CHAPITRE III : SERVITIUM CARITATIS. LA VIE CONSACRÉE, MANIFESTATION DE L’AMOUR DE DIEU DANS LE MONDE
Consacrés pour la mission
72. À l’image de Jésus, Fils bien-aimé "que le Père a consacré et envoyé dans le monde" (
Jn 10,36), ceux que Dieu appelle à sa suite sont eux aussi consacrés et envoyés dans le monde pour imiter son exemple et poursuivre sa mission. Cela s’applique à tous les disciples en général. Toutefois, cela s’applique de manière particulière à ceux qui sont appelés à suivre le Christ "de plus près", dans la forme spécifique de la vie consacrée, et à faire de lui le "tout" de leur existence. Leur appel comprend donc l’engagement à se donner totalement à la mission ; de plus, sous l’action de l’Esprit Saint, qui est à l’origine de toute vocation et de tout charisme, la vie consacrée elle-même devient une mission, comme l’a été la vie de Jésus tout entière. De ce point de vue aussi, la profession des conseils évangéliques, qui rend la personne totalement libre pour la cause de l’Évangile, est d’une importance manifeste. On doit donc affirmer que la mission est essentielle pour tous les Instituts, non seulement les Instituts de vie apostolique active, mais aussi les Instituts de vie contemplative.
La mission, en effet, avant de se caractériser par les ouvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel. Voilà le défi, voilà le but premier de la vie consacrée ! Plus on se laisse configurer au Christ, plus on le rend présent et agissant dans le monde pour le salut des hommes.
On peut dire alors que la personne consacrée est "en mission", en vertu de sa consécration même, dont elle témoigne en fonction du projet de son Institut. Quand le charisme fondateur prévoit des activités pastorales, il est évident que le témoignage de la vie et les œuvres d’apostolat ou de promotion humaine sont également nécessaires : en tout cela, le Christ est rendu présent, lui qui est à la fois consacré à la gloire du Père et envoyé au monde pour le salut de ses frères et de ses sœurs
[174].
En outre, la vie religieuse prend part à la mission du Christ par un autre élément qui lui est propre, la vie fraternelle en communauté pour la mission. La vie religieuse sera donc d’autant plus apostolique que le don de soi au Seigneur Jésus sera plus intérieur, la forme communautaire d’existence plus fraternelle, l’engagement dans la mission spécifique de l’Institut plus ardent.
Au service de Dieu et de l’homme
73. La vie consacrée reçoit la mission prophétique de rappeler et de servir le dessein de Dieu sur les hommes, tel que l’annonce l’Écriture et que la lecture attentive des signes de l’action providentielle de Dieu dans l’histoire le fait apparaître. C’est le projet d’une humanité sauvée et réconciliée (cf.
Col 2,20-22). Pour bien accomplir ce service, les personnes consacrées doivent avoir une profonde expérience de Dieu et prendre conscience des défis de leur temps, en découvrant leur sens théologique profond dans un discernement pratiqué avec l’aide de l’Esprit. En effet, dans les événements de l’histoire se cache souvent l’appel de Dieu à travailler selon ses desseins en s’intéressant de manière dynamique et féconde aux questions de notre temps
[175].
Comme le dit le Concile, le discernement des signes des temps doit être mené à la lumière de l’Évangile, pour que l’on puisse "répondre aux questions permanentes des hommes sur le sens de la vie présente et de la vie future, et sur leurs relations réciproques"
[176]. Il est donc nécessaire d’ouvrir son âme aux suggestions intérieures de l’Esprit, qui invite à saisir en profondeur les desseins de la Providence. L’Esprit appelle la vie consacrée à élaborer de nouvelles réponses aux problèmes nouveaux du monde d’aujourd’hui. Ce sont des appels de Dieu que seules des âmes habituées à chercher en tout la volonté de Dieu savent recevoir avec fidélité puis traduire avec courage par des choix qui s’accordent avec le charisme originel et avec les exigences de la situation historique concrète.
