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III. DANS L’EGLISE ET POUR L’EGLISE
"Il est heureux que nous soyons ici" : la vie consacrée dans le mystère de l’Église
29. Lors de la Transfiguration, Pierre parle au nom des autres Apôtres : "Il est heureux que nous soyons ici" (Mt 17,4). L’expérience qu’il fait de la gloire du Christ, tout en ravissant son esprit et son cœur, ne l’isole pas, mais au contraire le lie plus profondément au " nous " des disciples.
Cette dimension du "nous" amène à réfléchir à la place de la vie consacrée dans le mystère de l’Église. Ces dernières années, la réflexion théologique sur la nature de la vie consacrée a approfondi les perspectives nouvelles découlant de la doctrine du Concile Vatican II. À sa lumière, on a pris acte de ce que la profession des conseils évangéliques appartient indiscutablement à la vie et à la sainteté de l’Église [52]. Cela signifie que la vie consacrée, présente dès les origines, ne pourra jamais faire défaut à l’Église, en tant qu’élément constituant et irremplaçable qui en exprime la nature même.
C’est évident du seul fait que la profession des conseils évangéliques est intimement liée au mystère du Christ, car elle a pour mission de rendre présente en quelque sorte la forme de vie que le Christ a choisie, en montrant qu’elle est une valeur absolue et eschatologique. Jésus lui-même, en appelant certaines personnes à tout abandonner pour le suivre, a inauguré cet état de vie qui, sous l’action de l’Esprit, allait se développer progressivement au cours des siècles, sous les différentes formes de la vie consacrée. La conception d’une Église composée uniquement de ministres sacrés et de laïcs ne correspond donc pas aux intentions de son divin fondateur telles qu’elles apparaissent dans les Évangiles et les autres écrits du Nouveau Testament.
La consécration nouvelle et particulière
30. Dans la tradition de l’Église, la profession religieuse est considérée comme un approfondissement unique et fécond de la consécration baptismale en ce que, par elle, l’union intime avec le Christ, déjà inaugurée par le Baptême, se développe pour être le don d’une conformation qu’exprime et réalise plus complètement la profession des conseils évangéliques [53].
Cette consécration ultérieure a toutefois une particularité par rapport à la première, dont elle n’est pas une conséquence nécessaire [54]. En réalité, quiconque est régénéré dans le Christ est appelé à vivre, par la force qui vient du don de l’Esprit, la chasteté correspondant à son état de vie, l’obéissance à Dieu et à l’Église, un détachement raisonnable des biens matériels, parce que tous sont appelés à la sainteté qui réside dans la perfection de la charité [55]. Mais le baptême ne comporte pas par lui-même l’appel au célibat ou à la virginité, le renoncement à la possession des biens, l’obéissance à un supérieur, sous la forme précise des conseils évangéliques. La profession de ces conseils suppose donc un don de Dieu particulier qui n’est pas accordé à tous, ainsi que Jésus lui-même le souligne dans le cas du célibat volontaire (cf. Mt 19,10-12).
D’ailleurs, à cet appel correspond un don spécifique de l’Esprit Saint, afin que la personne consacrée puisse répondre à sa vocation et à sa mission. C’est pourquoi, comme en témoignent les liturgies de l’Orient et de l’Occident, au cours du rite de la profession monastique ou religieuse et dans la consécration des vierges, l’Église invoque sur les personnes choisies le don de l’Esprit Saint et associe leur oblation au sacrifice du Christ [56].
La profession des conseils évangéliques est aussi un développement de la grâce du sacrement de la Confirmation, mais cela dépasse les exigences normales de la consécration propre de la Confirmation en vertu d’un don particulier de l’Esprit, qui fait développer de nouvelles capacités et produire de nouveaux fruits de sainteté et d’apostolat, ainsi que le montre l’histoire de la vie consacrée.
