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Développement de la recherche biblique et Magistère ecclésial
32. Avant tout, il est nécessaire de reconnaître dans la vie de l'Église le bénéfice provenant de l'exégèse historico-critique et des autres méthodes d'analyse du texte développées récemment.[97]Dans l'approche catholique de la Sainte Écriture, l'attention à ces méthodes est indispensable et elle est liée au réalisme de l'Incarnation : « Cette nécessité est la conséquence du principe chrétien formulé dans l'Évangile selon saint Jean 1,14 : le Verbe s'est fait chair. Le fait historique est une dimension constitutive de la foi chrétienne. L'histoire du salut n'est pas une mythologie, mais une véritable histoire et pour cela elle est à étudier avec les méthodes de la recherche historique sérieuse ».[98]Cependant, l'étude de la Bible exige la connaissance et l'utilisation appropriée de ces méthodes de recherche. S'il est vrai que cette sensibilité dans les études s'est développée plus intensément à l'époque moderne, bien que de façon inégale suivant les lieux, il y a toujours eu cependant dans la saine tradition ecclésiale un amour pour l'étude de « la lettre ». Il suffit ici de rappeler la culture monastique, à laquelle nous devons en dernière instance le fondement de la culture européenne à la racine de laquelle se trouve l'intérêt pour la parole. Le désir de Dieu comprend l'amour pour la parole dans toutes ses dimensions : « puisque dans la parole biblique, Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, il faut apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, deviennent importantes ».[99]
33. Le Magistère vivant de l'Église, auquel il appartient « d'interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise »,[100] est intervenu avec un sage équilibre par rapport à la juste position à avoir face à l'introduction des nouvelles méthodes d'analyse historique. Je me réfère particulièrement aux encycliques Providentissimus Deus du Pape Léon XIII et Divino afflante Spiritu du Pape Pie XII. Ce fut mon vénérable prédécesseur Jean-Paul II qui rappela l'importance de ces documents pour l'exégèse et la théologie à l'occasion des célébrations respectivement du centenaire et du cinquantenaire de leur promulgation.[101] L'intervention du Pape Léon XIII eut le mérite de protéger l'interprétation catholique de la Bible des attaques du rationalisme, mais sans se réfugier dans un sens spirituel détaché de l'histoire. Ne reculant pas devant la critique scientifique, il se méfiait seulement « des idées préconçues qui prétendent se fonder sur la science mais qui, en réalité, font subrepticement sortir la science de son domaine ».[102] Le Pape Pie XII, à l'inverse, se trouvait face aux attaques des partisans d'une exégèse soi-disant mystique qui refusait toute approche scientifique. L'encyclique Divino afflante Spiritu, avec une grande finesse, a évité d'engendrer l'idée d'une dichotomie entre l'« exégèse scientifique » pour l'usage apologétique et l'« interprétation spirituelle réservée à l'usage interne », affirmant au contraire aussi bien la « portée théologique du sens littéral méthodiquement défini », que l'appartenance de la « détermination du sens spirituel. au domaine de la science exégétique ».[103] De cette façon, les deux documents refusaient « la rupture entre l'humain et le divin, entre la recherche scientifique et le regard de la foi, entre le sens littéral et le sens spirituel ».[104] Cet équilibre a ensuite été repris dans le document de la Commission biblique pontificale de 1993 : « Dans leur travail d'interprétation, les exégètes catholiques ne doivent jamais oublier que ce qu'ils interprètent est la Parole de Dieu. Leur tâche commune n'est pas terminée lorsqu'ils ont distingué les sources, défini les formes ou expliqué les procédés littéraires. Le but de leur travail n'est atteint que lorsqu'ils ont éclairé le sens du texte biblique comme parole actuelle de Dieu ».[105]
L'herméneutique biblique conciliaire : une indication à recevoir