Face aux problèmes et aux urgences multiples qui semblent parfois compromettre et même menacer la vie consacrée, ceux qui ont cette vocation ne peuvent qu’éprouver la nécessité de s’engager à porter dans leur cœur et dans leur prière les nombreux besoins du monde entier, tout en ouvrant avec ardeur dans les domaines liés au charisme fondateur. À l’évidence, leur zèle apostolique devra être guidé par le discernement surnaturel qui sait distinguer ce qui vient de l’Esprit de ce qui lui est opposé (cf.
Ga 5,16-17 Ga 5,22 1Jn 4,6). Fidèle à la Règle et aux Constitutions, ce discernement est fait dans la pleine communion avec l’Église
[177].
Ainsi, la vie consacrée ne se contentera pas de lire les signes des temps, mais elle contribuera aussi à élaborer et à mettre en ouvre de nouveaux projets d’évangélisation pour les situations actuelles. Tout cela se fera dans la certitude de foi que l’Esprit sait donner les réponses appropriées aux questions les plus délicates. À ce sujet, il sera bon de retrouver ce qu’ont toujours enseigné les grands maîtres de l’action apostolique : il faut faire confiance à Dieu comme si tout dépendait de lui et, en même temps, s’engager avec générosité comme si tout dépendait de nous.
Collaboration ecclésiale et spiritualité apostolique
74. Tout doit être fait en communion et en dialogue avec les autres composantes ecclésiales. Les défis de la mission sont si importants qu’ils ne peuvent être relevés efficacement sans la collaboration de tous les membres de l’Église, dans le discernement comme dans l’action. Il est difficile pour les individus de détenir des réponses suffisantes ; en revanche, celles-ci peuvent jaillir de la confrontation et du dialogue. En particulier, la communion active entre les différents charismes ne manquera pas d’assurer, au-delà d’un enrichissement mutuel, une efficacité plus grande dans la mission. L’expérience de ces dernières années confirme amplement que "le dialogue est le nouveau nom de la charité"
[178],surtout de la charité vécue dans l’Église ; le dialogue aide à voir les problèmes dans leurs dimensions réelles et il permet d’y faire face avec de meilleures chances de succès. Par le fait même qu’elle cultive la valeur de la vie fraternelle, la vie consacrée se présente comme une expérience privilégiée de dialogue. Elle peut donc contribuer à créer un climat d’acceptation mutuelle, dans lequel les différents sujets ecclésiaux, se sentant mis en valeur pour ce qu’ils sont, se rejoignent avec plus de conviction dans la communion de l’Église, elle-même tendue vers la grande mission universelle.
Les Instituts engagés dans les diverses formes de service apostolique doivent enfin cultiver une solide spiritualité de l’action, en voyant Dieu en toute chose et toute chose en Dieu. En effet, "on doit savoir que, si une bonne manière d’ordonner sa vie demande que l’on passe de la vie active à la vie contemplative, il sera toutefois la plupart du temps utile que l’esprit retourne de la vie contemplative à la vie active, pour que la flamme allumée dans l’intelligence par la contemplation donne toute sa perfection dans l’action. Ainsi, la vie active doit nous conduire à la vie contemplative et, dès lors, la vie contemplative, prenant appui sur ce que nous avons perçu par l’intelligence, nous ramènera plus sûrement à l’action"
[179]. Jésus nous a lui-même parfaitement montré comment on peut unir la communion avec le Père et une vie active intense. Sans une constante recherche de cette unité, le risque de l’effondrement intérieur, du désarroi, du découragement est continuellement présent. L’union étroite entre contemplation et action permettra, aujourd’hui comme hier, de faire face aux missions les plus difficiles.
I. L’AMOUR JUSQU’AU BOUT
Aimer dans le cœur du Christ
75. "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout. Au cours d’un repas, (...) il se lève de table (...) et il commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint" (
Jn 13,1-2 Jn 13,4-5).
