TROISIÈME PARTIE : LES DEVOIRS DE LA FAMILLE CHRÉTIENNE
Famille, deviens ce que tu es !
17. Dans le dessein du Dieu Créateur et Rédempteur, la famille découvre non seulement son "identité", ce qu’elle "est", mais aussi sa "mission", ce qu’elle peut et doit "faire". Les devoirs que la famille est appelée par Dieu à remplir dans l’histoire ont leur source dans son être propre et sont l’expression de son développement dynamique et existentiel. Chaque famille découvre et trouve en elle-même cet appel pressant, qui en même temps la définit dans sa dignité et sa responsabilité : famille, "deviens" ce que tu "es" !
Remonter à l’"origine" du geste créateur de Dieu devient alors une nécessité pour la famille si elle veut se connaître et se réaliser selon la vérité profonde non seulement de son être mais aussi au niveau de son action dans l’histoire. Et comme, selon le dessein de Dieu, elle est constituée en tant que "communauté profonde de vie et d’amour",
GS 44 la famille a la mission de devenir toujours davantage ce qu’elle est, c’est-à-dire communauté de vie et d’amour dans une tension qui trouvera son achèvement - comme toute réalité créée et sauvée - dans le Royaume de Dieu. Dans une perspective qui rejoint les racines mêmes de la réalité, il faut dire que, en définitive, l’essence de la famille et ses devoirs sont définis par l’amour. C’est pourquoi la famille reçoit la mission de garder, de révéler et de communiquer l’amour, reflet vivant et participation réelle de l’amour de Dieu pour l’humanité et de l’amour du Christ Seigneur pour l’Église son Épouse.
Tout devoir particulier de la famille est expression de la réalisation concrète de cette mission fondamentale. Il est donc nécessaire de pénétrer plus profondément la singulière richesse de la mission de la famille et d’en faire ressortir les éléments à la fois multiples et un.
Dans cette optique, en partant de l’amour et en s’y référant sans cesse, le récent Synode a mis en lumière quatre devoirs principaux de la famille :
1) la formation d’une communauté de personnes ;
2) le service de la vie ;
3) la participation au développement de la société ;
4) la participation à la vie et à la mission de l’Église.
I - LA FORMATION D’UNE COMMUNAUTE DE PERSONNES
L’amour, source et force de la communion
18. La famille, fondée par amour et vivifiée par lui, est une communauté de personnes : les époux, homme et femme, les parents et les enfants, la parenté. Son premier devoir est de vivre fidèlement la réalité de la communion dans un effort constant pour promouvoir une authentique communauté de personnes.
Le principe interne, la force permanente et le but ultime d’un tel devoir, c’est l’amour : de même que sans amour la famille n’est pas une communauté de personnes, ainsi, sans amour, la famille ne peut vivre, grandir et se perfectionner en tant que communauté de personnes. Ce que j’ai écrit dans l’encyclique Redemptor hominis trouve son application originale et privilégiée d’abord dans la famille comme telle : " L’homme ne peut vivre sans amour. Il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens s’il ne reçoit pas la révélation de l’amour, s’il ne rencontre pas l’amour, s’il n’en fait pas l’expérience et s’il ne le fait pas sien, s’il n’y participe pas fortement ".
RH 10
L’amour entre l’homme et la femme dans le mariage et en conséquence, de façon plus large, l’amour entre les membres de la même famille - entre parents et enfants, entre frères et sœurs, entre les proches et toute la parenté - sont animés et soutenus par un dynamisme intérieur incessant, qui entraîne la famille vers une communion toujours plus profonde et plus intense, fondement et principe de la communauté conjugale et familiale.
L’indivisible unité de la communion conjugale
19. La première communion est celle qui s’établit et se développe entre les époux : en raison du pacte d’amour conjugal, l’homme et la femme "ne sont plus deux mais une seule chair"
Mt 19,6 Gn 2,24 et sont appelés à grandir sans cesse dans leur communion à travers la fidélité quotidienne à la promesse du don mutuel total que comporte le mariage.