34. Sur cet horizon, il est possible de mieux apprécier les grands principes d'interprétation propre à l'exégèse catholique exprimés au Concile Vatican II, particulièrement dans la Constitution dogmatique Dei Verbum : « Puisque Dieu, dans la Sainte Écriture, a parlé par des hommes à la manière des hommes, l'interprète de la Sainte Écriture, pour percevoir ce que Dieu Lui-même a voulu nous communiquer, doit chercher attentivement ce que les hagiographes ont réellement eu l'intention de dire et ce qu'il a plu à Dieu de faire savoir par leurs paroles ».[106] D'une part, le Concile indique l'étude des genres littéraires et du contexte, comme éléments fondamentaux pour saisir la signification de l'hagiographe. D'autre part, la Sainte Écriture devant être interprétée dans le même Esprit que celui dans lequel elle a été écrite, la Constitution dogmatique indique trois critères de base pour tenir compte de la dimension divine de la Bible : 1) interpréter le texte en tenant compte de l'unité de l'ensemble de l'Écriture - on parle aujourd'hui d'exégèse canonique ; 2) tenir compte ensuite de la Tradition vivante de toute l'Église, et 3) respecter enfin l'analogie de la foi. « Seulement dans le cas où les deux niveaux méthodologiques, celui de nature historique et critique et celui de nature théologique, sont observés, on peut alors parler d'une exégèse théologique, d'une exégèse adaptée à ce Livre ».[107]
Les Père synodaux ont affirmé avec raison que le fruit positif apporté par l'usage de la recherche historico-critique moderne est incontestable. Toutefois, alors que l'exégèse académique actuelle, y compris catholique, travaille à un haut niveau sur le plan de la méthodologie historico-critique en intégrant les apports les plus récents, il convient d'exiger une étude similaire de la dimension théologique des textes bibliques afin que progresse l'approfondissement selon les trois éléments indiqués par la Constitution dogmatique Dei Verbum.[108]
Le péril du dualisme et l'herméneutique sécularisée
35. Il convient de signaler à ce sujet le risque grave d'un dualisme qui apparaît aujourd'hui dans l'approche des Saintes Écritures. En effet, en distinguant les deux niveaux d'approche, il ne s'agit pas de les séparer, ni de les opposer, ni simplement de les juxtaposer. Ils sont liés l'un à l'autre. Malheureusement, il n'est pas rare qu'une séparation infructueuse des deux engendre une hétérogénéité entre exégèse et théologie, qui « touche aussi les niveaux académiques les plus élevés ».[109] Je voudrais ici rappeler les conséquences les plus préoccupantes qu'il convient d'éviter.
a) Avant tout, si l'activité exégétique se réduit seulement au premier niveau, cela a pour conséquence de faire de l'Écriture même un texte du passé : « On peut en tirer des conséquences morales, on peut en apprendre l'histoire, mais le livre en tant que tel, parle seulement du passé et l'exégèse n'est plus véritablement théologique, mais devient une pure historiographie, une histoire de la littérature ».[110] Il est clair qu'avec une telle réduction, on ne peut en aucune façon comprendre l'événement de la Révélation de Dieu par sa Parole qui se transmet à nous dans la Tradition vivante et dans l'Écriture.
b) Le déficit d'une herméneutique de la foi à l'égard de l'Écriture ne se résume pas seulement en termes d'absence ; à sa place s'inscrit inévitablement une autre herméneutique, une herméneutique sécularisée, positiviste, dont la clé fondamentale est la conviction que le divin n'apparaît pas dans l'histoire humaine. Selon cette herméneutique, lorsqu'il semble qu'existe un élément divin, on doit l'expliquer d'une autre façon et tout ramener à la dimension humaine. En conséquence, on propose des interprétations qui nient l'historicité des éléments divins.[111]
c) Une telle position ne peut que produire des dégâts dans la vie de l'Église, répandant un doute sur les Mystères fondamentaux du Christianisme et sur leur valeur historique, comme par exemple l'institution de l'Eucharistie et la Résurrection du Christ. On impose alors une herméneutique philosophique, qui nie la possibilité de l'entrée et de la présence du divin dans l'histoire. L'acceptation d'une telle herméneutique dans les études théologiques introduit inévitablement un dualisme pesant entre l'exégèse, qui s'établit uniquement sur le premier niveau et la théologie qui s'ouvre à la dérive d'une spiritualisation du sens des Écritures qui ne respecte pas le caractère historique de la Révélation.
Cette position ne peut qu'avoir un résultat négatif tant sur la vie spirituelle que sur l'activité pastorale ; « la conséquence de l'absence du second niveau méthodologique est qu'il s'est créé un profond fossé entre exégèse scientifique et Lectio divina ; il en ressort parfois une forme de perplexité également dans la préparation des homélies ».[112] On doit aussi signaler qu'un tel dualisme produit parfois incertitude et manque de solidité dans le chemin de formation intellectuelle de certains candidats aux ministères ordonnés.[113] En définitive, « là où l'exégèse n'est pas théologie, l'Écriture ne peut être l'âme de la théologie, et vice versa, là où la théologie n'est pas essentiellement interprétation de l'Écriture dans l'Église, cette théologie n'a plus de fondement ».[114]Il est donc nécessaire de se décider fermement à considérer avec davantage d'attention les indications données par la Constitution dogmatique Dei Verbum sur ce point.