Quant aux prêtres qui font profession des conseils évangéliques, l’expérience montre que le sacrement de l’Ordre reçoit une fécondité particulière de cette consécration, du fait qu’elle est une exigence et un appui pour un lien plus étroit avec le Seigneur. Le prêtre qui fait profession des conseils évangéliques est particulièrement aidé à revivre en lui la plénitude du mystère du Christ, également grâce à la spiritualité propre de son Institut et à la dimension apostolique de son charisme. En effet, chez le prêtre, la vocation au sacerdoce et la vocation à la vie consacrée se rejoignent pour former une unité profonde et dynamique.
Ce qu’apportent à la vie de l’Église les religieux prêtres intégralement consacrés à la contemplation est aussi d’une valeur incommensurable. Dans la célébration eucharistique, en particulier, ils accomplissent un acte de l’Église et pour l’Église, auquel ils unissent l’offrande d’eux-mêmes, en communion avec le Christ qui s’offre au Père pour le salut du monde entier [57].
Les rapports entre les différents états de vie du chrétien
31. Les différents états de vie, dans lesquels, selon la volonté du Seigneur Jésus, s’articule la vie ecclésiale, présentent des rapports mutuels et il est utile de s’y arrêter.
Tous les fidèles, en vertu de leur régénération dans le Christ, ont en commun la même dignité ; tous sont appelés à la sainteté ; tous participent à l’édification de l’unique Corps du Christ, chacun selon sa vocation et selon les dons reçus de l’Esprit (cf. Rm 12,3-8) [58].L’égale dignité de tous les membres de l’Église est l’ouvre de l’Esprit, elle est fondée sur le Baptême et sur la Confirmation, et elle est corroborée par l’Eucharistie. Mais la pluralité est aussi l’ouvre de l’Esprit. C’est lui qui fait de l’Église une communion organique dans la diversité des vocations, des charismes et des ministères [59].
Les vocations à la vie laïque, au ministère ordonné et à la vie consacrée peuvent être considérées comme paradigmatiques, du moment que toutes les vocations particulières, d’une manière ou d’une autre, les rappellent ou s’y rattachent, prises séparément ou conjointement, selon la richesse du don de Dieu. En outre, elles sont au service l’une de l’autre, pour la croissance du Corps du Christ dans l’histoire et pour sa mission dans le monde. Dans l’Église, tous sont consacrés par le Baptême et par la Confirmation, mais le ministère ordonné et la vie consacrée supposent l’un et l’autre une vocation distincte et une forme spécifique de consécration, en vue d’une mission particulière.
La mission des laïcs, à qui il appartient "de chercher le Royaume de Dieu en gérant les affaires temporelles et en les ordonnant selon Dieu" [60],a pour fondement propre la consécration du Baptême et de la Confirmation, commune à tous les membres du Peuple de Dieu. Les ministres ordonnés, en plus de cette consécration fondamentale, sont consacrés par l’Ordination pour poursuivre dans le temps le ministère apostolique. Les personnes consacrées, qui s’engagent dans les conseils évangéliques, reçoivent une consécration nouvelle et spéciale qui, sans être sacramentelle, les engage à adopter la forme de vie pratiquée personnellement par Jésus et proposée par Lui à ses disciples, dans le célibat, dans la pauvreté et dans l’obéissance. Même si ces différentes catégories sont la manifestation de l’unique mystère du Christ, les laïcs ont comme caractéristique propre, mais non exclusive, la sécularité, les pasteurs, la charge du ministère, les consacrés, la conformation spéciale au Christ chaste, pauvre et obéissant.
La valeur particulière de la vie consacrée
32. Dans cet ensemble harmonieux de dons, chacun des états de vie fondamentaux reçoit la tâche d’exprimer, dans son ordre, l’une ou l’autre des dimensions de l’unique mystère du Christ. Si la vie laïque a une mission spécifique pour faire entendre l’annonce évangélique dans les réalités temporelles, ceux qui sont institués dans les Ordres sacrés, spécialement les Évêques, exercent un ministère irremplaçable dans le cadre de la communion ecclésiale. Les Évêques ont le devoir de guider le Peuple de Dieu par l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et l’exercice des pouvoirs sacrés au service de la communion ecclésiale, qui est une communion organique, hiérarchiquement ordonnée [61].