Cette communion conjugale plonge ses racines dans la complémentarité naturelle qui existe entre l’homme et la femme, et se nourrit grâce à la volonté personnelle des époux de partager la totalité de leur projet de vie, ce qu’ils ont et ce qu’ils sont : en cela, une telle communion est le fruit et le signe d’une exigence profondément humaine. Mais dans le Christ Seigneur, Dieu prend cette exigence, il la confirme, la purifie et l’élève, la menant à sa perfection par le sacrement de mariage : l’Esprit Saint répandu au cours de la célébration sacramentelle remet aux époux chrétiens le don d’une communion nouvelle, communion d’amour, image vivante et réelle de l’unité tout à fait singulière qui fait de l’Église l’indivisible Corps mystique du Christ.
Le don de l’Esprit est règle de vie pour les époux chrétiens et il est en même temps souffle entraînant afin que croisse chaque jour en eux une union sans cesse plus riche à tous les niveaux - des corps, des caractères, des cœurs, des intelligences et des volontés, des âmes (JP II discours aux époux, Kinshasa 3/5/1980 n.4) -, révélant ainsi à l’Église et au monde la nouvelle communion d’amour donnée par la grâce du Christ.
La polygamie s’oppose radicalement à une telle communion : elle nie en effet de façon directe le dessein de Dieu tel qu’il nous a été révélé au commencement, elle est contraire à l’égale dignité personnelle de la femme et de l’homme, lesquels dans le mariage se donnent dans un amour total qui, de ce fait même, est unique et exclusif. Comme l’écrit le Concile Vatican II, "l’égale dignité personnelle qu’il faut reconnaître à la femme et à l’homme dans l’amour plénier qu’ils se portent l’un à l’autre fait clairement apparaître 1’unité du mariage, confirmée par le Seigneur".
GS 49 (JP II discours aux époux, Kinshasa 3/5/1980 n.4)
Une communion indissoluble
20. La communion conjugale se caractérise non seulement par son unité, mais encore par son indissolubilité : "Cette union intime, don réciproque de deux personnes, non moins que le bien des enfants, exigent l’entière fidélité des époux et requièrent leur indissoluble unité"
GS 48
C’est un devoir fondamental pour l’Église d’affirmer encore et avec force - comme l’ont fait les Pères du Synode - la doctrine de l’indissolubilité du mariage : à ceux qui, de nos jours, pensent qu’il est difficile, voire impossible, de se lier à quelqu’un pour la vie, à ceux encore qui sont entraînés par une culture qui refuse l’indissolubilité du mariage et qui méprise même ouvertement l’engagement des époux à la fidélité, il faut redire l’annonce joyeuse du caractère définitif de cet amour conjugal, qui trouve en Jésus-Christ son fondement et sa force.
Ep 5,25
Enracinée dans le don plénier et personnel des époux et requise pour le bien des enfants, l’indissolubilité du mariage trouve sa vérité définitive dans le dessein que Dieu a manifesté dans sa Révélation : c’est Lui qui veut et qui donne l’indissolubilité du mariage comme fruit, signe et exigence de l’amour absolument fidèle que Dieu a pour l’homme et que le Seigneur Jésus manifeste à l’égard de son Église.
Le Christ renouvelle le dessein primitif que le Créateur a inscrit dans le cœur de l’homme et de la femme, et dans la célébration du sacrement du mariage il offre "un cœur nouveau" : ainsi, non seulement les époux peuvent surmonter la "dureté du cœur"
Mt 19,8 mais aussi et surtout ils peuvent partager l’amour plénier et définitif du Christ, nouvelle et éternelle Alliance faite chair. De même que le Seigneur Jésus est le "témoin fidèle",
Ap 3,14 le "oui" des promesses de Dieu
2Co 1,20 et donc la réalisation suprême de la fidélité inconditionnelle avec laquelle Dieu aime son peuple, ainsi les époux chrétiens sont appelés à participer réellement à l’indissolubilité irrévocable qui lie le Christ à l’Église, son Épouse, qu’il aime jusqu’à la fin des temps.