Foi et raison dans l'approche de l'Écriture
36. Je crois que ce qu'a écrit le Pape Jean-Paul II à ce sujet dans l'encyclique Fides et ratio peut contribuer à une compréhension plus complète de l'exégèse et, donc, de son rapport avec toute la théologie. Il affirmait qu'il ne faut pas sous-estimer « le danger inhérent à la volonté de faire
découler la vérité de l'Écriture Sainte de l'application d'une méthodologie unique, oubliant la nécessité d'une exégèse plus large qui permet d'accéder, avec toute l'Église, au sens plénier des textes. Ceux qui se consacrent à l'étude des Saintes Écritures doivent toujours avoir présent à l'esprit que les diverses méthodologies herméneutiques ont, elles aussi, à leur base une conception philosophique : il convient de l'examiner avec discernement avant de l'appliquer aux textes sacrés ».[115]
Cette réflexion clairvoyante nous permet d'observer comment, dans l'approche herméneutique de la Sainte Écriture, se joue inévitablement le rapport correct entre foi et raison. En effet, l'herméneutique sécularisée de la Sainte Écriture se place comme l'acte d'une raison qui veut structuralement exclure la possibilité que Dieu entre dans la vie des hommes et qu'il parle aux hommes en une parole humaine. Dans ce cas, il est donc nécessaire d'inviter à élargir les espaces de la rationalité elle-même.[116] C'est pourquoi dans l'utilisation des méthodes d'analyse historique, on devra éviter de prendre à son compte, là où ils se présentent, des critères qui, au préalable, se ferment à la Révélation de Dieu dans la vie des hommes. L'unité des deux niveaux du travail d'interprétation de la Sainte Écriture présuppose, en définitive, une harmonie entre la foi et la raison. D'une part, il faut une foi qui, maintenant un rapport adéquat avec la droite raison, ne dégénère jamais en fidéisme, fauteur d'une lecture fondamentaliste de l'Écriture. D'autre part, il faut une raison qui, en recherchant les éléments historiques présents dans la Bible, se montre ouverte et ne refuse pas a priori tout ce qui excède sa propre mesure. Du reste, la religion du Verbeincarné ne pourra que se montrer profondément raisonnable à l'homme qui cherche sincèrement la vérité et le sens ultime de sa vie et de l'histoire.
Sens littéral et sens spirituel
37. Une écoute renouvelée des Pères de l'Église et de leur approche exégétique contribuera de façon significative à revaloriser une herméneutique adéquate de l'Écriture, comme l'Assemblée synodale l'a affirmé.[117] En effet, les Pères de l'Église nous offrent encore aujourd'hui une théologie de grande valeur parce que centrée sur l'étude de l'Écriture Sainte dans son intégralité ; ils sont d'abord et avant tout des « commentateurs de la Sainte Écriture ».[118] Leur exemple peut « enseigner aux exégètes modernes une approche vraiment religieuse de la Sainte Écriture, ainsi qu'une interprétation qui s'en tienne constamment au critère de communion avec l'expérience de l'Église, qui chemine dans l'histoire sous la conduite de l'Esprit Saint ».[119]
Ignorant, bien sûr, les ressources d'ordre philologique et historique qui sont à la disposition de l'exégèse moderne, la Tradition patristique et médiévale savait reconnaître les divers sens de l'Écriture en commençant par le sens littéral, celui qui est « signifié par les paroles de l'Écriture et découvert par l'exégèse qui suit les règles de la juste interprétation ».[120] Par exemple, saint Thomas d'Aquin affirme : « tous les sens de la Sainte Écriture se basent sur le sens littéral ».[121] Il est nécessaire, cependant, de rappeler qu'au temps patristique et médiéval, toute forme d'exégèse, y compris littérale, était conduite sur la base de la foi et ne faisait pas nécessairement la distinction entre sens littéral et sens spirituel. Rappelons ici la distinction classique qui établit la relation entre les divers sens de l'Écriture :
« Littera gesta docet, quid credas allegoria,
Moralis quid agas, quo tendas anagogia.