Dans l’Église, en ce qui concerne sa mission de manifester la sainteté, il faut reconnaître que la vie consacrée se situe objectivement à un niveau d’excellence, car elle reflète la manière même dont le Christ a vécu. C’est pourquoi il y a en elle une manifestation particulièrement riche des biens évangéliques et une mise en ouvre plus complète de la finalité de l’Église, qui est la sanctification de l’humanité. La vie consacrée annonce et anticipe en quelque sorte le temps à venir, dans lequel, une fois survenue la plénitude du Royaume des cieux qui est déjà présent maintenant en germe et dans le mystère [62], les fils de la Résurrection ne prendront plus ni femme ni mari, mais seront comme des anges de Dieu (cf. Mt 22,30).
En effet, l’excellence de la chasteté parfaite pour le Royaume [63], considérée à bon droit comme la "porte" de toute la vie consacrée [64], fait partie de l’enseignement constant de l’Église. Par ailleurs, l’Église porte une grande estime à la vocation au mariage, dans laquelle les époux "sont témoins et coopérateurs de la fécondité de la Mère Église, en signe et en participation de l’amour dont le Christ a aimé son Épouse et s’est livré pour elle" [65].
Dans cette perspective commune à toute la vie consacrée, on peut distinguer des voies différentes mais complémentaires. Les religieux et les religieuses entièrement consacrés à la contemplation sont de manière spéciale des images du Christ qui s’adonne à la contemplation sur la montagne [66]. Les personnes consacrées de vie active le représentent tandis qu’il "annonce aux foules le Royaume de Dieu, ou qu’il guérit les malades et les blessés, ou qu’il amène les pécheurs à se tourner vers le bien, ou qu’il bénit les enfants et fait du bien à tous" [67]. Les personnes consacrées dans les Instituts séculiers servent à leur manière propre l’avènement du Royaume de Dieu ; elles font une synthèse spécifique des valeurs de la consécration et de celles de la sécularité. En vivant leur consécration dans le siècle et à partir du siècle [68], elles "s’efforcent (...) d’imprégner toutes choses d’esprit évangélique pour fortifier et développer le Corps du Christ" [69].À cette fin, elles participent à la tâche d’évangélisation de l’Église par le témoignage personnel d’une vie chrétienne, par leurs engagements qui ont pour but d’ordonner les réalités temporelles selon Dieu, par leur coopération selon leur propre mode de vie séculier au service de la communauté ecclésiale [70].
Témoigner de l’Évangile des Béatitudes
33. Une fonction particulière de la vie consacrée est de maintenir vive chez les baptisés la conscience des valeurs fondamentales de l’Évangile, en rendant "le témoignage éclatant et éminent que le monde ne peut être transfiguré et offert à Dieu sans l’esprit des Béatitudes" [71]. Ainsi, la vie consacrée rend continuellement présente dans la conscience du peuple de Dieu l’exigence de répondre par la sainteté de la vie à l’amour de Dieu répandu dans les cœurs par l’Esprit Saint (cf. Rm 5,5), en reflétant dans le comportement la consécration sacramentelle que Dieu opère par le Baptême, par la Confirmation ou par l’Ordre. Il convient, en effet, de passer de la sainteté conférée par les sacrements à la sainteté de la vie quotidienne. La vie consacrée, de par son existence même dans l’Église, se met au service de la consécration de la vie de tous les fidèles, laïcs et clercs.
D’autre part, on ne doit pas oublier que le témoignage propre des autres vocations apporte aussi aux consacrés un soutien pour vivre intégralement leur adhésion au mystère du Christ et de l’Église dans ses multiples dimensions. En vertu de cet enrichissement réciproque, la mission de la vie consacrée devient plus éloquente et plus efficace : montrer aux autres frères et sœurs, en gardant les yeux fixés sur la paix future, le but qui est la béatitude définitive auprès de Dieu.