Pendant le lavement des pieds, Jésus dévoile la profondeur de l’amour de Dieu pour l’homme : en Lui, Dieu lui-même se met au service des hommes ! Il révèle en même temps le sens de la vie chrétienne et, à plus forte raison, de la vie consacrée, qui est une vie d’amour oblatif, de service concret et généreux. En se mettant à la suite du Fils de l’homme, qui "n’est pas venu pour être servi, mais pour servir" (
Mt 20,28), la vie consacrée, du moins dans les meilleures périodes de sa longue histoire, s’est caractérisée par ce "lavement des pieds", c’est-à-dire par le service privilégié des plus pauvres et des plus démunis. Si, d’un côté, elle contemple le mystère sublime du Verbe dans le sein du Père (cf.
Jn 1,1), de l’autre, elle suit ce même Verbe qui s’est fait chair (cf.
Jn 1,14), s’abaisse, s’humilie pour servir les hommes. Les personnes qui, aujourd’hui encore, suivent le Christ dans la voie des conseils évangéliques veulent aller là où il est allé et faire ce qu’il a fait.
Sans cesse, il appelle à lui de nouveaux disciples, hommes et femmes, pour leur communiquer, grâce à l’effusion de l’Esprit (cf.
Rm 5,5), l’agapè divine, sa façon d’aimer, et pour les pousser ainsi à servir les autres dans l’humble don d’eux-mêmes, loin des calculs intéressés. Pierre qui, en extase devant la lumière de la Transfiguration, s’écrie : "Seigneur, il est heureux que nous soyons ici" (
Mt 17,4), est invité à revenir sur les routes du monde, pour continuer à servir le Royaume de Dieu : "Descends, Pierre ! Tu voulais te reposer sur la montagne ; descends, proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, reproche, exhorte, encourage avec grande bonté et par toute sorte d’enseignement. Travaille, prends de la peine, souffre des tortures, pour posséder ce que signifient les vêtements blancs du Seigneur, par la blancheur et par la beauté de ton action droite inspirée par la charité"
[180]. S’il garde son regard fixé sur le visage du Seigneur, l’apôtre n’en diminue pas pour autant son engagement en faveur de l’homme ; au contraire, il le renforce, en lui donnant une nouvelle capacité d’agir sur l’histoire, pour la libérer de ce qui la corrompt.
La recherche de la beauté divine pousse les personnes consacrées à se préoccuper de l’image divine, qui est déformée sur le visage de leurs frères et de leurs sœurs, visages défigurés par la faim, visages déçus par les promesses politiques, visages humiliés de qui voit mépriser sa culture, visages épouvantés par la violence quotidienne et aveugle, visages tourmentés de jeunes, visages de femmes blessées et humiliées, visages épuisés de migrants qui n’ont pas été bien accueillis, visages de personnes âgées dépourvues des conditions minimales nécessaires pour mener une vie décente
[181]. La vie consacrée montre ainsi, par le langage des ouvres, que la charité divine est fondement et stimulant de l’amour gratuit et diligent. Saint Vincent de Paul en était bien convaincu, lorsqu’il donnait aux Filles de la Charité ce programme de vie : "L’esprit de la Compagnie consiste à se donner à Dieu pour aimer Notre Seigneur et le servir en la personne des pauvres corporellement et spirituellement, en leurs maisons ou ailleurs, pour instruire les pauvres filles, les enfants, et généralement tous ceux que la divine Providence vous envoie"
[182].
Parmi les différents domaines où peut s’exercer la charité, celui qui manifeste au monde à un titre spécial l’amour "jusqu’au bout" est certainement, en notre temps, celui de l’annonce passionnée de Jésus Christ à ceux qui ne le connaissent pas encore, à ceux qui l’ont oublié et, de manière préférentielle, aux pauvres.
Contribution spécifique de la vie consacrée à l’évangélisation
76. Il revient spécifiquement aux personnes consacrées de contribuer à l’évangélisation avant tout par le témoignage d’une vie totalement donnée à Dieu et à leurs frères, par l’imitation du Sauveur qui, par amour de l’homme, s’est fait esclave. Dans l’ouvre du salut, en effet, tout vient de la participation à l’agapè divine. Les personnes consacrées rendent visible, par leur consécration et leur total don de soi, la présence amoureuse et salvifique du Christ, le consacré du Père, envoyé en mission
[183]. En se laissant saisir par lui (cf.