Le sens littéral enseigne les événements, l'allégorie ce qu'il faut croire,
le sens moral ce qu'il faut faire, l'anagogie vers quoi il faut tendre ».[122]
Notons ici l'unité et l'articulation entre sens littéral et sens spirituel, lequel se subdivise en trois sens, avec lesquels sont décrits les contenus de la foi, de la morale et de la tension eschatologique.
En définitive, en reconnaissant la valeur et la nécessité, même avec ses limites, de la méthode historico-critique, nous apprenons de l'exégèse patristique que « on n'est fidèle à l'intentionnalité des textes bibliques que dans la mesure où l'on essaie de retrouver, au cœur de leur formulation, la réalité de foi qu'ils expriment et où l'on relie cette réalité à l'expérience croyante de notre monde ».[123]C'est seulement dans cette perspective que l'on peut reconnaître que la Parole de Dieu est vivante et s'adresse à chacun dans l'actualité de sa vie. En ce sens, l'affirmation de la Commission biblique pontificale demeure pleinement valable, qui définit le sens spirituel selon la foi chrétienne comme « le sens exprimé par les textes bibliques lorsqu'on les lit sous l'influence de l'Esprit Saint dans le contexte du Mystère pascal du Christ et de la vie nouvelle qui en résulte. Ce contexte existe effectivement. Le Nouveau Testament y reconnaît l'accomplissement des Écritures. Il est donc normal de relire les Écritures à la lumière de ce nouveau contexte, qui est celui de la vie dans l'Esprit ».[124]
Le nécessaire dépassement de la lettre
38. Dans la saisie de l'articulation entre les différents sens de l'Écriture, il devient alors décisif de comprendre le passage de la lettre à l'esprit. Il ne s'agit pas d'un passage automatique et spontané ; il faut plutôt un dépassement de la lettre : « la Parole de Dieu, en effet, n'est jamais simplement présente dans la seule littéralité du texte. Pour l'atteindre, il faut un dépassement et un processus de compréhension qui se laisse guider par le mouvement intérieur de l'ensemble des textes et, à partir de là, doit également devenir un processus vital ».[125] Nous découvrons ainsi pourquoi le processus d'interprétation authentique n'est jamais purement intellectuel mais aussi vital, pour lequel est requis une pleine implication dans la vie ecclésiale, en tant que vie « sous la conduite de l'Esprit de Dieu » (Ga 5,16). De cette façon, les critères mis en évidence par le numéro 12 de la Constitution dogmatique Dei Verbum deviennent plus clairs : un tel dépassement ne peut être réalisé à partir d'un seul fragment littéraire mais en lien avec la totalité de l'Écriture. C'est en effet en direction d'une Parole unique que nous sommes appelés à opérer ce dépassement. Un tel processus comporte un caractère dramatique profond puisque, dans le processus de dépassement, le passage qui s'accomplit dans l'Esprit rencontre inévitablement la liberté de chacun. Saint Paul a pleinement vécu ce passage dans sa propre existence. Ce que signifie le dépassement de la lettre et sa compréhension uniquement à partir du tout, il l'a exprimé de façon radicale dans la phrase : « la lettre tue, mais l'Esprit donne la vie » (2Co 3,6). Saint Paul découvre que « l'Esprit qui rend libre possède un nom et donc que la liberté a une mesure intérieure : "Le Seigneur, c'est l'Esprit, et là où l'Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté" (2Co 3,6). L'Esprit qui rend libre ne se réduit pas à l'idée ou à la vision personnelle de celui qui interprète. L'Esprit, c'est le Christ et le Christ est le Seigneur qui nous indique le chemin ».[126] Nous savons aussi combien, pour saint Augustin, ce passage fut à la fois dramatique et libérateur ; il crut aux Écritures, qui lui apparurent dans un premier temps si particulières et en même temps grossières, uniquement grâce à ce dépassement qu'il apprit de saint Ambroise à travers l'interprétation typologique, selon laquelle tout l'Ancien Testament est un chemin vers Jésus-Christ. Pour saint Augustin, le dépassement de la lettre a rendu crédible la lettre elle-même et lui a permis de trouver enfin la réponse aux profondes inquiétudes de son âme, assoiffée de la vérité.[127]
L'unité intrinsèque de la Bible