L’image expressive de l’Église-Épouse
34. La signification sponsale de la vie consacrée prend un relief particulier, car elle évoque la nécessité pour l’Église de vivre pleinement et exclusivement vouée à son Époux dont elle reçoit tout bien. Dans cette dimension sponsale, propre à toute la vie consacrée, c’est surtout la femme qui se retrouve spécialement elle-même, y découvrant en quelque sorte la valeur propre de sa relation avec le Seigneur.
À ce sujet, il y a dans le Nouveau Testament une page très suggestive qui présente Marie avec les Apôtres au Cénacle, dans l’attente priante de l’Esprit Saint (cf. Ac 1,13-14). On peut y voir une image expressive de l’Église-Épouse, attentive aux signes venant de l’Époux et prête à l’accueillir comme un don. Chez Pierre et chez les autres Apôtres apparaît surtout la dimension de la fécondité, telle qu’elle se traduit dans le ministère ecclésial, qui se fait l’instrument de l’Esprit pour engendrer de nouveaux fils en dispensant la Parole, en célébrant les Sacrements et en conduisant l’action pastorale. En Marie est particulièrement vive la dimension d’accueil sponsal, par lequel l’Église fait fructifier en elle la vie divine par son amour virginal et total.
La vie consacrée a toujours été située de manière privilégiée aux côtés de Marie, la Vierge épouse. De cet amour virginal résulte une fécondité particulière, qui contribue à la naissance et à la croissance de la vie divine dans les cœurs [72]. La personne consacrée, sur les traces de Marie, nouvelle Ève, réalise sa fécondité spirituelle en se faisant accueillante à la Parole, pour coopérer à la construction de l’humanité nouvelle par son dévouement inconditionnel et par son vivant témoignage. L’Église manifeste ainsi pleinement sa maternité par la communication de l’action divine, confiée à Pierre, et par l’accueil responsable du don divin, caractéristique de Marie.
Pour sa part, le peuple chrétien trouve dans le ministère ordonné les moyens du salut, dans la vie consacrée un stimulant pour être pleinement disponible par amour à toutes les formes de diaconie [73].
IV. GUIDES PAR L’ESPRIT DE SAINTETÉ
Une existence "transfigurée" : l’appel à la sainteté
35. "À cette voix, les disciples tombèrent la face contre terre, tout effrayés" (Mt 17,6). Dans le récit de la Transfiguration, les Synoptiques, avec différentes nuances, mettent en évidence le sentiment de crainte qui saisit les disciples. La fascination qu’exerce sur eux le visage transfiguré du Christ n’empêche pas qu’ils se sentent effrayés devant la majesté divine qui les dépasse. Quand l’homme entrevoit la gloire de Dieu, il fait toujours l’expérience de sa petitesse et il éprouve un sentiment de frayeur. Cette crainte est salutaire. Elle rappelle à l’homme la perfection divine et, en même temps, s’impose à lui comme un appel fort à la "sainteté".
Tous les enfants de l’Église, appelés par le Père à " écouter" le Christ, ne peuvent que percevoir une exigence profonde de conversion et de sainteté. Mais, comme cela a été souligné au Synode, cette exigence intéresse en premier lieu la vie consacrée. En effet, la vocation des personnes consacrées à chercher avant tout le Royaume de Dieu est, en priorité, un appel à la pleine conversion, par le renoncement à soi-même pour vivre entièrement du Seigneur, afin que Dieu soit tout en tous. Appelés à contempler le visage transfiguré du Christ et à en être les témoins, les consacrés sont aussi appelés à une existence "transfigurée".
