l'exemple même d'une prière soutenue, pour soutenir le combat d'Israël (// Ex 17).
Lc 18,2-5) — Ne respectait ni Dieu, ni l'homme: L'expression: < Sans foi ni loi > le constatait déjà. Mais l'évidence contemporaine a fait un lieu commun de cette corrélation : comme charité envers Dieu et le prochain vont de pair, la perte du sens de Dieu (si mal nommée : < la mort de Dieu >) entraîne celle du sens et du respect de l'homme lui-même.
une veuve venait le trouver: « Imparfait d'habitude et de répétition »; pendant longtemps: C'est l'essentiel de la parabole: il tarde.
Après quoi : « Marque l'écart, la séparation plutôt que la séquence ». Il y a rupture avec l'inertie précédente.
Je rendrai justice parce que... : Souligne que le juge en reste à son point de vue égoïste : son mobile n'est pas Dieu, ni la cause de cette veuve — bref : la justice - mais sa propre tranquillité.
Lc 18,6-7 // Si 35,12-19, — Et le Seigneur : C'est nommément le Christ, mais ce pourrait être aussi bien Dieu se révélant à travers Lui. De toutes façons, ce titre solennise la réponse, de même que le «je vous le dis » du v. 8.
C'est l'application de la parabole : Dieu est juge, mais son jugement tarde, et plus encore puisqu'il viendra en dernier. Il y a bien entendu « antithèse et a fortiori » (v. 7 = « combien plus... ») avec l'iniquité du juge de la parabole (A. Feuillet: Rech. sr 1948, p. 561), comme le déclare fortement le // Si 35,12-19 Si 35, précisément, Si 35,19 conclut que «le Seigneur ne tardera pas », alors que toute la parabole est faite pour nous prémunir contre les apparences: car Dieu semble ne pas réagir davantage que le juge inique; devant ce monde d'injustice, on dirait qu'il ne bronche pas...
Le réalisme de l'Évangile ne dénie pas l'éprouvant < silence de Dieu >, mais le souligne au contraire, non seulement par la comparaison (audacieuse) avec la conduite du juge inique, mais par la conjonction introduisant l'explication du v. 7 b : celle-ci « comporte la nuance de < réellement, en fait > » ; Dieu fera bien justice (v. 7 a), « alors qu'en fait Il tarde à répondre, en dépit de son abstention, quand même Il fait la sourde oreille » (Spicq, p. 81).
C'est le thème de la patience de Dieu, « lent à la colère... qui supporte l'iniquité, le crime et le péché », même s'il ne le laissera pas finalement impuni : révélation suprême faite à Moïse de ce Nom de Dieu, qui est Miséricorde (Ex 34,6-7 — BC I*, p. 272) — cf. Vtb < Patience de Dieu >). Le N.T.n'exalte pas moins ce « retard » : loin d'être désintéressement égoïste des souffrances de l'homme, cette patience est miséricorDieuse longanimité pour laisser le temps, aux pécheurs de se repentir, et d'autre part au nombre des élus d'être enfin complet: // 2P 3,9-15 Ap 6,9-12 Rm 3,25-26, traduisons par conséquent, suivant le littéral, « même si, au-dessus d'eux, Il fait preuve de longanimité » — « au-dessus d'eux » pouvant signifier soit que Dieu, voyant de plus haut, voit aussi plus loin que nous, soit qu'il garde la paix céleste, inaltérable et bienveillante à laquelle, en toute circonstance, nous pouvons toujours recourir. Et ce recours, c'est l'espérance même !
Mais cette patience de Dieu demande aux élus de s'en accommoder en patientant, eux aussi (// Ap 6,11); et Lc 18,7 b pourrait se traduire également : «pendant qu'il les fait patienter». Patience active toutefois, parce que suppliante :
Ils crient vers Dieu jour et nuit : « exprime la prière sous sa forme la plus intense, le cri de l'homme qui périt ». Sous son impassibilité apparente, Dieu en souffre et en tient compte, puisque notre prière et notre attente « hâtent la Parousie » (// 2P 3,12). Bien plus, Dieu est déjà venu nous soulager, en la personne de son Fils, « Agneau qui porte le péché et la souffrance du monde ». À notre tour, gardons-nous d'oublier qu'avec Lui, nous avons à être responsables et solidaires, par cette prière inlassable, spécialement pour ceux qui ont à souffrir tribulation et persécutions pour leur fidélité au Christ (puisque c'est précisément de cette situation qu'il est question dans ces § 242 -244). Et de même, prions pour ceux qui en sont à l'ultime combat de F< agonie > :
dostoïevski: Les frères Karamazov, VI, 3 g (Pléïade, p. 343): Jeune homme, n'oublie pas la prière. Chaque fois que tu pries, si tu es sincère, il s'élève de ta prière comme une étincelle, un sentiment nouveau, une pensée nouvelle qu'auparavant tu ne connaissais pas, et qui te donne un courage nouveau. Tu comprendras que la prière est une éducation. Retiens encore ceci : chaque jour, à tout instant où tu le peux, répète en toi-même : « Seigneur, aie pitié de tous ceux qui paraissent devant toi en ce jour ». Car à toute heure et à tout instant des milliers d'hommes terminent leur vie sur la terre, et leur âme se présente devant le Seigneur. Et combien d'entre eux ont quitté ce monde seuls, ignorés de tous, tristes et angoissés — et personne n'avait pitié d'eux; on ne savait pas même s'ils étaient morts ou vivants. Et peut-être qu'à l'autre bout de la terre, ta prière pour ce délaissé montera devant le Seigneur, bien que tu ne le connaisses pas du tout et que lui ne te connaisse pas non plus. Quand il se tiendra plein de crainte devant le Seigneur, quelle tendresse envahira son âme, dépenser qu'il y a quelqu'un qui prie pour lui — qu'il a laissé sur terre un être humain qui l'aime. Dieu même vous regardera tous deux avec plus de miséricorde. Car si toi, tu as pitié de cette âme, il aura pitié davantage encore, lui dont la miséricorde et l'amour sont infinis. Et il pardonnera à cause de toi.
Lc 18,8 a — Soudain : Ne signifie pas une venue prochaine du Jugement dernier : ce serait aller contre le sens même de la parabole. Mais le P. Spicq montre que l'expression, tout en pouvant signifier « promptement, vite, sans délai », prend suivant le contexte bien d'autres nuances : « inopinément, impromptu » (1Tm 5,22), ou: « soudainement », et encore: « complètement, immanquablement, à coup sûr... En qualifiant cette Justice de rapide ou de prompte, les écrivains sacrés pensaient moins à sa proximité, qu'à la hâte du zèle, la spontanéité d'une ferveur, la décision résolue d'une volonté souverainement efficace », de telle sorte qu'elle soit « certaine, totale, surprenante » (Art. cit. p. 81-84). Encore renforcé par le solennel : « Je vous le dis... »
Lc 18,8 b // 2Th 2,3 Mt 24,12 — Cette finale souligne la gravité de la situation d'apostasie généralisée que « le Seigneur » abrégera, « à cause des élus » § 294 — Mc 13,20). Mais n'en faisons pas le propre de notre siècle :
cyprien: De unitate Ecclesioe 26 (PL 4,518-520): C'est en regardant de loin notre temps, que le Seigneur a dit cette parole. Nous voyons s'accomplir ce qu'il a prédit : dans l'honneur rendu à Dieu, dans la justice, dans l'amour, dans l'action, il n'y a plus de foi. Personne ne craint « le Jour du Seigneur » ni les tourments qui attendent les impies. Ce que notre conscience craindrait si elle y croyait, elle ne le craint pas du tout, parce qu'elle n'y croit plus...
§ 245. Le pharisien et le publicain : Lc 18,9-14
(Lc 18,9-14)
— Dans le prolongement du reproche de Lc 16,15* § 234 , mais plus radicalement. Car si les Pharisiens cherchent à « passer pour justes devant les hommes » — et même à leurs propres yeux comme ici — c'est par un orgueil dont la double illusion est ici dénoncée :
1) confiance en soi, comme si tout ne venait pas de Dieu — et par là même l'orgueilleux n'est pas < juste >, puisqu'il vole Dieu de l'honneur qui lui est dû, comme le geai qui s'attribuerait les plumes de paon dont il se pare (sans compter qu'il est bien imprudent de se fier à soi-même quand on est si fragile) ;
2) comparaison flatteuse avec les autres, qui n'est pas plus < juste >, mais nécessairement partiale, faussée, puisqu'on ne peut être à la fois partie et juge. À l'inverse, saint Benoît : « Honorer tous les hommes » (Règle, ch. 4). La vérité, c'est l'humilité de se reconnaître pour redevable à Dieu de tout ce qu'il y a de bon en nous, et confiant en Dieu qui justifie les pécheurs (Lc 5,32 Lc 15,7), comme Il va le faire pour ce publicain.
Augustin: S. 115,2 (PL 38,656; Vives 17,190): Qu a-t-il demandé à Dieu, ce Pharisien ? Cherche dans ses paroles, tu ne trouveras rien. Il monta prier — mais il ne désirait pas supplier le Seigneur : plutôt se louer soi-même. Ne pas louer Dieu, se louer soi-même, c'était encore trop peu : en plus, il exprima son mépris pour celui qui priait.
Quant au publicain, il se tenait debout, à distance — et pourtant, il était, lui, proche de Dieu. La conscience de son coeur l'émouvait, mais un sentiment filial l'attachait au Seigneur. « Le publicain se tenait là, de loin », dit l'Écriture — mais Dieu Vécoutait de près. Car le Seigneur est « le Très-Haut », mais « il regarde les humbles choses », et « il connaît de loin les grands », tels que ce Pharisien. Il y a des élévations que Dieu connaît, de loin, mais ne pardonne pas.
Écoute encore, l'humilité du publicain : « il se tenait à distance » — c'est trop peu : « il n'osait pas même lever les yeux au ciel » : pour qu'on daignât jeter sur lui un regard, il ne regardait pas. Il n'osait pas regarder en haut : sa conscience l'écrasait, son espérance le soulevait. Écoute encore : « il se frappait la poitrine ». Le châtiment, il en était l'exécuteur sur lui-même. C'est pourquoi le Seigneur faisait miséricorde au pécheur qui confessait la faute. « Le publicain se frappait la poitrine en disant : < Seigneur, aie pitié de moi qui suis un pécheur >. Voilà quelqu'un qui prie ! Quoi d'étonnant si Dieu ne connaît plus la faute quand le pécheur la reconnaît (« Quid miraris, si Deus ignoscit, quando ipse agnoscit »).