39. À l'école de la grande Tradition de l'Église, nous apprenons à saisir également dans le passage de la lettre à l'esprit l'unité de toute l'Écriture, puisque unique est la Parole de Dieu qui interpelle notre vie en l'appelant constamment à la conversion.[128] Les expressions d'Hugues de Saint-Victor demeurent un guide sûr pour nous : « Toute l'Écriture divine constitue un Livre unique et ce Livre unique, c'est le Christ, il parle du Christ et trouve dans le Christ son accomplissement ».[129]Envisagé sous l'aspect purement historique ou littéraire, la Bible n'est certainement pas simplement un livre, mais un recueil de textes littéraires, dont la composition s'étend sur plus d'un millénaire et dont chaque livre n'est pas aisément reconnaissable comme faisant partie d'un tout ; il existe au contraire entre ces textes des tensions visibles. Ceci vaut déjà dans la Bible d'Israël que nous, Chrétiens, appelons l'Ancien Testament. Et cela vaut plus encore quand nous, en tant que Chrétiens, relions le Nouveau Testament et ses écrits, presque comme clé herméneutique, avec la Bible d'Israël, l'interprétant comme un chemin vers le Christ. Dans le Nouveau Testament, en général, le terme « l'Écriture » (cf. Rm 4,3 1P 2,6) n'est pas utilisé, mais plutôt « les Écritures » (cf. Mt 21,43 Jn 5,39 Rm 1,2 2P 3,16), qui, néanmoins, sont ensuite considérées dans leur ensemble comme l'unique Parole de Dieu qui nous est adressée.[130] Il apparaît ainsi clairement comment la personne du Christ donne son unité aux « Écritures » en référence à l'unique « Parole ». Ainsi, on comprend ce qu'affirme le numéro 12 de la Constitution dogmatique Dei Verbum, en indiquant l'unité interne de la Bible comme le critère décisif pour une herméneutique correcte de la foi (DV 12).
Le rapport entre l'Ancien et le Nouveau Testament
40. Dans la perspective de l'unité des Écritures dans le Christ, il est nécessaire pour les théologiens comme pour les Pasteurs d'être conscients des relations qui existent entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Avant tout, il est évident que le Nouveau Testament lui-même reconnaît l'Ancien Testament comme Parole de Dieu et c'est pourquoi il accueille l'autorité des Saintes Écritures du peuple juif.[131] Il le reconnaît implicitement en recourant au même langage et en faisant fréquemment allusion à des passages de ces Écritures. Il le reconnaît explicitement parce qu'il en cite de nombreux extraits et qu'il s'en sert pour argumenter. Une argumentation fondée sur des textes de l'Ancien Testament possède ainsi dans le Nouveau Testament une valeur décisive, supérieure à celle des raisonnements purement humains. Dans le quatrième Évangile, Jésus déclare à ce propos que « l'Écriture ne peut être abolie » (Jn 10,35) et saint Paul précise en particulier que la Révélation de l'Ancien Testament continue à valoir pour nous Chrétiens (cf. Rm Rm 15,4 1Co 10,11).[132] En outre, nous affirmons que « Jésus de Nazareth était un Juif et que la Terre Sainte est la terre-mère de l'Église ».[133] La racine du Christianisme se trouve dans l'Ancien Testament et le Christianisme se nourrit toujours de cette racine. Aussi, la saine doctrine chrétienne a-t-elle toujours refusé toute forme récurrente de marcionisme qui tend, de diverses manières, à opposer l'Ancien et le Nouveau Testament.[134]
Par ailleurs, le Nouveau Testament lui-même s'affirme conforme à l'Ancien et proclame que dans le Mystère de la vie, de la mort et de la Résurrection du Christ, les Saintes Écritures du Peuple juif ont trouvé leur parfait accomplissement. Il faut observer cependant que le concept d'accomplissement des Écritures est complexe, parce qu'il possède une triple dimension : un aspect fondamental de continuité avec la Révélation de l'Ancien Testament, un aspect de rupture et un aspect d'accomplissement et de dépassement. Le Mystère du Christ est en continuité d'intention avec le culte sacrificiel de l'Ancien Testament ; il s'est cependant réalisé d'une manière très différente, qui correspond à plusieurs oracles des prophètes, et il a atteint ainsi une perfection jamais obtenue auparavant. L'Ancien Testament, en effet, est plein de tensions entre ses aspects institutionnels et ses aspects prophétiques. Le Mystère pascal du Christ est pleinement conforme - d'une façon qui toutefois était imprévisible - aux prophéties et à l'aspect préfiguratif des Écritures ; néanmoins, il présente des aspects évidents de discontinuité par rapport aux institutions de l'Ancien Testament.