Ph 3,12), elles se préparent à devenir, d’une certaine manière, un prolongement de son humanité
[184]. La vie consacrée montre avec éloquence que plus on vit dans le Christ, mieux on peut le servir dans les autres, en se portant jusqu’aux avant-postes de la mission et en prenant les plus grands risques
[185].
La première évangélisation : annoncer le Christ aux nations
77. Quand on aime Dieu, le Père de tous, on ne peut qu’aimer ses semblables, en qui l’on reconnaît des frères et des sœurs. C’est pourquoi, quand on constate que beaucoup d’entre eux ne connaissent pas la pleine manifestation de l’amour de Dieu dans le Christ, on ne peut rester indifférent. C’est de là que, par obéissance au précepte du Christ, prend son essor l’élan missionnaire ad gentes, que tout chrétien conscient partage avec l’Église, missionnaire par nature. Cet élan est vécu surtout par les membres des Instituts de vie contemplative et de vie active
[186]. Les personnes consacrées, en effet, ont la mission de rendre présent, même parmi les non-chrétiens
[187], le Christ chaste, pauvre, obéissant, orant et missionnaire
[188]. Restant fermement fidèles à leur charisme, en vertu de leur très intime consécration à Dieu
[189], elles ne peuvent que se sentir spécialement engagées à collaborer à l’activité missionnaire de l’Église. L’ardente tension missionnaire qui caractérise et exalte la vie consacrée est attestée chez d’innombrables saints : on se rappelle le désir si souvent exprimé par Thérèse de Lisieux, "t’aimer et te faire aimer", le souhait ardent de saint François-Xavier que "beaucoup, réfléchissant aux comptes qu’ils devront rendre à notre Seigneur et à ce qu’ils font des talents reçus de lui, s’emploient, par divers moyens et exercices spirituels, à connaître la volonté de Dieu et à l’écouter au-dedans d’eux-mêmes. Qu’ils s’y conforment plutôt que de suivre leurs propres inclinations, et s’exclament : "Me voici, Seigneur, que voulez-vous faire de moi ? Envoyez-moi où vous voulez" "
[190].
Présents en tout point de la terre
78. "L’amour du Christ nous presse" (
2Co 5,14) : les membres de chaque Institut devraient pouvoir le répéter avec l’Apôtre, parce que la vie consacrée a pour mission de travailler en tout lieu de la terre pour affermir et étendre le Règne du Christ, en portant partout l’annonce de l’Évangile, même dans les régions les plus lointaines
[191]. De fait, l’histoire missionnaire témoigne de la grande contribution donnée par eux à l’évangélisation des peuples : des anciennes familles monastiques aux fondations les plus récentes engagées de manière exclusive dans la mission ad gentes, des Instituts de vie active aux Instituts contemplatifs
[192], d’innombrables personnes se sont dépensées pour cette "activité primordiale de l’Église, une activité essentielle et jamais achevée"
[193], parce qu’elle s’adresse à la multitude croissante de ceux qui ne connaissent pas le Christ.
Aujourd’hui encore, ce devoir continue à s’imposer avec urgence aux Instituts de vie consacrée et aux Sociétés de vie apostolique ; pour l’annonce de l’Évangile du Christ, on attend d’eux le plus grand engagement possible. Les Instituts qui naissent ou qui travaillent dans les jeunes Églises sont invités à s’ouvrir à la mission parmi les non-chrétiens, à l’intérieur et à l’extérieur de leur patrie. Malgré les difficultés compréhensibles que peuvent traverser certains d’entre eux, il est bon de rappeler à tous que, si "la foi s’affermit quand on la donne"
[194],la mission affermit la vie consacrée, lui donne un nouvel enthousiasme et de nouvelles motivations, sollicite sa fidélité. De son côté, l’activité missionnaire offre un vaste champ où les différentes formes de vie consacrée ont leur place.