À condition toutefois que le publicain n'aille pas, comme on le voit de nos jours, se glorifier de « n'être pas comme ces Pharisiens qui ont bonne conscience de pratiquer leur religion, et l'aumône, etc. » — car ce serait perdre ce qui vaut au publicain d'être pardonné et justifié par Dieu (v. 14 a), en cumulant avec les manques du publicain un orgueil pire que celui du Pharisien (qui lui, du moins, avait fait quelque chose pour Dieu et pour les autres...).
// 2S 7,18-26 — Ayant déjà donné en // L'humble prière des psaumes (cf. les références, dans la marge), choisissons cette fois pour modèle l'humble reconnaissance de David, non seulement pour la promesse qu'il vient de recevoir à titre personnel que le Messie naîtrait de sa Descendance, mais plus fondamentalement pour l'élection initiale et gratuite d'Israël par Yahvé. Ainsi, la Gloire de toute cette Histoire de notre Salut est bien rendue à son Auteur divin (v. 26).
Lc 18,14 a — Justifié : au sens fort de < rendu juste* >, Dieu remettant à ce publicain ses dettes*, et comblant gratuitement ses manques, défauts et péchés. Cf. § 80 — Jn 3,33-34*; cf. aussi à Rémission* et Rédemption*. C'est pour cette oeuvre-là que le Christ est venu § 42 ). L'erreur du Pharisien était précisément de croire pouvoir la gagner par ses oeuvres, alors que cette justification est Don de Dieu.
Lc 18,14b // Ps 147,6 — Même sentence qu'en Lc 14,11* § 224 , où l'on trouvera les principales références.
Grégoire de Nysse : De Instituto Christiano (Joeger vin, /, p. 66): C'est ici le sommet de la « philosophie » : que celui qui est grand par les oeuvres s'abaisse dans son coeur et condamne sa vie, la crainte de Dieu faisant tomber l'opinion qu'il a de lui-même. Ainsi il jouira de la promesse dans la mesure où il a cru et où il a aimé ; non dans la mesure où il a travaillé et s'est fatigué. Car les dons sont trop grands pour qu'on puisse trouver des labeurs qui en soient dignes. Ce qu'il faut, c'est une grande foi et une grande espérance; alors, la récompense sera mesurée à ces deux vertus, et non aux exercices. Et le support de la foi, c’est la pauvreté selon l'Esprit, et l’amour de Dieu sans mesure. (Trad. fi-, p. 39).
3. MINISTERE EN JUDEE [§ 246-278)
Après la grande incise de Saint-Luc (voir Introduction aux § 183 -245), nous retrouvons Mt et Mc. Dès leur premier verset, ils rejoignent Lc à l'arrivée de Jésus en Judée, par le Jourdain et Jéricho, d'où il montera pour sa triomphale entrée à Jérusalem § 268 -278). Entre deux s'insèrent les controverses et miracles à Jérusalem et Béthanie, que Saint-Jean est le seul à nous rapporter § 256 -267).
§ 246. Sur le divorce : Mt 19,1 -9 ; Mc 10,1-12
(Mt 19,1-9 Mc 10,1-12)
— Le Sermon sur la Montagne avait déjà tranché § 56 — Mt 5,31-32*). Ce qu'y ajoute le présent paragraphe, c'est d'une part la question posée par les Pharisiens, de l'autre le motif donné par le Christ à son intransigeance.
Mt 19,3 Mc 10,3 // Dt 24,1 — Le Deutéronome étant formel, la seule question discutée entre rabbins était de savoir pour quel motif la répudiation devenait légitime. L'expression de Dt 24,1 étant peu précise — voir au § 56 les significations possibles de ce « défaut déplaisant » — celui-ci pouvait s'interpréter soit au sens fort d'une conduite déshonorante (école de Shammaï), soit au sens large (école de Hillel), « pour n'importe quel motif » (selon les termes de Mt). Selon Mc, ce serait plus directement « une épreuve » pour mettre Jésus, dont la position devait être connue, en contradiction avec Moïse, sur la légitimité ou non de toute répudiation.
Mt 19,4-6 Mc 10,6-9 // Gn 1,26 Gn 5,1-2 Gn 2,22-24 — Réponse conforme à l'Esprit qui anime Jésus, venu pour accomplir le Dessein du Père. Le Christ en effet ne cherche pas à délimiter la Loi, mais à rentrer dans la Pensée d'amour initiale de Dieu, en créant le monde :
au commencement: réfère non seulement à la création d'Adam mais, comme dans le Prologue de Saint-Jean, à son « Principe » absolu, éternel : notre élection dans le Christ, dès avant la fondation du monde, pour que nous soyons, à l'image de la Trinité, « hommes et femmes » saints et immaculés devant Lui, dans la Charité (Ep 1,4; cf. § 1 — Jn 1,1*).
les fit homme et femme (// Gn 1,26 Gn 5,1-2): L'éternel Dessein de Dieu prend corps dans la constitution même du couple humain. Sa Volonté est donc inscrite au plus profond de notre nature, jusque dans notre constitution morphologique.
C'est pourquoi (// Gn 2,24) — cité plus complètement par Mt) : C'est une conséquence, et qui doit être permanente à travers la diversité des temps et des civilisations, non moins que la nature humaine sortie des mains de Dieu.
Mt 19,6 b-8; Mc 10,3-5) — En regard de ces réalités primordiales, c'est la Loi de Moïse elle-même qui devient < de circonstance >, et donc transitoire. Transcendance du Christ, qui ne se rattache pas à l'Ancienne Alliance ni au sacerdoce d'Aaron, mais apporte en Lui-même une Alliance nouvelle et meilleure, « selon l'ordre de Melchisédech », « prêtre du Très-Haut » (Gn 14,18, développé par l'Épître aux Hébreux, notamment au ch. 7) — cf. BC I / Bk, et I*, p. 92-93).
L'histoire du peuple hébreu, de Moïse à Jean-Baptiste, n'est qu'une phase, latérale et encore « sous tutelle » (Ga 3,19-4,31), un moyen temporaire, d'une Histoire de Salut voulue par Dieu pour tout homme, dès Adam, Noé, Abraham — et que Jésus vient rendre à cette vocation universelle.
Ce que Dieu a uni, que l'homme... : Cette indissolubilité du lien de couple est de droit divin. Elle est donc proprement < sacrée >. L'homme n'a pas le droit d'en légiférer. Toute loi autorisant le divorce est non seulement illégitime, mais impie; et nulle, au regard de la conscience, car il n'appartient pas à l'homme d'aller contre le dessein de Dieu — tout comme aucun homme ni pouvoir humain n'a le droit d'attenter par le viol ou la torture à la liberté donnée et respectée par Dieu même; ni de disposer, par euthanasie, de la vie qui est à Dieu.
C'est à cause de la dureté de votre coeur : Le terme est lourd de sens. Sur < l'endurcissement du coeur >, cf. § 45 — Mc 3,5 a*. Avec les images parallèles du < coeur de pierre > ou du < coeur incirconcis > (cf. § suivant), l'expression, chère aux prophètes, désigne la tentation perpétuelle de l'homme, depuis le Péché d’Adam : au lieu d'être, « à la ressemblance de Dieu », un Coeur aimant et fidèle, se raidir dans une autonomie égoïste, que ce soit contre « la femme de ta jeunesse, l'épouse de ton alliance », ou contre le Dieu de l'Alliance. Il est révélateur que ces deux alliances soient mises en parallèle dans la grande prophétie où Malachie annonce que « Yahvé hait la répudiation » (Ml 2,10-16, en // au § 56 ) — Mt 5,32, mais cité plus complètement en BC I / Eg).
// 1S 50,1 Jr 3,1 Is 54,6-8 — Comme le mariage est le grand sacrement de notre Alliance avec Dieu dans le Christ (Ep 5,25-33), ainsi le divorce est une image des ruptures d'Alliance qu'Israël a multipliées au cours de son histoire, en se « prostituant » aux cultes idolâtriques (nous allons précisément trouver mention de « prostitution » au v. 9 de Mt). Cela confirme qu'à travers la répudiation d'un conjoint, Dieu voit un autre cas de cette multiforme infidélité qui éloigne les hommes de Lui — de Lui qui est l'Unité indissoluble dans la Trinité des Personnes, la Plénitude intégralement communiquée, le Bonheur sans faille, éternellement partagé. C'est pour faire apparaître le drame de désalliance d'avec Dieu qui se profile dans les divorces familiaux, que sont mises en // Ici les prophéties d'Isaïe et de Jérémie. Mais elles sont faites surtout pour garantir notre espérance que, quand bien même Dieu aurait répudié Israël « notre mère », durant le temps de l'Exil (// Is 50,1), Il fera ce qu'un homme hésiterait à consentir : il reprendra l'infidèle, fût-elle «prostituée» (// Jr 3,1 Is 54,6-8 — cf. la parabole du mariage d'Osée, ch. 1-3).
Mt 19,9 Mc 10,10-11 — C'est la conséquence pratique, tirée de ce qui précède. Sur le sens de l'incise de Mt : « hormis le cas de prostitution », cf. au § 56 — Mt 5,32* / 4. Après avoir étudié les différentes interprétations, dans le livre entier qu'il consacre à Mt 19,3-12 et parallèles, Dom J. Dupont peut conclure : « La déclaration est parfaitement nette ; peu importe la forme dans laquelle on la lit dans les quatre passages de l'Evangile qui nous l'ont transmise, ou dans le texte où Paul lui fait écho (= en plus des présents versets, Mt 5,31-32 Lc 16,18 1Co 7,10-11). En taxant d'adultère tout mariage nouveau, Jésus refuse de reconnaître à la répudiation son principal effet. Il n'admet pas que le divorce puisse dissoudre le mariage; les divorcés n'ayant pas retrouvé leur liberté, sont incapables de contracter un nouveau mariage légitime » (Mariage et divorce dans l'Évangile, p. 75). En somme, les déclarations de l'Évangile portent sur 3 points :
1) Le divorce est-il permis ? — Le mariage tel que le Créateur l'a institué est indissoluble; le divorce est donc condamnable (réponse aux Pharisiens).