À ce sujet, ce qui a été exprimé dans le Rapport final de la deuxième Assemblée extraordinaire du Synode est très significatif : "À travers toute l’histoire de l’Église, les saints et les saintes ont toujours été source et origine de renouvellement dans les circonstances les plus difficiles. Aujourd’hui, nous avons grand besoin de saints qu’il faut inlassablement demander à Dieu. Les Instituts de vie consacrée doivent avoir conscience, dans leur profession des conseils évangéliques, de leur mission spéciale dans l’Église d’aujourd’hui, et nous, nous devons les encourager dans leur mission" [74]Pères de cette neuvième Assemblée synodale font écho à ces avis en déclarant : "La vie consacrée a été, à travers l’histoire de l’Église, une présence vive de cette action de l’Esprit, comme un espace privilégié d’amour de Dieu et du prochain témoignant du projet divin de faire de toute l’humanité, dans la civilisation de l’amour, la grande famille des fils de Dieu" [75].
L’Église a toujours vu dans la profession des conseils évangéliques une voie privilégiée vers la sainteté. Les expressions mêmes par lesquelles elle la qualifie école du service du Seigneur, école d’amour et de sainteté, chemin ou état de perfection montrent l’efficacité et la richesse des moyens propres de cette forme de vie évangélique, ainsi que l’engagement particulier de ceux qui l’embrassent [76]. Ce n’est pas sans raison qu’un si grand nombre de consacrés ont laissé au cours des siècles des témoignages éloquents de sainteté et qu’ils ont mené à bien des initiatives d’évangélisation et de service particulièrement généreuses et exigeantes.
Fidélité au charisme
36. Dans la sequela Christi et dans l’amour pour la personne du Christ, certains points touchant au progrès de la sainteté dans la vie consacrée méritent spécialement d’être mis en relief aujourd’hui.
Il est avant tout demandé d’être fidèle au charisme fondateur et au patrimoine spirituel ensuite constitué dans chaque Institut. Cette fidélité à l’inspiration des fondateurs et des fondatrices, don de l’Esprit Saint, permet précisément de retrouver et de revivre avec ferveur les éléments essentiels de la vie consacrée.
En effet, tout charisme comporte constitutivement une triple orientation : vers le Père, d’abord, avec le désir de rechercher filialement sa volonté dans une conversion continuelle, où l’obéissance est une source de vraie liberté, où la chasteté exprime la tension d’un cœur qu’aucun amour fini ne satisfait, où la pauvreté nourrit la faim et la soif de justice que Dieu a promis de rassasier (cf. Mt 5,6). Dans cette perspective, le charisme de tout Institut incitera la personne consacrée à être toute à Dieu, à parler avec Dieu ou de Dieu, comme on le dit de saint Dominique [77], pour goûter comme est bon le Seigneur (cf. Ps 34,9) dans toutes les situations.
Les charismes de la vie consacrée comprennent également une orientation vers le Fils, avec lequel ils invitent à entretenir une communion de vie intime et joyeuse, à l’école de sa générosité au service de Dieu et de ses frères. "Le regard progressivement christifié apprend ainsi à se détacher des apparences, du tourbillon des sens, de tout ce qui empêche l’homme d’atteindre une légèreté apte à se laisser saisir par l’Esprit" [78],et cela permet de partir en mission avec le Christ, de travailler et de souffrir avec Lui pour coopérer à l’annonce de son Royaume.
Enfin, tout charisme comporte une orientation vers l’Esprit Saint, car il invite la personne à se laisser guider et soutenir par Lui, dans son propre chemin spirituel comme dans la vie de communion et dans l’action apostolique, poursuivre dans l’attitude de service qui doit inspirer tous les choix du chrétien authentique.
En effet, c’est toujours cette triple relation qui ressort, bien que sous les traits particuliers des divers modèles de vie, de tous les charismes fondateurs, du fait même qu’en eux domine "un désir profond de l’âme de se conformer au Christ pour témoigner de quelque aspect de son mystère" [79] ; et c’est là un caractère appelé à se concrétiser et à se développer dans la tradition la plus authentique de l’Institut, conformément aux règles, aux constitutions et aux statuts [80].