La mission ad gentes offre des occasions privilégiées d’exercer une action apostolique très intense aux femmes consacrées, aux religieux frères et aux membres des Instituts séculiers. Ces derniers, par leur présence dans les divers domaines propres à la vocation laïque, peuvent accomplir une ouvre précieuse d’évangélisation des milieux, des structures et même des lois qui règlent la vie en société. En outre, ils peuvent témoigner des valeurs évangéliques aux côtés de personnes qui ne connaissent pas encore Jésus, apportant ainsi une contribution spécifique à la mission.
Il faut le souligner, dans les pays où sont enracinées des religions non chrétiennes, la présence de la vie consacrée a une énorme importance, tant par les activités éducatives, caritatives et culturelles, que par le signe de la vie contemplative. Dans les nouvelles Églises, on doit donc encourager particulièrement la fondation de communautés qui se donnent à la contemplation, puisque "la vie contemplative relève de la présence plénière de l’Église"
[195]. Il est ensuite nécessaire de promouvoir par des moyens adaptés une répartition équilibrée de la vie consacrée dans ses différentes formes pour susciter un nouvel élan évangélisateur, soit par l’envoi de missionnaires hommes ou femmes, soit par l’aide que les Instituts de vie consacrée doivent aux diocèses les plus pauvres
[196].
Annonce du Christ et inculturation
79. L’annonce du Christ "a, en permanence, la priorité dans la mission de l’Église"
[197] et a pour but la conversion, c’est-à-dire l’adhésion pleine et sincère au Christ et à son Évangile
[198]. Le processus de l’inculturation et le dialogue inter-religieux entrent aussi dans le cadre de l’activité missionnaire. Les personnes consacrées recevront de l’inculturation comme un appel à une collaboration féconde avec la grâce dans la prise de contact avec les diverses cultures. Cela suppose une sérieuse préparation personnelle, des dons confirmés de discernement, une adhésion fidèle aux critères indispensables d’orthodoxie doctrinale, d’authenticité et de communion ecclésiale
[199]. Soutenues par le charisme de leurs fondateurs et fondatrices, de nombreuses personnes consacrées ont su rejoindre les différentes cultures dans l’attitude de Jésus qui "s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave" (
Ph 2,7) et, par un effort de dialogue patient et audacieux, elles ont établi des contacts profitables avec les peuples les plus divers, annonçant à tous le chemin du salut. Aujourd’hui encore, combien d’entre elles savent chercher et trouver dans l’histoire des personnes et de peuples entiers des traces de la présence de Dieu, qui amène toute l’humanité à discerner les signes de sa volonté rédemptrice ! Cette recherche se révèle profitable pour les personnes consacrées elles-mêmes : en effet, les valeurs découvertes dans les différentes civilisations peuvent les inciter à approfondir leur engagement dans la contemplation et la prière, à pratiquer davantage le partage communautaire et l’hospitalité, à cultiver avec plus d’empressement leur attention aux personnes et le respect de la nature.
Pour parvenir à une authentique inculturation, il faut avoir un comportement semblable à celui du Seigneur, qui s’est incarné et qui est venu au milieu de nous avec amour et humilité. En ce sens, la vie consacrée rend les personnes particulièrement aptes à faire face au labeur complexe de l’inculturation, parce qu’elle les habitue à se détacher des réalités matérielles et même de nombreux aspects de leur propre culture. En s’appliquant par de tels comportements à étudier et à comprendre les cultures, les personnes consacrées peuvent mieux discerner leurs valeurs authentiques et voir la façon de les accueillir et de les perfectionner à l’aide de leur charisme propre
[200]. De toute manière, il faut se garder de l’oublier, dans bien des cultures antiques, l’expression religieuse est si profondément intégrée que la religion représente souvent la dimension transcendante de la culture elle-même. En ce cas, une véritable inculturation comporte nécessairement un dialogue inter-religieux qui "ne s’oppose pas à la mission ad gentes" et qui "ne dispense pas de l’évangélisation"
[201].