2) Effets du divorce - - Le divorce ne dissout pas le mariage ; un nouveau mariage contracté par une personne divorcée serait adultère (explication aux disciples).
3) Le divorce est-il toujours interdit ? — En cas d'inconduite, le mari peut répudier sa femme sans encourir la responsabilité de l'adultère qu'elle commettrait en se remariant (Mt 5,32) ; mais pas plus qu'elle, il ne peut se remarier sans commettre un adultère (19,9). L'exception consentie par rapport à 1) ne constitue pas une exception par rapport à 2). La Loi évangélique n'admet plus de divorce au sens normal de ce terme (Ibid., p. 157).
§ 247. La continence volontaire: Mt 19,10-12
(Mt 19,10-12)
— Ce n'est en fait qu'un second corollaire, joint par Mt seul, au premier corollaire, commun à Mt-Mc, sur l'illégitimité du remariage des divorcés. Le cadre indiqué par Mt au v. 10 est d'ailleurs le même que celui de Mc 10, 10 : après la réponse publique aux Pharisiens, les disciples revenus entre eux, « à la maison* » (Mc), obtiennent de leur Maître des éclaircissements supplémentaires. Leur réflexion dénote d'ailleurs en Mt un point de vue typiquement masculin « de l'homme envers la femme », alors que, suivant la réponse du Christ dans Mc 10,11-12, il devrait être réciproque. Et le propos qu'à prendre les choses comme vient de les redéfinir l'Évangile, « mieux vaut ne pas se marier », est une réaction d'égoïsme.
La formule de Mc 10,12 admettant que l'initiative de répudiation puisse venir de la femme comme de l'homme suppose un droit « quasiment exclu des milieux palestiniens », mais reconnu par les gréco-romains. Ainsi, Saint-Marc « témoigne d'une attention spéciale à la portée universelle du message évangélique » (Cf. f. gils, dans RB 1962, p. 518).
Mt 19,11-12) — Tous ne comprennent pas ce mystère : Litt. « cette Parole ». S'il s'agissait seulement de la réflexion désabusée des disciples qui précède immédiatement (v. 10), l'explication qui suit ne viserait que ceux qui renoncent au mariage, et l'on y a vu communément un encouragement évangélique adressé à ceux qui se consacrent à Dieu par le voeu de chasteté. Mais il semble plus obvie de prendre au sens fort cette < Parole >, donc de l'entendre de ce qui est dit par le Christ au paragraphe précédent, et notamment au v, 9 : même une répudiation ne rend pas libre d'avoir de nouveaux rapports conjugaux (J. Dupont: Mariage et divorce, ch. 7). « Ce mystère » va dans ce sens, en même temps qu'il rappelle la valeur sacramentelle du mariage (Ep 5), renforçant sa valeur d'Alliance indissoluble.
Tous ne comprennent pas... Que celui qui peut comprendre... : Le verbe grec signifie fondamentalement : « avoir de la place, posséder une certaine capacité ou contenance »; d’où : « donner place dans son intelligence, comprendre ». On rejoint ici Mt 13,11 : « À vous, il a été donné de connaître les mystères du Royaume » § 127 *). Il s'agit bien du Don d'Intelligence § 18 — // Jn 7,15* ; et § 155 — Mt 15,16*), auquel doivent répondre les efforts des disciples (d'où l'appel final en Mt 19,12 b, mais aussi 11,15; 13,9.43; 24,15): « Partout, c'est la même conception: < comprendre > est une prérogative des disciples, par opposition à ceux du dehors ; une prérogative, mais aussi un devoir: il faut qu'ils comprennent. Jésus les y conduit par ses explications, sans les dispenser cependant d'un certain effort d'attention et de réflexion. Mais < comprendre > n'est jamais conçu comme « un don particulier », qui avantagerait certains disciples à l'exclusion d'autres... C'est un don divin, certes, mais qui distingue les disciples de ceux qui ne le sont pas... Il s'agit de choses que l'on doit comprendre, si l'on est véritablement disciple... » (J. Dupont: Ibid., p. 189-190).
Mt 19,12 // Dt 23,2 Is 56,3-5 Sg 3,13-14 Col 2,11-13 — Si les eunuques n'étaient pas admis dans l'assemblée liturgique d'Israël (// Dt 23,2), c'était parce que participer aux célébrations implique « d'offrir son corps comme une oblation vivante, sainte, agréable à Dieu, en sacrifice spirituel » (Rm 12,1), et que la victime du sacrifice doit être sans tare ni défaut (Ml 1,6-14). Mais, bien entendu, les déficiences physiologiques de l'homme ou de la femme ne sont aux yeux de Dieu qu'une pauvreté à combler, dès lors que le coeur de ces malheureux s'est tourné vers Lui (// Is 56 et Sg 3). Et le Christ les donne ici en exemple comme il déclare « bienheureux les pauvres qui le sont dans l'Esprit ».
Ce v. 12 est en effet un < Mâshâl > = un procédé littéraire à base de comparaison (cf. BC I*, p. 331). Les deux premiers types d'eunuques, de naissance ou par mutilation, servent d'image forte et réaliste pour signifier la force et le réalisme avec lesquels doit être entendue la transposition spirituelle du sacrifice de ce pouvoir génésique, soit que les circonstances l'imposent comme dans le cas du paragraphe précédent (où une séparation effective d'avec le conjoint n'autorisait pas pour autant à se remarier), soit par une vocation religieuse consacrant uniquement à Dieu toutes les sortes de pouvoirs d'aimer. C'est le même genre d'exigence que l'amputation de la main, du pied ou de l'oeil s'ils devenaient occasion de péché § 176 — Mt 18,8-9*), et en particulier instruments de l'adultère § 55 — Mt 5,28-30) — donc dans le même contexte qu'ici). C'est en ce sens que saint Paul demandera la « circoncision du coeur » (Rm 2,25-29), laquelle n'est d'ailleurs pas à pratiquer par soi-même, mais par une intégration baptismale au Christ (// Col 2,11-13). On voit le véritable contresens qu'il y aurait à prendre ce < mâshâl > pour une prescription à exécuter physiquement, alors qu'il est révélateur de la réalité < mystique > de notre union sacramentelle au Christ-Époux.
en vue du Royaume des cieux : Tel est bien le but, seul assez total pour exiger et légitimer tous les sacrifices. C'est une application de la parabole du trésor ou de la perle § 137 — Mt 13,44-46), « soit pour entrer plus aisément dans ce Royaume, soit pour travailler au Règne de Dieu » (Lagrange), comme dans le cas des prêtres se libérant des charges familiales pour être plus entièrement donnés à leur ministère (J. Dupont, dont nous suivons par ailleurs l'exégèse, ne retient que le premier de ces deux buts. Mais pourquoi le premier, certainement plus fondamental, exclurait-il le second ?).
// 1Co 7,1 1Co 7,9 1Co 7,7 1Co 7,17 — Même si la Parole du Christ est à « comprendre » de tous ses disciples, chacun ayant à garder la chasteté propre à son état : dans le mariage, dans les cas malheureux où il a fallu se séparer du conjoint... à plus forte raison s'adresse-t-elle à ceux et celles qui sont appelés à vouer leur virginité même au Christ, comme saint Paul y encourage dans ce ch. 7 de la 1° aux Corinthiens. La Tradition n'a donc pas eu tort de voir en ce verset le fondement évangélique qui donne à la chasteté sacerdotale ou religieuse leur valeur pleinement humaine de vies consacrées à un plus total et divin Amour:
dietrich von Hildebrand : Defence of purity, p. 192-195 : La sainteté de la personne rend à Dieu une gloire beaucoup plus grande que l'état de virginité consacrée comme tel. La sainteté est le but suprême, commun à tous : nous entendons par là la réelle et complète transformation d'un homme dans et par la puissance du Christ, la lumière et le reflet de Jésus dont la ressemblance rayonne de nous quand « ce n'est plus nous qui vivons, mais le Christ en nous ». Le mariage intérieur avec Jésus, la plus haute mesure d'amour surnaturel pour Lui, et pour toutes les créatures en Lui, devient notre principe de vie, la souveraineté indiscutée de cette vie divine que nous a donnée le baptême : tel est le but essentiel proposé à tout homme sans exception, la mission de tout être humain, dont l'accomplissement donne à Dieu une gloire plus grande que n'importe quel état de vie, si élevé soit-il, ou l'acte héroïque par lequel cet état est choisi. « La volonté de Dieu, c'est votre sanctification » (1Th 4,3-8). C'est seulement par la sainteté que l'on est membre pleinement du Corps mystique du Christ. Plus nous sommes saints, plus notre personnalité tout entière participe à la vie divine du Christ et glorifie Dieu avec Lui et en Lui.
Si élevé que soit l'honneur de la virginité consacrée, on peut lui appliquer ce que saint Paul dit du don de prophétie ou de la foi qui transporte les montagnes: l'homme qui la possède sans amour, n'est rien...
Un plus grand amour : voilà donc ce que doit présenter la vie de l'épouse du Christ: un plus grand amour de Jésus qui est la Source de l'amour, mais aussi une plus grande participation à l'amour de Jésus pour toutes les créatures. L'amour de la vierge consacrée doit embrasser aussi les créatures ; et pas seulement « le prochain » en général, mais particulièrement les personnes qu'elle doit aimer dans leur individualité concrète...
Il n'y a de restriction que sur le mode : l'épouse du Christ n'a le droit d'aimer qu'en Jésus, avec Jésus et par Jésus. Mais pour cette raison même, son amour est beaucoup plus pur et plus profond, de même qu'il est plus grand que tous les amours purement naturels, parce qu'il est à un plus haut degré une participation à l'amour de Jésus, l'Homme-Dieu, pour ses créatures...
Il y a là un « mystère » (v. 11), fruit < mystique > du < sacrement > baptismal et eucharistique. Le traduire, comme on l'a fait, en termes psychanalytiques de < sublimation >, serait le trahir (cf. R. Guardini: Le Seigneur 1P 314). « Comprenne » qui aura assez de foi pour entrer dans ce mystère d'Amour. Il est d'une telle plénitude (sur-naturelle puisque divine) que nulle de ses exigences ne saurait paraître excessive !