Jn 13,1
Le don du sacrement est pour les époux chrétiens une vocation - en même temps qu’un commandement - à rester fidèles pour toujours, par delà les épreuves et les difficultés, dans une généreuse obéissance à la volonté du Seigneur : " Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer"
Mt 19,6
De nos jours, témoigner de la valeur inestimable de l’indissolubilité du mariage et de la fidélité conjugale est, pour les époux chrétiens, un des devoirs les plus importants et les plus pressants. C’est pourquoi, en union avec tous mes Frères qui ont participé au Synode des Évêques, je loue et j’encourage tous les couples, et ils sont nombreux, qui au milieu de grandes difficultés gardent et font grandir ce bien qu’est l’indissolubilité : ils assument ainsi, d’une manière humble et courageuse, la tâche qui leur a été donnée, d’être dans le monde un " signe " - signe discret et précieux, parfois soumis à la tentation, mais toujours renouvelé - de la fidélité inlassable de l’amour de Dieu et de Jésus-Christ pour tous les hommes, pour tout homme. Et il faut aussi reconnaître le prix du témoignage des époux abandonnés par leur conjoint qui, grâce à leur foi et à leur espérance chrétiennes, n’ont pas contracté une nouvelle union : ils rendent ainsi un authentique témoignage de fidélité dont le monde d’aujourd’hui a tant besoin. C’est pourquoi les pasteurs et les fidèles de l’Église doivent les encourager et les aider à persévérer dans ce sens.
La Communion élargie de la famille
21. La communion conjugale constitue le fondement sur lequel s’édifie la communion plus large de la famille, des parents et des enfants, des frères et des sœurs entre eux, des parents proches et autres membres de la famille.
Une telle communion s’enracine dans les liens naturels de la chair et du sang et se développe en trouvant sa perfection proprement humaine par la mise en place et la maturation des liens encore plus profonds et plus riches de l’esprit : l’amour qui anime les rapports interpersonnels entre les différents membres de la famille est la force intérieure qui donne forme et vie à la communion et à la communauté familiales.
La famille chrétienne est en outre appelée à faire l’expérience d’une communion nouvelle et originale qui confirme l’expérience naturelle et humaine. En réalité la grâce de Jésus-Christ, "l’aîné d’une multitude de frères",
Rm 8,29, est par sa nature et son dynamisme interne une "grâce de fraternité", comme l’appelle saint Thomas d’Aquin.
II-II 14,2 L’Esprit Saint répandu dans la célébration des sacrements est la source vivante et l’aliment inépuisable de la communion surnaturelle qui relie les croyants au Christ et les rassemble entre eux dans l’unité de l’Église de Dieu. La famille chrétienne est une révélation et une réalisation spécifique de la communion ecclésiale, c’est pourquoi elle peut et elle doit se dire "Église domestique".
LG 11 AA 11
Tous les membres de la famille, chacun selon ses propres dons, ont la grâce et la responsabilité de construire, jour après jour, la communion des personnes, en faisant de la famille une "école d’humanité plus complète et plus riche"
GS 52 Cela s’accomplit à travers les soins et l’amour donnés aux jeunes enfants, aux malades, aux personnes âgées ; à travers les services réciproques de tous les jours ; dans le partage des biens, des joies et des souffrances.
Pour construire une telle communion, un élément est fondamental, celui de l’échange éducatif entre parents et enfants,
Ep 6,1-4 Col 3,20-21 qui permet à chacun de donner et de recevoir. À travers l’amour, le respect, l’obéissance à l’égard des parents, les enfants apportent leur part spécifique et irremplaçable à l’édification d’une famille authentiquement humaine et chrétienne.
GS 48 Cela leur sera plus facile si les parents exercent sans faiblesse leur autorité comme un véritable "ministère", ou plutôt comme un service ordonné au bien humain et chrétien des enfants et plus particulièrement destiné à leur faire acquérir une liberté vraiment responsable, et si ces mêmes parents gardent une conscience aiguë du "don" qu’ils reçoivent sans cesse de leurs enfants.