L’inculturation de la vie consacrée
80. De son côté, porteuse par elle-même de valeurs évangéliques, la vie consacrée peut, là où elle est vécue avec authenticité, contribuer de manière originale à relever les défis de l’inculturation. En effet, comme elle constitue un signe du primat de Dieu et du Royaume, elle se présente comme une provocation qui, dans le dialogue, peut ébranler la conscience des hommes. Si la vie consacrée garde la force prophétique qui lui est propre, elle devient, à l’intérieur d’une culture, un ferment évangélique capable de la purifier et de la faire évoluer. Voilà ce que montre l’histoire de nombreux saints et saintes qui, à des époques différentes, ont su se plonger dans leur temps sans être submergés, mais en montrant de nouveaux chemins à leur génération. Un style de vie évangélique est une source d’inspiration importante pour un nouveau modèle culturel. Que de fondateurs et de fondatrices, accueillant certaines exigences de leur temps, mais avec toutes les limites qu’ils leur reconnaissaient, leur ont donné une réponse qui est devenue une proposition culturelle novatrice !
En effet, les communautés des Instituts religieux et des Sociétés de vie apostolique peuvent offrir concrètement des propositions culturelles significatives, quand elles témoignent du mode évangélique de vivre l’accueil mutuel dans la diversité et d’exercer l’autorité, le partage de biens tant matériels que spirituels, la dimension internationale, la collaboration entre congrégations, l’écoute des hommes et des femmes de notre temps. La façon de penser et d’agir de celui qui suit le Christ de plus près crée, en effet, une véritable culture de référence, sert à mettre en lumière ce qui n’est pas humain, témoigne que Dieu seul donne force et accomplissement aux valeurs. À son tour, une authentique inculturation aidera les personnes consacrées à vivre le radicalisme évangélique, selon le charisme de leur Institut et le génie du peuple avec lequel elles entrent en contact. Ce rapport fécond suscite des styles de vie et des méthodes pastorales qui seront une richesse pour tout l’Institut, s’ils se révèlent conformes au charisme de fondation et à l’action unifiante de l’Esprit Saint. À ce processus, fait de discernement et d’audace, de dialogue et de provocation évangélique, la garantie d’être sur la bonne voie est offerte par le Saint-Siège, à qui il revient d’encourager l’évangélisation des cultures, ainsi que d’en authentifier les développements et d’en approuver les résultats en vue de l’inculturation
[202] : la tâche est "difficile et délicate, car elle met en jeu la fidélité de l’Église à l’Évangile et à la Tradition apostolique dans une évolution constante des cultures"
[203].
La nouvelle évangélisation
81. Pour répondre efficacement aux grands défis lancés par l’histoire contemporaine à la nouvelle évangélisation, il est avant tout nécessaire que la vie consacrée se laisse continuellement interpeller par la Parole révélée et par les signes des temps
[204]. Le souvenir des grands évangélisateurs et des grandes évangélisatrices, qui furent d’abord de grands évangélisés, montre que, pour s’adresser au monde d’aujourd’hui, il faut des personnes données avec amour au Seigneur et à son Évangile. "Par leur vocation spécifique, les personnes consacrées sont appelées à faire naître l’unité entre l’auto-évangélisation et le témoignage, entre le renouveau intérieur et le renouveau apostolique, entre l’être et l’agir, faisant apparaître que le dynamisme vient toujours du premier élément du binôme"
[205].
La nouvelle évangélisation, comme celle de toujours, ne sera efficace que si elle sait proclamer sur les toits ce qui a d’abord été vécu dans l’intimité avec le Seigneur. Elle a besoin de solides personnalités, animées de la ferveur des saints. La nouvelle évangélisation exige des personnes consacrées une pleine conscience du sens théologique des défis de notre temps. Ces défis doivent être analysés attentivement et dans un discernement commun, en vue du renouveau de la mission. Il faut avoir le courage d’annoncer le Seigneur Jésus et, en même temps, faire confiance à l’action de la Providence, qui agit dans le monde et qui "dispose tout pour le bien de l’Église, même les événements contraires"
[206].