§ 248-255. Accueillir le royaume
Entre les § 248 à 255, il y a sinon continuité, du moins tonalité commune: le Royaume étant le Don gratuit de Dieu, y sont plus aptes ceux qui, ne pouvant compter sur eux-mêmes, sont prêts à l'accueillir avec humilité et gratitude: le publicain attendant sa justification de Dieu, l'eunuque volontaire « en vue du Royaume », les petits enfants, le riche même à condition qu'il ne s'accroche pas à son avoir, mais s'en remette au « Dieu de l'impossible » § 250 — Mt 19,26*), ceux qui ont tout quitté pour suivre le Christ § 251 , et les Ouvriers de la onzième heure qui n'ont pas gagné leur journée § 252 . Les prérogatives mêmes des Apôtres doivent se fonder sur une plus grande disponibilité § 251 et 254-55).
§ 248. Les petits enfants : Mt 19,13-15; Mc 10,13-16; Lc 18,15-17
(Mt 19,13-15 Mc 10,13-16 Lc 18,15-17)
— Comme d'habitude, en Mc la scène est plus sentie : on voudrait que Jésus touche les enfants; et Il se fâche contre ses disciples... Mt, lui, souligne la transcendance sacrée du Christ en traduisant : imposer les mains en priant. Mais ici et là, c'est le même mystère sacramentel et sauveur du contact avec l'humanité du Dieu incarné, dont l'hémorroïsse ou le sourd-muet nous ont montré les effets § 143 et § 157 -158*).
Mt 19,14 b; Mc 10,14 b; Lc 18,16 b // Ps 8,3 Ps 78,3 Dt 11,18-19 1S 2,18 1S 2,26 1S 3,10 — Il ne faudrait pas insister trop exclusivement sur l'idée négative que les auditeurs du Christ pouvaient avoir de l'enfance comme d'un âge «imparfait, négligeable, dépourvu d'intelligence et de raison° (J. Dupont: Béatitudes n, p. 145-151 et 160) : témoins les // tirés des psaumes, ou l'exemple de Samuel, auquel on pourrait ajouter celui de Daniel. L'enfant devait au contraire être instruit très tôt, du Nom de Dieu (cf. le commentaire du P. Tournat sur le Ps 8,3, dans RB 1971, p. 25-26), ou de l'Alliance (// Dt 11,18); Voir ce que Robert Aron dit de cette éducation, dans Les années obscures de Jésus, ch. 2, 3, 4, p. 47-116). Mieux vaudrait dire qu'il y a correspondance entre une certaine innocence et simplicité de l'enfant, et l'attirance de Dieu pour les < petits > et les humbles § 110 — Mt 11,25*). Non certes au sens que leurs qualités propres mériteraient aux enfants le Royaume, mais parce qu'ils sont disposés à mieux répondre à l'initiative de Dieu, comme l'indique la suite de cet Évangile :
Le Royaume de Dieu leur appartient : C'est la formule même de la 1° Béatitude § 50 — Mt 5,3, celle des pauvres, auxquels se trouvent donc équiparés ici les enfants. Leur incapacité à se suffire leur évite de se fier à eux-mêmes, et les rend aptes à recevoir le Don de Dieu § 81 — Jn 4,10.
à ceux qui leur ressemblent: // Ep 5,1 Ph 2,15 — À cette Béatitude sont donc invités plus directement ici tous ceux qui entrent dans cet < esprit d'enfance > — si bien remis en honneur par Thérèse de Lisieux. Voie d'humilité (sur laquelle reviendront les § 254 -55*). Il n'y a pas à se forcer : dans le mystère chrétien, nous sommes tous « enfants de Dieu » (voir les //), « nouvellement nés » à cette vie du Royaume que l'Église doit être toujours mieux (1P 2,2 Jn 3,5-8).
Mc 10,15 Lc 18,17 Mt 18,3 // Ps 116,6 — Confirme et précise le verset précédent : le point sur lequel Jésus demande à ses disciples de ressembler aux enfants, c'est de recevoir le Royaume. Avec la nuance qu'indique le verbe grec : « recevoir avec empressement, en réponse à l'initiative bien intentionnée d'autrui, réponse qui établit une relation personnelle entre celui qui donne et celui qui accueille ». C'est le verbe habituellement employé pour l'accueil de la Parole de Dieu (Lc 8,13 Ac 8,14 Ac 11,1 Ac 17,11 1Th 1,6 Jc 1,21) ou de « l'Évangile » (2Co 11,4), donc de « la grâce de Dieu » dont cet Évangile est l'annonce (2Co 6,1 — cf. J. Dupont : Ibid. p. 174). Cet accueil, qui conditionne l'entrée dans le Royaume, montre bien que le Royaume est en réalité déjà là, du fait de l'Incarnation rédemptrice du Christ, « Enfant du Père », mais que notre liberté reste entière de le recevoir, et par le fait, d'y entrer.
comme un enfant: non pas : comme [on reçoit] un enfant, mais : comme un enfant [le reçoit] — avec la même simplicité et empressement (précision ajoutée, comme d'habitude, entre crochets). J. Dupont donne et préfère un autre sens : « comme [si l'on était] un petit enfant ».
Mc 10,16 — Il les embrassait : Quelle précieuse marque de la tendresse du Seigneur pour tous ses « enfants » ! Leur imposait les mains : donc Mt n'inventait rien; seulement il précise d'emblée ce que Mc n'ajoute qu'in extremis. Et les bénissait : R. Guardini a noté que l'Évangile rapporte seulement 3 bénédictions du Christ: outre celle-ci, la grande < bénédiction > de la prière consécratoire eucharistique § 318 *), et celle du départ, au moment même de l'Ascension § 374 ). Sur la Bénédiction, cf. BC I*, p. 87-88 ; 93-94; 305. « La bénédiction va à la vie. Les choses inanimées ont leur mesure d'être; elles restent comme elles sont. Le vivant, au contraire, possède une source en lui. Il y a en lui le mystère d'un commencement. Il grandit et se multiplie. C'est à ce mystère que s'adresse la bénédiction, qu'il s'agisse de la vie du corps, du coeur, de l'oeuvre ou de l'action. Elle remue les profondeurs intérieures, dégage la source, fait surgir, grandir, donner la vie. La bénédiction peut être donnée à tout ce qui possède une vie immanente. La malédiction, au contraire, c'est la stérilité, elle rend le vivant semblable à l'inanimé... La bénédiction est une puissance qui se penche sur le vivant, pour lui accorder la fécondité et l'accomplissement. Celui-là seul en dispose, qui est capable de créer... Quand Jésus bénit les enfants, la profondeur que remue sa bénédiction est au-delà de ce qui fait grandir les corps, réchauffe le coeur... : Que les enfants des hommes deviennent des enfants de Dieu, des fils et des filles du Père céleste, que la fécondité humaine se prolonge dans la fécondité céleste, que les travaux et les combats de la terre et de l'histoire aboutissent aux granges éternelles... voilà ce que poursuit la bénédiction du Christ » (Le Seigneur I, p. 326-328).
§ 249. Le jeune homme riche : Mt 19,16-22; Mc 10,17-22; Lc 18,18-23
(Mt 19,16-22 Mc 10,17-22 Lc 18,18-23)
- Tel est le titre que lui donne la Tradition, d'après Mt 19,20. Mais d'après Mc, où l'épisode est tellement mieux pris sur le vif, cet homme parle de sa jeunesse comme point de départ dont il semble s'être quelque peu éloigné, pour devenir le « notable » de Lc 18,18. En tous cas, par son abord même, il témoigne de la jeunesse de sa ferveur (Mc 10,17).
Comme Jésus se mettait en route (Mc) : Correspond aux refrains de la grande incise de Lc (cf. Introd. aux § 183 -245). Mais le vocabulaire montre que cette précision vient bien de Marc lui-même. Et ce rappel de la condition itinérante du Christ et de ses disciples prépare l'appel du Maître à cet homme : « Viens avec moi » (v. 21*).
Mt 19,16-17a; Mc 10,17-18 Lc 18,18-19 /7 Ps 109,21 Tt 3,4-7) — Dès le premier mot, est indiqué ce qui va être mis en question : c'est le bien, le bon, la bonté, le bonheur : Bon Maître... il s'en alla tout triste, car il avait de grands biens. Mais la dénégation du Christ est surprenante : « Nul n'est bon, que Dieu seul ». Ne sait-Il pas qu'il est lui-même Dieu ? Ou bien dirait-il ici qu'il n'est pas Dieu, comme l'hérésie arienne le prétendra en s'appuyant précisément sur cette Parole et sur une autre, plus formelle encore : « Le Père est plus grand que moi » § 328 — Jn 14,28*) ? Ne serait-ce pas pour prévenir cette objection que, dès l'Évangile de Saint-Matthieu, on a déplacé l'épithète du nom au verbe : au lieu de « Bon Maître, que ferai-je... ? » (Mc-Lc), « Maître, que ferai-je de bien ! ».
À cette dernière question, les exégètes répondent généralement par l'affirmative. Mais peut-être Mt voulait-il simplement rendre plus rigoureuse l'opposition du Bien cherché, et des biens, de ces richesses qui vont entraver cet homme ? Car il devrait rester entendu que la question de la divinité du Christ n'est même pas posée ici. Ce que cherche cet homme (et nous tous), c'est de posséder la vie éternelle : en Mt, verbe « avoir »; en Mc-Lc, expression traditionnelle dans le Judaïsme : « hériter la vie éternelle ». Que l'origine en soit l'acquisition ou l'héritage (= thème du < Royaume-Don >, au § précédent), la vie éternelle est désirée comme possession. Cet homme riche imagine tout en termes d’avoir : ses biens terrestres, le bien qui donne le ciel; et s'il appelle Jésus « bon Maître », c'est qu'il espère gagner ce bonheur éternel par ce bon < guru >.