Fidélité et créativité
37. Les Instituts sont donc invités à retrouver avec courage l’esprit entreprenant, l’inventivité et la sainteté des fondateurs et des fondatrices, en réponse aux " signes des temps " qui apparaissent dans le monde actuel [81]. Il s’agit là surtout d’un appel à persévérer sur la voie de la sainteté, à travers les difficultés matérielles et spirituelles rencontrées dans les vicissitudes quotidiennes. Mais c’est aussi un appel à acquérir une bonne compétence dans son travail et à garder une fidélité dynamique dans sa mission, en adaptant lorsque c’est nécessaire les modalités aux situations nouvelles et aux besoins différents, en pleine docilité à l’inspiration divine et au discernement ecclésial. En tout cas, il faut rester fermement convaincu que chercher à se conformer toujours plus pleinement au Seigneur, c’est la condition d’authenticité de tout renouveau qui veut rester fidèle à l’inspiration des origines [82].
Dans cet esprit, il apparaît aujourd’hui nécessaire pour tous les Instituts de renouveler leur considération de la Règle, parce que, dans cette dernière et dans les constitutions, un itinéraire est tracé pour la sequela Christi, correspondant à un charisme propre authentifié par l’Église. Une plus grande prise en considération de la Règle ne manquera pas de donner aux personnes consacrées des critères sûrs pour chercher les formes appropriées d’un témoignage qui réponde aux exigences de l’époque sans s’éloigner de l’inspiration initiale.
Prière et ascèse : le combat spirituel
38. L’appel à la sainteté ne peut être entendu et suivi que dans le silence de l’adoration devant la transcendance infinie de Dieu : "Nous devons confesser que nous avons tous besoin de ce silence chargé de présence adorée : la théologie, pour pouvoir mettre pleinement en valeur son âme sapientiale et spirituelle, la prière, pour qu’elle n’oublie jamais que voir Dieu signifie descendre de la montagne avec un visage si rayonnant qu’il faut le couvrir avec un voile (cf. Ex 34,33) (...) ; l’engagement, pour renoncer à s’enfermer dans une lutte sans amour ni pardon. (...) Tous, croyants et non-croyants, ont besoin d’apprendre la valeur du silence qui permet à l’Autre de parler, quand et comme il le voudra, et qui nous permet, à nous, de comprendre cette parole" [83].Dans la pratique, cela suppose une grande fidélité à la prière liturgique et personnelle, aux temps consacrés à l’oraison mentale et à la contemplation, à l’adoration eucharistique, aux retraites mensuelles et aux exercices spirituels.
Il faut aussi redécouvrir les moyens de l’ascèse, caractéristiques de la tradition spirituelle de l’Église et de chaque Institut. Ils ont constitué, et ils constituent toujours, un soutien puissant pour un cheminement authentique vers la sainteté. L’ascèse, aidant à dominer et à corriger les tendances de la nature humaine blessée par le péché, est vraiment indispensable pour que la personne consacrée reste fidèle à sa vocation et suive Jésus sur le chemin de la Croix.
Il est aussi nécessaire de déceler et de surmonter certaines tentations qui se présentent parfois, par ruse diabolique, sous les apparences du bien. Ainsi, par exemple, le besoin légitime de connaître la société actuelle pour répondre à ses défis peut amener à céder aux modes du moment, en diminuant la ferveur spirituelle ou en provoquant le découragement. L’accès à une formation spirituelle plus élevée pourrait pousser les personnes consacrées à un certain sentiment de supériorité par rapport aux autres fidèles, tandis que l’urgence d’une qualification légitime et nécessaire peut se transformer en une recherche excessive d’efficacité, comme si le service apostolique dépendait surtout des moyens humains et non de Dieu. Le désir louable de se rendre proche des hommes et des femmes de notre temps, croyants et non-croyants, pauvres et riches, peut conduire à adopter un style de vie sécularisé ou à promouvoir les valeurs humaines dans un sens uniquement horizontal. Le partage des attentes légitimes de son peuple ou de sa culture pourrait amener à embrasser certaines formes de nationalisme ou à adopter des coutumes qu’il faut au contraire purifier et parfaire à la lumière de l’Évangile.