41. Ces considérations manifestent ainsi l'importance incontournable de l'Ancien Testament pour les Chrétiens, mais en même temps, mettent en évidence l'originalité de la lecture christologique. Depuis les temps apostoliques et ensuite dans la Tradition vivante, l'Église a mis en lumière l'unité du plan divin dans les deux Testaments grâce à la typologie, laquelle n'a pas un caractère arbitraire mais est intrinsèque aux événements racontés par le texte sacré et concerne par voie de conséquence toute l'Écriture. La typologie « discerne dans les œuvres de Dieu sous l'Ancienne Alliance des préfigurations de ce que Dieu a accompli dans la plénitude des temps, en la personne de son Fils incarné ».[135] Les Chrétiens lisent donc l'Ancien Testament à la lumière du Christ mort et ressuscité. Si la lecture typologique révèle l'inépuisable contenu de l'Ancien Testament en relation avec le Nouveau, cela ne doit toutefois pas conduire à oublier qu'il conserve sa valeur propre de Révélation que Notre Seigneur lui-même a réaffirmée (cf. Mc 12,29-31). En conséquence, « le Nouveau Testament demande aussi d'être lu à la lumière de l'Ancien. La catéchèse chrétienne primitive y aura constamment recours (1Co 5,6-8 1Co 10,1-11) ».[136] Les Pères synodaux ont pour cette raison affirmé que « la compréhension juive de la Bible peut aider les Chrétiens dans l'intelligence et l'étude des Écritures ».[137]
« Le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien et l'Ancien est révélé dans le Nouveau »,[138] c'est ainsi qu'avec une profonde sagesse, saint Augustin s'exprimait sur ce thème. Il est donc important qu'aussi bien dans la pastorale que dans le milieu académique, soit bien mise en évidence la relation intime entre les deux Testaments, en rappelant avec saint Grégoire-le-Grand que ce que « l'Ancien Testament a promis, le Nouveau Testament l'a fait voir ; ce que celui-là annonçait de façon cachée, celui-ci le proclame ouvertement comme présent. C'est pourquoi l'Ancien Testament est prophétie du Nouveau Testament ; et le meilleur commentaire de l'Ancien Testament est le Nouveau Testament ».[139]
Les pages « obscures » de la Bible
42. Dans le contexte de la relation entre l'Ancien et le Nouveau Testament, le Synode a aussi abordé le thème des pages de la Bible qui se révèlent obscures et difficiles en raison de la violence et de l'immoralité qu'elles contiennent parfois. À ce sujet, il faut avant tout tenir compte du fait que la Révélation biblique est profondément enracinée dans l'histoire. Le dessein de Dieu s'y manifeste progressivement et se réalise lentement à travers des étapes successives, malgré la résistance des hommes. Dieu choisit un peuple et l'éduque avec patience. La Révélation s'adapte au niveau culturel et moral d'époques lointaines et rapporte par conséquent des faits et des usages, par exemple des manœuvres frauduleuses, des interventions violentes, l'extermination de populations, sans en dénoncer explicitement l'immoralité. Cela s'explique par le contexte historique, mais peut surprendre le lecteur moderne, surtout lorsqu'on oublie les nombreux comportements « obscurs » que les hommes ont toujours eus au long des siècles, et cela jusqu'à nos jours. Dans l'Ancien Testament, la prédication des prophètes s'élève vigoureusement contre tout type d'injustice et de violence, collective ou individuelle, et elle est de cette façon l'instrument d'éducation donné par Dieu à son Peuple pour le préparer à l'Évangile. Il serait donc erroné de ne pas considérer ces passages de l'Écriture qui nous apparaissent problématiques. Il faut plutôt être conscient que la lecture de ces pages requiert l'acquisition d'une compétence spécifique, à travers une formation qui lit les textes dans leur contexte historico-littéraire et dans la perspective chrétienne qui a pour ultime clé herméneutique « l'Évangile et le Commandement nouveau de Jésus-Christ accompli dans le Mystère pascal ».[140] J'exhorte donc les chercheurs et les Pasteurs à aider tous les fidèles à s'approcher aussi de ces pages à travers une lecture qui fasse découvrir leur signification à la lumière du Mystère du Christ.
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