Comme d'habitude, le Christ cherche à élever ce désir encore trop naturel aux perspectives sur-naturelles qui sont celles de la foi : le Bon, le Bien, le Bonheur, le Ciel s'identifient à Dieu, car tous ces noms, que la philosophie qualifie de < Transcendantaux >, comme le Vrai ou le Beau, désignent des qualités inhérentes à l’être. Il y a identité absolue entre le Dieu qui se nomme « je suis » et la Vérité, la Bonté, la Beauté. Cela n'exclut ni que Jésus — qui s'appellera aussi « je suis » § 260 -61) — Jn 8,24*) et s'affirmera « la Vérité et la Vie » § 326 - Jn 14,6) — soit la révélation vivante de la Bonté salvatrice et de l'Amour divin pour les hommes (// Tt 3,4-7), ni même que les hommes puissent être bons, justes, et même parfaits (Mt 5,45 Mt 5,48 Mt 22,10 Lc 6,45). Mais l'insistance porte ici sur « Dieu seul », en correspondance avec « une seule chose te manque », soulignant l'opposition entre le bien, unique, qui fait le Bonheur éternel du ciel, et la multiplicité radicalement insuffisante des richesses.
Or il arrive qu'il devienne nécessaire de choisir entre Dieu et Mammon § 233 ; et c'est à un tel choix — celui du Trésor, ou de la Perle auxquels on sacrifie tout le reste — que Jésus prépare cet homme riche, comme il avait félicité Marie, contre les récriminations de sa soeur Marthe : « il suffit de peu, ou même d'une seule » — si l'on a bien choisi « la meilleure part » § 192 *).
Mt 19,17 b-19; Mc 10,19 Lc 18,20 // Lv 18,4-5 Sg 6,18 — Première réponse de Dieu à la quête insatiable du Bonheur par les hommes : le respect du Décalogue, conforme à la nature suivant laquelle Dieu nous a créés. Il est notable pourtant que Jésus ne cite que les 5°, 6°, 7°, 8°, et enfin 4° commandements, sans rien dire des 1°, 2°, 3° concernant Dieu — tout comme, en Mt 25,31-46, pour entrer dans la vie éternelle (= Mt 19,17c) les élus n'auront à répondre que de leur charité envers le prochain.
Tu ne feras de tort à personne (Mc) : Cette addition au Décalogue proprement dit (Ex 20) n'en est pas moins dans la ligne de l'Ancienne Alliance: en témoignent les // Dt 24,14 et Si 34,21-22, où se retrouve le même verbe stigmatisant « l'acte par lequel on prive le pauvre du nécessaire, parfois le salarié de son dû » (S. Légasse: L'appel du riche, p. 39) — mais tout ce livre est une étude du présent paragraphe, comme « contribution à l'étude des fondements scripturaires de l'état religieux »).
entrer dans la vie éternelle : Comme au § précédent, « entrer dans le Royaume ». Cela répond à la question posée initialement (v. 16 de Mt). Elle était relativement nouvelle puisque, si longtemps, le Peuple élu ne s'était fait qu'une image vague et peu attirante de l'Au-Delà, comme une existence d'ombres dans le < Shéol > (BC I*, p. 183-84).
Mt 19,20-21 Mc 10,20-21 Lc 18,21-22 — Jésus ne dénie pas que cet homme soit un fidèle observateur des commandements, y compris de l'amour du prochain (Mt). Mais s'il est vrai qu'il n'y a rien au-dessus, pourquoi demander : « Qu'y a-t-il encore (Mt) ?» — Parce que c'est le propre de l'amour de vouloir toujours en faire plus ! Ainsi l'Amour de Dieu, comblé en sa Trinité, n'en a pas moins voulu déborder encore dans la création, suscitée comme capacité d'accueil à ce Don inépuisable. Ainsi la vie spirituelle qui se satisferait de son acquis signerait son arrêt de mort, car elle ne peut se poursuivre qu'en allant « de sommet en sommet » (Ps 84,8), comme Grégoire de Nysse l'a montré dans sa Vie de Moïse. Ainsi Vincent de Paul témoigne, par son propre exemple, que « l'amour est inventif à l'infini ».
Jésus, fixant sur lui son regard (Mc) : C'est de ce même regard que Jésus a vu en Simon la pierre sur laquelle Il bâtirait son Église § 25 — Jn 1,42*). Ce n'est pas un regard de découverte, car l'initiative vient de Dieu ; et c'est Lui qui a, de toujours, « discerné d'un regard éternel, appelé, justifié » ses disciples (Rm 8,29-30, en // au § 41 ; Jn 15,16). Comme le Christ avait admiré la loyauté de Nathanaël ou la foi du centurion § 25 — Jn 1,47 ; § 84 — Mt 8,10), Il est sensible, humainement et divinement sensible, à cette jeune ferveur qui s'accorde si bien avec la sienne. Son regard est celui de la Rencontre entre cet Amour éternel et l'être éphémère qu'il a suscité et qu'il éternisera lui-même. Comme dans l'amour humain on parle de < coup de foudre >, un lien vient de naître, « plus fort que la mort » — et que le refus...
Il l'aima: C'est le verbe de l'Agapè: « Il exprime d'abord un jugement d'estime qui peut aller jusqu'à l'admiration », ainsi qu'une « hospitalité », un accueil cordial se manifestant « dans sa physionomie, le ton de sa voix, son attitude... son visage dut s'éclairer d'un sourire d'approbation et de bienveillance » (C. Spicq: Agapè 1P 81-84). Mais c'est aussi un appel : « élection — » dilection — » vocation à la sainteté », qui est aussi séparation (Col 3,12 Rm 1,7 — cf. BC I*, p. 298-99).
« Une seule chose te manque » (Mc-Lc) : À relation nouvelle, exigence nouvelle. Ce n'est pas la Loi qui aurait à être complétée, mais l'intimité nouvelle avec le Christ (« viens avec moi ») demande qu'on y sacrifie au besoin tout ce qui l'empêcherait. « Si tu veux être parfait » (Mt) : La perfection, c'est Dieu. Le Sermon sur la Montagne est un appel à être parfait comme Lui, c'est-à-dire : Amour-Don, illimité (Mt 5,44-48). Mais par conséquent, c'est aussi une invitation au détachement, et plus encore à la confiance, à la remise totale entre les mains de l'Aimé qu'impliqué ce détachement (S. Legasse : Ibid. p. 147-183).
Va, vends tout ce que tu as, et donne-le... : Nous avons déjà rencontré cette injonction au § 228 — Lc 14,33*, et expliqué que, si elle vaut en principe pour tout disciple, comme une exigence possible à laquelle il faut être prêt, elle ne s'impose de fait qu'à titre personnel, et comme une vocation particulière, bien déterminée. Zachée ne sera pas blâmé de se proposer à donner « la moitié de ses biens » § 269 — Lc 19,8-9). Mais dans le cas présent, c'est cet appel que Jésus adresse expressément à cet homme, entre tous: «une seule chose te manque.. » Plus précisément encore, Il s'adresse à sa liberté, expression de ce que cet homme a de plus intime : « Si tu veux... » (Mt).
donne-le aux pauvres: C'est Luc surtout qui avait, jusqu'à présent, insisté sur ce devoir de l'aumône (Lc 11,41 Lc 12,33 Lc 14,33). Mais ici, les trois Synoptiques se rejoignent, comme étant ce que le Christ demande à ceux qu'il appelle plus particulièrement. Et par là, il est donc juste que cet Evangile fonde le voeu religieux de pauvreté, comme celui de chasteté l'était au § 247 *.
tu auras un trésor dans le ciel: Non seulement prévoyance, comme à propos de l'Économe infidèle § 233 — Lc 16,9*), mais réponse à la question initiale : Que faire pour entrer dès maintenant dans la vie éternelle ? — Vends tout pour ce Trésor qu'est le Royaume § 137 — Mt 13,44, car « là où est ton trésor, là sera aussi ton coeur » § 64 — Mt 6,21.
et viens avec moi: C'est la définition même du disciple: § 25 — Jn 1,37* et § 41 * in fine. Rien que dans ce ch. 10 de Mc, on retrouve « suivre » aux v. Mc 10,28 Mc 10,32 Mc 10,52. Et telle est bien la vocation particulière que Jésus propose à cet homme — qu'il aime et qui cherche la vie éternelle, c'est-à-dire « la vie avec Lui », pour toujours. Les sacrifices demandés s'éclairent par là, comme par l'adoption de la vie itinérante, toute donnée à l'évangélisation et au salut d'Israël puis du monde entier, qui est celle de Jésus et de ses Apôtres (Mc 10,17a). N'ont-ils pas eux-mêmes tout quitté pour le suivre § 31 , § 41 et § 251 ? Voir aussi, au § 184 , l'intransigeance du Christ, et en //, celle d'Élie pour la vocation d'Elisée.
Mt 19,22 Mc 10,22 Lc 18,23 // Is 35,10 — Le Bonheur, c'est Dieu, donc d'aller vers Lui, à la suite du Christ. « Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints », disait Léon Bloy. En se laissant retenir par ses grands biens, cet homme nous montre la raison même pour laquelle Dieu demande ce sacrifice : non par une exigence arbitraire et tyrannique, mais comme la condition nécessaire à notre propre libération. C'est difficile § 250 ; mais heureux qui répond à cette vocation d'apôtre et d'intime du Christ § 251 , et // Is 35,10, prophétisant l'ère messianique).
Luc le miséricodieux ne nous dit même pas que le < jeune homme > s'en alla ; et de toute manière, l'Évangile se tait sur les suites de cette vocation manquée. Mais Roland Cailleux imagine bien que, même si notre liberté répond mal, la Rencontre avec le Christ continue de travailler ceux qu'il a ainsi appelés ; car « les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance » (Rm 11,29).
C'est le jeune homme riche qui monologue : « Au fond, il ne nous demande pas de nous améliorer mais de nous transformer. Ce qu'il veut, c'est un nouvel homme... Maintenant, je vis seul, mais le pire, c'est que je ne tire plus aucune joie de ma fortune. Chaque fois que je fais une aumône, elle me paraît insuffisante, si large soit-elle... Mes terres et mes champs ne me paraissent pas réels... C'est comme si je tenais à une chose à laquelle je ne tiens pas » (La religion du coeur, p. 91-92).
§ 250. Le danger des richesses: Mt 19,23-26; Mc 10,23-27; Lc 18,24-27
Mt 19,23-26 Mc 10,23-27 Lc 18,24-27
— Une fois de plus, l'entretien < en public > de Jésus se prolonge en cette leçon qu'en tire le Maître, < en privé >, pour mieux former ses disciples.