Le chemin qui mène à la sainteté comporte donc l’acceptation du combat spirituel. C’est une exigence à laquelle actuellement on n’accorde pas toujours l’attention qu’elle mérite. La tradition a souvent vu le combat spirituel sous la figure du combat de Jacob aux prises avec le mystère de Dieu, qu’il affronte pour obtenir sa bénédiction et pour parvenir à en avoir la vision (cf. Gn 32,23-31). Dans cet épisode des origines de l’histoire biblique, les personnes consacrées peuvent lire le symbole de l’engagement ascétique nécessaire pour élargir leur cœur et l’ouvrir au Seigneur et à leurs frères.
Promouvoir la sainteté
39. Aujourd’hui plus que jamais, il est indispensable que les personnes consacrées renouvellent leur engagement dans la sainteté pour aider et soutenir en tout chrétien la recherche de la perfection. "Il est donc nécessaire de susciter chez tous les fidèles une réelle aspiration à la sainteté, un fort désir de conversion et de renouveau personnel, dans un climat de prière toujours plus intense et de solidarité dans l’accueil du prochain, particulièrement des plus démunis" [84].
Les personnes consacrées, dans la mesure où elles approfondissent leur amitié avec Dieu, se disposent à aider leurs frères et sœurs grâce à de bonnes initiatives d’ordre spirituel, telles que des écoles d’oraison, des exercices et des retraites spirituels, des journées de solitude, l’écoute et la direction spirituelle. On accompagne ainsi les progrès dans la prière de personnes qui pourront alors opérer un meilleur discernement de la volonté de Dieu sur elles et faire les choix courageux, parfois héroïques, que demande la foi. En effet, les personnes consacrées, "par leur être le plus profond, se situent dans le dynamisme de l’Église, assoiffée de l’Absolu de Dieu, appelée à la sainteté. C’est de cette sainteté qu’elles témoignent" [85].Le fait que tous soient appelés à devenir des saints ne peut que stimuler davantage ceux qui, en raison de leur choix de vie, ont la mission de rappeler aux autres cet appel.
"Relevez-vous, et n’ayez pas peur" : une confiance renouvelée
40. "Jésus, s’approchant, les toucha et leur dit : "Relevez-vous, et n’ayez pas peur" " (Mt 17,7). Comme les trois Apôtres lors de la Transfiguration, les personnes consacrées savent d’expérience que leur vie n’est pas toujours illuminée par la ferveur sensible qui fait s’écrier : "Il est heureux que nous soyons ici" (Mt 17,4). C’est cependant toujours une vie que la main du Christ "touche", que sa voix rejoint, que sa grâce soutient.
"Relevez-vous, et n’ayez pas peur". Cet encouragement du Maître est évidemment adressé à tout chrétien. Mais il vaut à plus forte raison pour ceux qui ont été appelés à "tout quitter" et donc à "tout risquer" pour le Christ. Cela vaut spécialement chaque fois que l’on descend de la "montagne" avec le Maître pour prendre la route qui mène du Thabor au Calvaire.
En disant que Moïse et Elie parlaient avec le Christ de son mystère pascal, de manière significative, Luc emploie le mot "départ" (éxodos) : ils "parlaient de son départ, qu’il allait accomplir à Jérusalem" (Lc 9,31). "Exode", terme clé de la Révélation, auquel toute l’histoire du salut se réfère et qui exprime la signification profonde du mystère pascal. Ce thème est particulièrement cher à la spiritualité de la vie consacrée dont il dit bien le sens. Il comprend certes ce qui relève du mysterium Crucis. Mais, dans la perspective du Thabor, cette "route de l’exode" exigeante apparaît située entre deux lumières : la lumière anticipatrice de la Transfiguration et la lumière définitive de la Résurrection.
La vocation à la vie consacrée dans la perspective de l’ensemble de la vie chrétienne, malgré ses renoncements et ses épreuves, ou plutôt à cause d’eux, est une route "de lumière", sur laquelle veille le regard du Rédempteur : "Relevez-vous, et n’ayez pas peur".
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