Parmi les éléments importants qui permettent une insertion fructueuse des Instituts dans le processus de la nouvelle évangélisation, il y a la fidélité au charisme fondateur, la communion avec ceux qui, dans l’Église, sont engagés au service de la même cause, spécialement les Pasteurs, et la coopération de tous les hommes de bonne volonté. Cela exige un sérieux discernement des appels adressés par l’Esprit à chaque Institut, dans les régions où d’importants progrès ne sont pas prévisibles dans l’immédiat comme dans celles où s’annonce une renaissance réconfortante. En tout lieu et en toute situation, que les personnes consacrées annoncent le Seigneur Jésus avec ardeur, prêtes à répondre avec la sagesse de l’Évangile aux questions que leur posent aujourd’hui l’inquiétude du cœur humain et l’urgence de ses nécessités !
La prédilection pour les pauvres et la promotion de la justice
82. Au début de son ministère, dans la synagogue de Nazareth, Jésus proclame que l’Esprit l’a consacré pour porter aux pauvres un message de joie, pour annoncer aux prisonniers la délivrance, rendre la vue aux aveugles, libérer les opprimés et prêcher une année de grâce du Seigneur (cf.
Lc 4,16-19). L’Église, qui fait sienne la mission du Seigneur, annonce l’Évangile à tout homme et à toute femme, car elle s’engage en vue de leur salut intégral. Mais, avec une attention spéciale, une véritable "option préférentielle", elle se tourne vers ceux qui se trouvent dans une situation de plus grande faiblesse, et donc de plus grand besoin. Les "pauvres", dans les multiples dimensions de la pauvreté, ce sont les opprimés, les marginaux, les personnes âgées, les malades, les petits, tous ceux qui sont considérés et traités comme les "derniers" dans la société.
L’option pour les pauvres se situe dans la logique même de l’amour vécu selon le Christ. Tous les disciples du Christ doivent donc la faire, mais ceux qui veulent suivre le Seigneur de plus près, en imitant son comportement, ne peuvent que se sentir concernés par elle de manière toute particulière. La sincérité de leur réponse à l’amour du Christ les conduit à vivre en pauvres et à embrasser la cause des pauvres. Cela comprend pour chaque Institut, selon son charisme spécifique, l’adoption d’un style de vie, tant personnel que communautaire, humble et austère. Fortes de ce témoignage vécu, les personnes consacrées pourront, de manière conforme à leur choix de vie et en restant libres à l’égard des idéologies politiques, dénoncer les injustices perpétrées contre bien des fils et des filles de Dieu et s’engager pour la promotion de la justice dans le champ social où elles travaillent
[207]. De cette façon, même dans les situations actuelles, on verra se renouveler, par le témoignage d’innombrables personnes consacrées, le don de soi des fondateurs et des fondatrices qui offrirent leur vie pour servir le Seigneur présent dans les pauvres. En effet, "ici-bas, le Christ est pauvre dans la personne de ses pauvres (...). Dieu, il est riche, homme, il est pauvre. De fait, le même homme déjà riche est monté au ciel et il est assis à la droite du Père. Mais, en même temps, il reste ici-bas le pauvre qui a faim, qui a soif, qui est nu"
[208].