Mt 19,23 Mc 10,23-24 Lc 18,24 — Mc insiste, en redoublant l'exclamation désabusée du Christ (v. 23 et 24 b), et en notant par deux fois qu'elle stupéfie les Apôtres (v. 24 et 26 a) : on est naturellement porté à penser que l'argent facilite les choses (et surtout peut-être quand on a toujours été pauvre, comme eux). Pourtant l'A.T.prévient déjà que, si la richesse et la puissance ne sont pas, de soi, condamnables, il ne faut pas se fier à elles, ni s’enorgueillir : car notre confiance n'est heureusement pas en nous ni en nos biens, mais dans la miséricorde avec laquelle Dieu juge ceux qui ont su rester dans la vérité de l’humilité : // Si 13,24 Pr 18,11-12 Pr 18,10 Jr 9,22-23 Ps 62,11-13 Ps 62,
difficile d'entrer dans le Royaume (Mc 10,24b) : Dans cette reprise, il n'est pas précisé comme à la première fois que c'est difficile « à ceux qui ont des richesses ». Mais plutôt que de bâtir un roman sur une Parole indépendante du Christ, de teneur plus générale, que l'Évangéliste aurait insérée ici « assez maladroitement » (!) en doublet, n'est-ce pas au contraire un effet tout naturel que, les riches étant expressément visés aux v. 23 et 25, le redoublement de l'exclamation au v. 24 puisse être allégé de cette précision, pour être plus < lapidaire >, donc percutant ! Par contre, Jésus l'introduit par un « mes enfants » qui tempère de son affection la dureté de la sentence.
Mt 19,23-26 Mc 10,25-27 Lc 18,25-27 // Za 8,6 — La porte de Jérusalem soi-disant surnommée < trou d'aiguille > est une de ces misérables inventions auxquelles recourent des esprits soi-disant critiques plutôt que d'admettre l'évidence du sur-naturel. Ici, le Christ entend si bien parler à'impossibilité totale qu'au lieu de détromper la conclusion logique des disciples: « en ce cas, nul ne pourra être sauvé », il renchérit: oui, c'est non seulement difficile (v. 23 et 25 de Mc) mais impossible — humainement :
R. Guardini: Le Seigneur I, p. 322: De soi, c'est impossible. De soi, l'argent enchaîne, que ce soit un franc ou un million. Mais c'est le signe de la grâce toute puissante de Dieu, si un homme vivant dans une ambiance matérielle devient un propriétaire chrétien... de sorte que la possession elle-même devienne liberté ».
Tout est possible à Dieu : Cf. § 4 — Lc 1,37* et ses //, Gn 18,13-14; Jr 32,27. Même profession de foi en Job (Jb 42,2). Dieu a créé en se jouant les merveilles innombrables de l'univers. C'est Lui encore qui suscite notre liberté, plus fortement que nos résistances intimes et tous les liens dont nous sommes entravés. Ce qui semble hors-la-loi à notre science rudimentaire, rentre dans son infaillible providence; et cela même qui, pour nous, est réellement sur-naturel, « im-possible », lui est tout < naturel > (// Za 8,6) dès lors que c'est précisément de son ordre divin, comme ici :
entrer dans le Royaume de Dieu : répété 2 fois en Mt et Lc, 3 fois en Mc. Au surplus, c'est bien sur cette < entrée > que roulent ces § 247 à 250 (Mt 19,12 Mc 10,15 Mc 10,21 Mc 10,23 Mc 10,24 Mc 10,25). Quoi d'étonnant si naître à cette vie éternelle d'enfant de Dieu, dépassant évidemment les possibilités de l'homme, ne peut être que de l'initiative et du ressort de Dieu !
Le sens de ce paragraphe (et des précédents) est donc différent de celui de < La Porte étroite > § 72 — Mt 7,13-14*) : il s'agit moins de l'ascèse nécessaire à l'accès au Royaume, que de l'espérance avec laquelle doit être reçu le Don de Dieu.
Jésus, les regardant (Mc 10,27a): Le même verbe que pour le jeune homme riche (Mc 10,21*), suggérant que Jésus lance également un appel à ses disciples, de faire cet acte d'espérance:
§ 251. La récompense du détachement : Mt 19,27-30; Mc 10,28-31; Lc 18,28-30
(Mt 19,27-30 Mc 10,28-31 Lc 18,28-30)
— De fait, c'est en ce sens que Pierre prend la parole, au nom des Douze : « Nous avons tout laissé... nous t'avons suivi... » C'est clair : il oppose leur conduite, point pour point, à celle du < jeune homme riche > qui, faute de renoncer à tout donner, s'en est allé. Mais ce n'est pas forfanterie, car ils l'ont fait\ Aussi, loin de blâmer, ni de reprocher à Pierre son attente d'une rétribution — « Qu'y aura-t-il pour nous ?» — le Christ va-t-il bien plutôt la leur confirmer. C'est que, viser si totalement le Royaume qu'on se libère de tout le reste, faire tellement confiance au Christ qu'on s'engage sur sa voie, quelle espérance, en acte ! Intéressée ! — Oui, certes ! noblement intéressée, comme partie prenante de l'Alliance proposée. Car ce n'est pas le marchandage d'un mercenaire se décidant d'après le montant du salaire. D. Marguerat le souligne ajuste titre : « La question n'est pas érigée en condition préalable de l'obéissance; c'est à l'intérieur de la suivance (dont ne les ont pas dissuadés les risques à prendre, ni les ruptures à accomplir) que les disciples s'interrogent... » (Le Jugement... p. 461).
Ne tombons pas en effet dans le piège où s'empêtrèrent Fénelon et Bossuet, dans leur controverse sur < l'amour pur >. Il n'y a pas opposition mais complémentarité entre la charité pure et l'espérance : « On peut se désintéresser de tout quand on aime, sauf d'être uni à l'aimé ; et plus on aime, étant aimé, plus on est certain que l'aimé se donnera. Il est nécessaire à la charité elle-même que l'espérance en jaillisse, car tant que dure l'éloignement de la fin, elle continue à dépendre de l'espérance qu'elle suscite. Elle est fondée, en effet, sur la communication que Dieu fait de son bien, de sa béatitude, et c'est en ce bien devenu commun que s'accomplit l'union d'amour. Or dans la mesure où cette communication nécessaire à la charité n' est pas encore faite (complètement), elle est < en espérance >, et ne pas espérer serait priver la charité de sa base » (J.H. nicolas : DS IV, p. 1223).
Mt 19,28 // Sg 3,5 Sg 3,7 Da 7,9 Da 7, Da 7, Da 7,27 Ap 20,4 Ap 21,5 Ap 3,21 1Co 6,2 — Verset propre à Mt, ici. Mais on le retrouve substantiellement en Lc 22,30, donc en un contexte différent (voir Introd. aux § 321 -324). Déclaration solennisée par l'Amen, je vous le dis initial.
à la nouvelle genèse : Le mot typiquement hellénistique de < Palingénésie > ne se retrouve dans le N.T.qu'en Tite 3,5, où il exprime la < nouvelle naissance > qu'opéré le baptême chrétien. A. Feuillet en tire argument pour son interprétation de ce verset, qui ne viserait pas tant le Jugement dernier que Pâques et la Pentecôte, où les Apôtres furent < intronisés > à la tête de l'Eglise (voir NRT 1949, p. 715-722). Mais, si le mot est rare, le thème de la régénération du monde lors de la Fin des temps est au contraire familier au genre apocalyptique, d'Isaïe 43,19 à l'Apocalypse (notamment le // Ap 21,5 — Cf. J. Dupont, dans « Biblica » 1964, p. 364-65). Qu'au surplus, le renouvellement du ciel et de la terre soit, dans Isaïe 65,17 et 66,22, symbole de l'ère messianique, tandis que dans Ap 21,1, il annonce la Parousie, nous rappelle une fois de plus qu'il faut se garder de tomber dans l'< eschatologisme >*, en opposant et en tranchant ce qui n'est que stades successifs de la même métamorphose, en cours...
quand le Fils de l'homme siégera sur le trône de gloire: Là encore, on pourrait l'entendre de l'Ascension. Mais le // avec Da 7 et Ap 20-21 évoque davantage la Parousie. Vous siégerez aussi : La promesse n'est pas inouïe : sans parler d'Ap 20,4 et de 1Co 6,2 les // Sg 3,5 Sg 3,7 Da 7,9 Da 7, Da 7, Da 7,27 déjà ces assesseurs.
Sur douze trônes : s'adresse donc aux Apôtres, spécifiquement.
jugeant : C'est le sens le plus normal du verbe < Krinein >. Mais il peut signifier également : gouverner, comme le firent les < Juges > en Israël. Il semble que ce soit en ce sens que les Apôtres l'aient compris, provoquant la demande de Jacques et Jean de « siéger à droite et à gauche du Christ régnant » § 254 - Mt 20,21*). Mais il est vrai aussi que cette image du Christ venant, dans la Gloire, prendre place sur le trône comme il convient à un juge (Ps 7,7-9), pour le Jugement dernier, se retrouve en termes très semblables dans Mt 25,31 (et encore en Mt 16,27 ou 13,41) — cf. le dossier de J. Dupont: art. cit. p. 371-381).
// Da 7,9 Da 7,10 Da 7,13 Da 7,14 Da 7,21 Da 7,22 Da 7,27 — Nous avions déjà rencontré ce parallèle à propos du paralytique pardonné § 40 , in fine). A. Feuillet en tirait la conclusion que le Christ était venu pour susciter « le peuple des saints du Très-Haut ». C'est dans cette perspective < ecclésiale > que Jésus a confié à Pierre le pouvoir des clefs du Royaume des cieux § 165 — Mt 16,19*) qui, comme le dit magnifiquement la Liturgie, « lui fait ouvrir les paradis célestes aux bienheureux » (et rappelons-nous que la question qui court dans les présents paragraphes est celle d'« entrer dans le Royaume »). En Mt 18,18, le pouvoir d'absolution avait été donné aux Douze, les associant à ce pouvoir de jugement que le Christ a exercé lui-même sur la terre, dans la miséricorde. En Mt 19,28, Il les associe également au Jugement éternel que lui a confié le Père (Jn 5,21-27), si bien qu'après avoir été de bons « intendants des mystères de Dieu » en ce monde (1Co 4,1), ils continuent d'être, dans l'Église triomphante du ciel, intercesseurs pour leurs frères de l'Église encore < militante > ici-bas § 233 — Lc 16,10-12*). Ainsi, les Évangiles nous révèlent-ils l'admirable continuité avec laquelle Jésus forme ses Apôtres, pour associer progressivement et définitivement ses successeurs à sa mission salvatrice. Il convient donc de prendre ici « juger » en son sens le plus large, impliquant plus fondamentalement qu'un simple pouvoir juridictionnel, une association au ministère du Christ, en ce monde et dans l'autre (cf. D. Marguerat: Le Jugement..., p. 464-66).