Seul un grand esprit de sacrifice permet de sauvegarder et de perfectionner la communion familiale. Elle exige en effet une ouverture généreuse et prompte de tous et de chacun à la compréhension, à la tolérance, au pardon, à la réconciliation. Aucune famille n’ignore combien l’égoïsme, les dissensions, les tensions, les conflits font violence à la communion familiale et peuvent même parfois l’anéantir : c’est là que trouvent leur origine les multiples et diverses formes de division dans la vie familiale. Mais, en même temps, chaque famille est toujours invitée par le Dieu de paix à faire l’expérience joyeuse et rénovatrice de la "réconciliation", c’est-à-dire de la communion restaurée, de l’unité retrouvée. En particulier la participation au sacrement de la réconciliation et au banquet de l’unique Corps du Christ donne à la famille chrétienne la grâce nécessaire, et la responsabilité correspondante, pour surmonter toutes les divisions et marcher vers la pleine vérité de la communion voulue par Dieu, répondant ainsi au très vif désir du Seigneur : " Que tous soient un ".
Jn 17,21
Droits et rôle de la femme
22. En tant qu’elle est, et qu’elle doit toujours devenir, une communion et une communauté de personnes, la famille trouve dans l’amour le motif et le stimulant permanent qui lui font accueillir, respecter et développer chacun de ses membres dans la très haute dignité de personnes, c’est-à-dire d’images vivantes de Dieu. Comme l’ont affirmé à juste titre les Pères du Synode, le critère moral de l’authenticité des relations conjugales et familiales réside dans la promotion de la dignité et de la vocation de chacune des personnes, qui trouvent leur plénitude dans le don sincère d’elles-mêmes.
GS 24
Dans cette perspective, le Synode a voulu accorder une attention privilégiée à la femme, à ses droits et à son rôle dans la famille et dans la société. C’est dans cette même perspective qu’il faut considérer également l’homme en tant qu’époux et père, l’enfant et les personnes âgées.
Au sujet de la femme, il faut noter avant tout sa dignité et sa responsabilité égales à celles de l’homme : cette égalité trouve une forme singulière de réalisation dans le don réciproque de soi entre les époux et dans le don d’eux-mêmes à leurs enfants ; un tel don est propre au mariage et à la famille. Ce dont la raison humaine a l’intuition et ce qu’elle reconnaît est révélé en plénitude par la Parole de Dieu : l’histoire du salut, en effet, est un témoignage continuel et lumineux de la dignité de la femme.
En créant l’être humain "homme et femme",
Gn 1,27 Dieu donne la dignité personnelle d’une manière égale à l’homme et à la femme, en les enrichissant des droits inaliénables et des responsabilités propres à la personne humaine. Puis Dieu manifeste la dignité de la femme de la façon la plus élevée possible en assumant Lui-même la chair de la Vierge Marie, que l’Église honore comme la Mère de Dieu en l’appelant la nouvelle Ève et en la proposant comme modèle de la femme rachetée. La délicate affection de Jésus envers les femmes qu’il a appelées à le suivre et auxquelles il a offert son amitié, son apparition le matin de Pâques à une femme avant de se montrer aux autres disciples, la mission confiée aux femmes de porter la bonne nouvelle de la Résurrection aux Apôtres, tout cela constitue des signes confirmant l’estime spéciale du Seigneur Jésus envers la femme. L’Apôtre Paul dira : "Vous êtes tous fils de Dieu, par la foi dans le Christ Jésus... ; il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ".
Ga 3,26 Ga 3,28
La femme et la société
23. Sans traiter ici le thème vaste et complexe des rapports entre la femme et la société sous ses divers aspects, et en se limitant à quelques points essentiels, on ne peut pas ne pas observer que dans le domaine plus spécifiquement familial une tradition sociale et culturelle largement répandue a voulu réserver à la femme le seul rôle d’épouse et de mère, sans lui ouvrir d’une manière adéquate l’accès aux fonctions publiques, considérées généralement comme réservées à l’homme.
Il n’y a pas de doute que l’égalité de dignité et de responsabilité entre l’homme et la femme justifie pleinement l’accession de la femme aux fonctions publiques. Par ailleurs la vraie promotion de la femme exige que soit clairement reconnue la valeur de son rôle maternel et familial face à toutes les autres fonctions publiques et à toutes les autres professions. Il est du reste nécessaire que ces fonctions et ces professions soient étroitement liées entre elles si l’on veut que l’évolution sociale et culturelle soit vraiment et pleinement humaine.