L’Évangile devient opérant par la charité, qui est la gloire de l’Église et le signe de sa fidélité au Seigneur. C’est ce que montre toute l’histoire de la vie consacrée, que l’on peut considérer comme une exégèse vivante de la parole de Jésus : "Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait" (
Mt 25,40). De nombreux Instituts, surtout à l’époque moderne, sont nés précisément pour répondre à tel ou tel besoin des pauvres. Et même lorsque cette finalité n’a pas été déterminante, l’attention et l’intérêt portés aux plus démunis et exprimés par la prière, l’accueil et l’hospitalité, ont toujours été naturellement présents dans les différentes formes de vie consacrée, y compris la vie contemplative. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que le Christ contemplé dans la prière est Celui-là même qui vit et souffre dans les pauvres ? Dans ce sens, l’histoire de la vie consacrée est riche d’exemples merveilleux et parfois géniaux. Saint Paulin de Nole, qui avait distribué ses biens aux pauvres pour se consacrer pleinement à Dieu, fit construire les cellules de son monastère au-dessus d’un hospice destiné précisément aux indigents. Il se réjouissait à la pensée de cet "échange de dons" singulier : les pauvres, assistés par lui, affermissaient par leur prière les "fondations" mêmes de sa maison, tout entière vouée à la louange de Dieu
[209]. Saint Vincent de Paul, pour sa part, aimait dire que, lorsqu’on est contraint d’interrompre la prière pour assister un pauvre dans le besoin, en réalité, on ne l’interrompt pas, parce que c’est "quitter Dieu pour Dieu"
[210].
Pour la vie consacrée, le service des pauvres est un acte d’évangélisation et, en même temps, il scelle la fidélité à l’Évangile et invite à la conversion permanente, puisque comme le dit saint Grégoire le Grand - "la charité s’élance merveilleusement vers les hauteurs quand elle se laisse miséricordieusement attirer en bas vers les misères du prochain ; et plus elle descend avec amour vers les faiblesses, plus elle reprend avec vigueur sa course vers les sommets"
[211].
Le soin des malades
83. En suivant une glorieuse tradition, un grand nombre de personnes consacrées, surtout des femmes, exercent leur apostolat dans les milieux sanitaires, selon le charisme de leur Institut. Au cours des siècles, nombreuses ont été les personnes consacrées qui ont fait le sacrifice de leur vie en se mettant au service des victimes de maladies contagieuses, et qui ont ainsi montré que le don de soi jusqu’à l’héroïsme fait partie du caractère prophétique de la vie consacrée.
L’Église regarde avec admiration et gratitude les très nombreuses personnes consacrées qui, portant assistance aux malades et à ceux qui souffrent, contribuent à sa mission de manière significative. Elles prolongent le ministère de miséricorde du Christ, qui "a passé en faisant le bien et en guérissant" (
Ac 10,38). Sur les traces du Samaritain divin, médecin des âmes et des corps
[212], et à l’exemple de leurs fondateurs et de leurs fondatrices, que les personnes consacrées, qui y sont destinées par le charisme de leur Institut, persévèrent dans leur témoignage d’amour à l’égard des malades, en se donnant à eux avec une profonde compréhension et en prenant part à leur souffrance ! Qu’elles privilégient dans leurs choix les malades les plus pauvres et les plus délaissés, comme les personnes âgées, les handicapés, les marginaux, les malades en fin de vie, les victimes de la drogue et des nouvelles maladies contagieuses ! Qu’elles aident les malades à offrir leur souffrance en communion avec le Christ crucifié et glorifié pour le salut de tous
[213] et qu’elles restent conscientes d’être, par la prière et par le témoignage de la parole et du comportement, des sujets actifs de la pastorale grâce au charisme particulier de la croix !
[214]
En outre, l’Église rappelle aux personnes consacrées qu’il entre dans leur mission d’évangéliser les milieux de la santé où elles travaillent, en cherchant à éclairer, par la diffusion des valeurs évangéliques, la façon de vivre, de souffrir et de mourir des hommes de notre temps. C’est leur devoir de s’employer à l’humanisation de la médecine et à l’approfondissement de la bioéthique, au service de l’Évangile de la vie. Qu’elles cherchent donc à promouvoir d’abord le respect de la personne et de la vie humaine, de sa conception à son terme naturel, en pleine conformité avec l’enseignement moral de l’Église
[215], par la fondation de centres de formation
[216] et par la collaboration fraternelle avec les organismes ecclésiaux de la pastorale sanitaire !