Mt 19,29; Mc 10,29-30; Lc 18,29-30) — Quiconque : Extension de la promesse à tous les disciples, mais proportionnelle seulement, bien que de même nature.
Une maison, ou des frères... ou des champs : Explicite le « tout quitté » de Pierre, au v. 27. Non seulement les biens, mais la vie familiale et professionnelle. Ce n'est d'ailleurs pas propre à l’Évangile : telle était déjà la vocation d'Abraham (Gn 12,1 — BC I*, p. 87-89). Ce qu'y ajoute l'Évangile, c’est :
à cause de mon nom (Mt), à cause de moi et de l'Évangile (Mc), pour le Royaume de Dieu (Lc) : L'équivalence des trois motifs est à remarquer. Et tous précisent que c'est bien la récompense d'un < apostolat > pour répandre son nom, ou l'Évangile, et par là, attirer au Royaume...
recevoir le centuple, maintenant, en ce monde (Mc-Lc) : On ne saurait distinguer plus nettement de « la vie éternelle, dans le monde à venir », cette première rétribution. Le fait qu'elle soit mêlée de persécutions confirme encore que la promesse vaut bien pour la vie terrestre, en butte à la contradiction, des disciples du Christ. Nous avons un bel exemple, en saint Paul, de cette existence persécutée mais rayonnante de la joie et de l'espérance de partager la Passion et la Résurrection du Christ (2Co 4,7-18 cf. 1Co 4,9-13, c'est-à-dire la suite du ch. où Paul s'affirme « intendant des mystères de Dieu »).
Ce centuple n'est évidemment pas à prendre quantitativement : la preuve en est que Mc et Lc emploient une expression moins chiffrable : « plusieurs fois autant ». Dès les Pères de l'Église, on l'a donc entendu des biens spirituels, cent fois plus précieux que tout ce qu'il a fallu trancher de < charnel > (Jérôme). Mais le Père Lebreton, après avoir cité et loué cette interprétation, fait remarquer non sans raison que Me indique trop précisément une correspondance entre ce qui a été sacrifié et ce qui sera reçu (comme Job), pour qu'on puisse s'en tenir à une transposition générale du matériel au spirituel (dans Rech. sr 1930, p. 42-44). Et il cite saint jean de la croix, peu suspect de visées terre-à-terre : « Comme dit le Sauveur, dès cette vie < on lui rend cent pour un >. De manière que si vous refusez une joie, le Seigneur vous en donnera cent en cette vie spirituellement et temporellement ; comme aussi pour un plaisir que vous recevrez de ces choses sensibles, vous aurez cent dégoûts et cent déplaisirs. Parce que, de la part de l'oeil déjà purgé en les joies de la vue, l'âme reçoit une joie spirituelle, s'élevant à Dieu en tout ce qu'elle voit — que ce qu'elle voit soit divin ou soit profane... Et ainsi en les autres sens déjà purgés. Parce que, comme en l'état d'innocence, tout ce que nos premiers Parents voyaient, parlaient, mangeaient, etc. dans le paradis leur servait pour un plus grand goût de la contemplation — pour ce qu'ils avaient la partie sensible bien sujette et ordonnée à la raison ; de même celui qui a le sens purgé et sujet à l'esprit, de toutes les choses sensibles — voire même dès le premier mouvement — il en tire la délectation d'un savoureux regard et contemplation divine » (La Montée du Mont Carmel, III, ch. 26, p. 386-87).
En somme, ce qui centuple la valeur de ce monde, c'est que nous soyons assez libérés de nos attachements pour que toute chose retrouve sa perspective, de sorte que nous y reconnaissions Dieu qui s'y donne à nous. Mais n'est-ce pas cela que disaient les Pères, et mieux encore :
ambroise : Extraits du Sermon 8 sur le Ps 118 (PL 15,1296-1298): « Voici que nous avons tout laissé »: cela veut dire: nous n'avons pas recherché les biens de ce monde, nous n'en avons pas demandé notre part. C'est toi, que nous avons choisi comme part.
Tu as laissé, ô Pierre, ce que tu avais, et maintenant tu dis : « Ce que j'ai, je te le donne » (Ac 3,6), et sur ta parole un estropié se lève. Tu as laissé ce que tu avais, et tu as reçu ce que tu n'avais pas : le Christ est ta part, le Christ est ta possession...
Celui qui aura quitté son père, sa mère... recevra le centuple dès ce monde, et en outre la vie éternelle. Nous en connaissons plusieurs, qui après avoir donné leurs biens aux pauvres, ont fait fortune. Mais il ne faut pas demander au Seigneur ce salaire terrestre : c'est plutôt Dieu lui-même, qui est la part et l'héritage de ceux qui ont tout quitté : la récompense parfaite, qui ne se compte pas par centaines mais qui est plénitude achevée : « Moi, dit-il, je suis ton Dieu ». Il ne dit pas «je serai », mais dès maintenant je le suis, dès maintenant j'habite en toi, dès maintenant je te possède... Parmi l'abondance variée des biens qui se présentent, tu as donc cette part. Dieu t'offre de choisir : l'or, l'argent, les honneurs, la noblesse. Enfin, il se propose lui-même pour être ta part. Tu as devant toi plusieurs lots : choisis celui que tu préfères. Ne t'embrouille pas dans des calculs, mais suis l'appel de la grâce.
Mt 19,30; Mc 10,31) — Le lien entre ce qui précède et la sentence concluant le paragraphe n'est pas évident. Aussi vaut-il mieux d'abord constater que le même proverbe est répété en Mt 20,16, encadrant par conséquent la parabole des Ouvriers de la onzième heure § 252 . C'est donc à partir de celle-ci, et de ses rapports avec le § 251 , que l'on pourra déterminer le sens de ce verset :
§ 252. Les ouvriers de la onzième heure : Mt 20,1-16
(Mt 20,1-16)
— Que cette parabole soit l'explication de la double sentence de Mt 19,30 et Mt 20,16, Mt le souligne par le « Car » initial, puis par le « c'est ainsi » final (Mt 20,16). Il faut donc d'abord comprendre la parabole, pour voir en quoi elle vérifie la sentence, et nous avertit de ne pas prendre la promesse de rétribution du § 251 à contresens.
Sous son aspect globalement < réaliste >, le récit s'avère bien plutôt construit point par point, souvent < en dépit du bon sens >, donc très volontairement pour nous alerter que nous avons à deviner quelque chose du mystère qu'est la constitution du Royaume. (Cf. Introd. aux § 125 -139) — D. Barsotti; § 127 — Mt 13, 10*; § 191 *. A. Feuillet l'a démontré pour cette parabole, dans son étude sur : Les ouvriers de la vigne et la théologie de l'Alliance, Rech. SR 1947, p. 303-327).
Mt 20,1-2 // Ps 80,9-15 Si 24,1 Si 24,17 Tb 5,15-16 — Le Royaume des cieux est semblable... : Début classique au point qu'on ne le remarque plus, alors qu'il est la clef de toute la parabole : puisqu'il s'agit du Royaume des cieux, le Maître en est Dieu. Sa vigne est Israël, peuple qu'il a élu, multiplié, transplanté, protégé : outre les // Ps 80 et Si 24,1 Si 24, cf. surtout Is 5, en // à § 281 , et plus généralement Vtb < Vigne >. Le Christ vient, au crépuscule de l’A.T., pour être « la Vraie Vigne », en accomplissement* du mystère de vie et d'unité dont Israël était la < pré-figure >* § 329 — Jn 15).
C'est le maître qui sort à la recherche d'ouvriers, contrairement à l'embauche ordinaire ; et la plaie du chômage nous a fait reconnaître que procurer un travail, créer des emplois, est service rendu d'abord aux employés, autrement laissés « sans rien faire » (Mt 20,6). Quand, au surplus, le maître est Dieu, le Créateur, Il pourrait tout aussi bien se passer de « serviteurs inutiles », auxquels, en rigueur de termes, « Il ne doit rien » § 240 *), puisque c'est Lui qui, dès le départ, a tout donné, y compris, avec l'existence, la capacité de le servir.
Il convint avec eux d'un denier, pourtant : Convention, contrat comme le fut l'Alliance, conclue « de bon matin » avec Noé, premier cultivateur de la vigne, Abraham puis Israël, au Sinaï. Dieu sera fidèle à ses engagements, donnant en guise de denier, la Descendance, la Terre et les Bénédictions annoncées en Ex 23,20-26 Lv 26,3-13 Dt 7,12-15. Et s'il est vrai que, comme le montre le // de Tb 5,15-16, il y a toujours possibilité d'une gratification supplémentaire, Dieu y pourvoira au-delà de toute mesure, en réalisant sa toute première Promesse que, du lignage de La Femme, naîtrait le Sauveur (Gn 3,15 — BC I*, p. 61-62). Ces ouvriers de la première heure que sont les Juifs n'ont donc pas à se plaindre d'avoir été trop strictement rétribués, suivant leur Alliance.
Mt 20,3-7 // Ac 2,14 Ac 2,21 = Jl 3,1-5 Si 5,7 Si 14,12 — Pour Dieu et son Royaume, la < journée > s'étend à l'histoire de l'humanité. Chercher à déterminer les époques précises qu'auraient bien pu représenter les 3°, 6°, 9° et 11° heures était sans doute excessif, et l'on voit bien que la parabole vise finalement à opposer ceux qui ont été recrutés « de bon matin » à ceux de la onzième heure. Les Pères ne se trompaient donc pas lorsqu'ils comprenaient que ces embauches incessantes correspondent beaucoup moins à ce qui se passe pour les travaux matériels, qu'à la succession des deux Alliances, l'Ancienne et la Nouvelle, où se trouvent enfin embauchés les païens, jusque-là restés à l'écart. Sur une journée de travail de douze heures, la onzième est en effet la dernière ; dans le langage du N.T.elle est plus précisément celle « des derniers temps » ou « des derniers jours », ouverts par la venue du Messie (// Ac 2,17-2, qui est une citation du prophète Jl 3,1-5 He 1,2 1P 1,20).
Mt 20,8-15 // Lv 19,13 Dt 24,14-15 Rm 9,20-24 Ex 33,19 Ps 25,8 Ps 85,11 Ps 31,20 — Le soir venu : C’est matériellement conforme à l’attention que la Loi porte aux besoins des pauvres (// Lv et Dt). Mais si la journée est ici parabole de l'histoire du Salut, le soir est la douzième heure, celle de la mort et du Jugement (Si 5,7 Si 14,22). Que la distribution du salaire soit confiée à l'intendant, est-ce une allusion au rôle du Christ, à la Parousie (D. Marquerai, p. 453; bonnard, p. 293)? En tout cas, on voit combien l'on est amené à s'interroger sur la signification de chacun des éléments de la parabole (contrairement au refus trop absolu de Jülicher).
en commençant par les derniers jusqu'aux premiers: C'est nécessaire, dit-on, pour que les premiers aient de quoi récriminer. Même venant après, cela n'aurait pas été moins choquant pour les premiers. En réalité, derniers et premiers a surtout pour sens de nous rappeler que la parabole vise à illustrer la sentence de Mt 19,30 et Mt 20,16, désignant donc les premiers comme Israël, et les derniers venus comme les chrétiens.
Ils murmuraient : Comme en Lc 5,30 Jn 6,41-43* § 163 ; 1Co 10,10 Ph 2,14.
« Ces derniers-là » : Non seulement par leur durée de travail, mais au sens péjoratif. Et l'on a raison de comparer ce mépris offensé à celui du Fils aîné, frère du Prodigue § 232 — Lc 15,30*), ou du Pharisien vis-à-vis du Publicain de la parabole § 245 — Lc 18,13*). Cela nous rappelle qu'il y a ici en jeu bien autre chose que la justice sociale : la préférence de Dieu pour les « derniers », pauvres, pécheurs, païens.
Si l'on s'en tenait à la stricte justice distributive en effet, le raisonnement du Maître resterait discutable : certes, il l'a observée dans son contrat avec les ouvriers de la première heure ; à coup sûr aussi, il est libre de donner à qui lui plaît ! Mais « la situation est intolérable précisément parce que l'employeur a décidé arbitrairement de traiter certains ouvriers selon leur droit, et d'autres selon sa générosité à Lui. S'il veut être généreux pour les uns, qu'il le soit pour tous ; s'il veut s'en tenir à la loi pour les uns, qu'il s'en tienne à la loi pour tous » (J. Dupont: Ass. S. n, 56, p. 20). « L'égalité des salaires équivaut à une inégalité de traitement » (D. Marquerai, p. 454). Ces murmures sont donc révélateurs des sentiments peu avouables qui peuvent se cacher sous le beau masque du sens de la justice : une défense jalouse de droits devenus privilèges, c'est-à-dire prisés non pas tant pour eux-mêmes, que comme interdits aux autres. C'est cette jalousie-là qui rend « leur oeil mauvais » (v. 15; cf. § 65 — Mt 6,22*, J. DuPlacy).
Le tort des ouvriers de la première heure est exactement celui-là : ils font des choses du Salut une question mathématique de pure justice distributive, et durcissent la rétribution que Dieu continue d'être prêt à leur accorder, parce qu'ils la tiennent non seulement pour un droit strict, mais pour un privilège qu'ils ne veulent pas partager avec ceux qui ne l'auraient pas < gagnée > comme eux. On se rappelle que c'était précisément le reproche des trois paraboles que Jésus opposait aux murmures des Pharisiens § 230 et 232) — Lc 15,4-7 et Lc 15-32* — et voilà, sous la diversité apparente, une < concordance > de plus entre les Évangiles, ici de Mt et de Lc). L'esprit du judaïsme étant fondamentalement attaché à cette équivalence rigoureuse entre l'observance de la Loi et sa rétribution, la liberté que marquait Jésus dans ses rapports avec pécheurs ou païens ne pouvait qu'être violemment choquante aux yeux des Pharisiens.
C'est que pour Jésus, « la justice n'est pas une loi qui dominerait tout y compris Dieu lui-même, mais Dieu est la justice en personne » (R. Guardini : Le Seigneur I p 296) ; et comme Il est le Créateur, sa justice est justifiante : en Lui, miséricorde et vérité, justice et paix s'embrassent (// Ps 85,11), dans la liberté et la force novatrice du Coeur (voir au § 232 — Lc 15,28-30* guardini).
Non qu'il nie le principe même d'une rétribution (comme on l'a vu au paragraphe précédent), ni qu'il refuse de tenir ses engagements (le denier de la parabole). Mais ses rapports avec les hommes sont d'un ordre, qualitatif, personnalisé, qui est celui de l'amour, libre de ses choix et de ses dons (// Ex 33,19 Ps 25,8 etc.).
Dès l'origine, Dieu est bon (Mt 20,15) — dernier mot de la parabole proprement dite). C'est par pure bonté qu'il prend le parti de nous créer, nous embaucher, nous promettre une rétribution... Il tiendra Parole, pourvu que tous ces dons soient reçus par nous avec la gratitude joyeuse des humbles, reconnaissant qu'on ne leur devait rien § 240 *).
Nous sommes donc ici en présence d'une opposition fondamentale entre l'esprit calculateur des Pharisiens, forts de leurs privilèges, et la générosité de l'Esprit divin d'amour et de don (Une parabole de Rabbi Zeera, IV° siècle après J.c, dont l'histoire est extérieurement semblable, mais vise à tout rétablir au point de vue de la seule justice rétributive, manifeste bien la différence entre les deux esprits. On trouvera cette parabole en D. Marguerat, p. 456-57, ou J. Dupont, p. 21). Venu du pharisaïsme, saint Paul combattra cette religion de « la justice par les oeuvres » — non sans grandeur, mais difficile à tenir (Ga 3,10 — par l'Evangile de la foi, confiante que Dieu nous donne cette justification, en son Fils. Et l'Apôtre tance vertement ceux qui osent « répliquer à Dieu » comme les ouvriers de la première heure, inconscients du ridicule de Lui en remontrer en fait de justice (// Rm 9,20-24).
Mt 20,16 (et Mt 19,30) : C'est ainsi : applique à la réalité mystique du Royaume — dont cette parabole était une image (Mt 20,1) — l'exemple des ouvriers de la première et de la onzième heure :
1) En première ligne, c'est l'annonce de l'admission des païens à égalité avec les Juifs (cf. Ga 3,28, en // au § 334 — Jn 17,21; et Col 3,11, en // au § 226 . Et si les Juifs ne veulent pas l'accepter, c'est eux, les premiers « fils du Royaume* », qui perdront leur héritage, comme l'annonçait déjà Mt 8,11-12* § 84 . C'est en ce sens que certains manuscrits ajoutent ici : « car il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus », avec la même portée, non pas générale mais relative à ce drame du refus d'Israël, qu'en Mt 22,14* où la même sentence conclut la parabole convergente des Invités au festin § 282 .
2) Mais Mt 20,16 est la reprise de Mt 19,30, conclusion du § 251 sur la rétribution des disciples du Christ, et introduction au § 252 . Ce contexte montre que, suivant Saint-Matthieu, l'avertissement vaut également des serviteurs de la Nouvelle Alliance : eux aussi doivent prendre garde à ne pas accaparer comme privilège et monopole ce qui leur est promis. Car ce « ferment des Pharisiens » (Mt 16,11) n'est pas propre aux Juifs: il est une tentation permanente, comme Jacques et Jean eux-mêmes en sont la preuve, au § 175 *, puis aux § 254 -55* (qui vont conclure le groupe de ces paragraphes 248 à 255). Ancienneté, services, mérites, sont d'abord des grâces, aux yeux de serviteurs « à qui Dieu ne devrait rien » en stricte justice rétributive ; et leur meilleure récompense est dans leur association au Maître, en cultivant sa Vigne...
3) Encore plus généralement, ce qui se révèle à travers cette sentence, est le < retournement évangélique > chanté par le Magnificat, expliqué par la parabole sur le choix des places : « Quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé » § 224 — Lc 14,11*.
De fait, ainsi Dieu agit-il tout au long de l'histoire du Salut, faisant bénéficier le cadet de l'héritage (Isaac plutôt qu'Ismaël, Jacob et non Ésaü), choisissant Israël parce qu'il était « le moindre de tous les peuples » (Dt 7,7-8), Saül parce que descendant de « la moindre de toutes les familles de Benjamin, la plus petite tribu d'Israël » (1S 9,21), puis le destituant au profit du nouveau venu, David lui-même, petit dernier oublié de la nombreuse famille de Jessé (1S 16, en // au § 165 — Mt 16,16). Pourquoi cette constante dans la conduite providentielle ? - Pour que soit reconnue la liberté de l'Amour divin qui nous choisit et nous attire nous-mêmes librement (Bc I*, p. 132-133) ; et de même Il nous récompensera à la fois justement et surabondamment (Mt 19,29).
En somme, ce qu'enseignent ces deux inséparables paragraphes 251-52, c'est la double erreur inverse des Pharisiens et de Luther : certes, la rétribution est grâce, mais non pas « sola gratia ». Par la suprême bonté de Dieu, l'oeuvre de l'homme peut coopérer à un Salut pourtant totalement oeuvre divine (cf. D. MARGUERAT, p. 473-75).
La sentence de Mt 19,30 et Mt 20,16 doit cependant garder pour nous valeur A'avertissement, comme elle l'avait en Lc 13,30 § 220 *), où elle concluait la parabole sur < la Porte étroite >, et le transfert de la vocation d'Israël à toutes les nations (cette fois encore, situant autrement la même Parole du Christ — qu'il ne cite donc pas en ce § 251 — Luc ne s'accorde que mieux avec Mt et Mc, qui l'ont réservée pour ici : concordantia discordantium !). Aussi, le « beaucoup » de Mt 19,30 doit être compris non comme une atténuation (beaucoup = pas tous), mais comme une menace : il y en aura beaucoup à passer derniers pour s'être glorifiés d'être des premiers. Soyons humbles, et reconnaissants.
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