Cela s’obtiendra plus facilement si, comme le Synode l’a souhaité, une "théologie du travail" renouvelée arrive à mettre en lumière et à approfondir le sens du travail dans la vie chrétienne, comme aussi à déterminer le lien fondamental qui existe entre le travail et la famille, et donc la signification originale et irremplaçable du travail à la maison et de l’éducation des enfants.
LE 19 C’est pourquoi l’Église peut et doit aider la société actuelle, en demandant inlassablement que le travail de la femme à la maison soit reconnu et honoré par tous dans sa valeur irremplaçable. Gela revêt une importance particulière en ce qui concerne l’œuvre d’éducation ; en effet, la racine même d’une discrimination éventuelle entre les divers travaux et les diverses professions est éliminée s’il apparaît clairement que tous, dans tout domaine, s’engagent avec des droits identiques et un sens identique de la responsabilité. Et ainsi l’image de Dieu dans l’homme et dans la femme resplendira davantage.
Si le droit d’accéder aux diverses fonctions publiques doit être reconnu aux femmes comme il l’est aux hommes, la société doit pourtant se structurer d’une manière telle que les épouses et les mères ne soient pas obligées concrètement à travailler hors du foyer et que, même si elles se consacrent totalement à leurs familles, celles-ci puissent vivre et se développer de façon convenable.
Il faut par ailleurs dépasser la mentalité selon laquelle l’honneur de la femme vient davantage du travail à l’extérieur que de l’activité familiale. Mais il faut pour cela que les hommes estiment et aiment vraiment la femme en tout respect de sa dignité personnelle, et que la société crée et développe des conditions adaptées pour le travail à la maison.
L’Église, tout en respectant la diversité de vocation entre l’homme et la femme, doit promouvoir dans la mesure du possible leur égalité de droit et de dignité dans la vie ecclésiale, et cela pour le bien de tous : de la famille, de la société et de l’Église.
Il est évident toutefois que tout cela signifie pour la femme, non pas le renoncement à sa féminité ni l’imitation du caractère masculin, mais la plénitude de la véritable humanité féminine telle qu’elle doit s’exprimer dans sa manière d’agir, que ce soit en famille ou hors d’elle, sans oublier par ailleurs la variété des coutumes et des cultures dans ce domaine.
Offenses à la dignité de la femme
24. Malheureusement, le message chrétien sur la dignité de la femme est contredit par la mentalité persistante qui considère l’être humain non comme une personne mais comme une chose, comme un objet d’achat ou de vente, au service de l’intérêt égoïste et du seul plaisir. La première victime d’une telle mentalité est la femme.
Cette mentalité produit des fruits très amers, comme le mépris de l’homme et de la femme, l’esclavage, l’oppression des faibles, la pornographie, la prostitution - surtout quand elle est organisée - et toutes les formes de discrimination que l’on trouve dans le domaine de l’éducation, de la profession, de la rétribution du travail, etc.
En outre, aujourd’hui encore, dans une grande partie de notre société subsistent de nombreuses formes de discrimination avilissante qui atteignent et offensent gravement certaines catégories particulières de femmes, comme par exemple les épouses sans enfants, les veuves, les femmes séparées, les divorcées, les mères célibataires.
Ces discriminations, et bien d’autres encore, ont été déplorées avec toute la force possible par les Pères du Synode : je demande donc à tous de s’engager dans une action pastorale spécifique plus vigoureuse et plus incisive afin qu’elles soient définitivement éliminées et que l’on en arrive à une pleine estime de l’image de Dieu qui resplendit en tout être humain sans aucune exception.
L’homme, époux et père
25. À l’intérieur de la communion qu’est la communauté conjugale et familiale, l’homme est appelé à vivre son don et son rôle d’époux et de père.
Il voit dans son épouse l’accomplissement du dessein de Dieu : "Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie " ;
Gn 2,18 et il fait sienne l’exclamation d’Adam, le premier époux : " Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! ".
Gn 2,23
L’amour conjugal authentique suppose et exige que l’homme ait un profond respect à l’égard de la dignité de sa femme : " Tu n’es pas son maître - écrit saint Ambroise - mais son mari ; elle t’a été donnée pour femme et non pour esclave... Rends-lui les attentions qu’elle a pour toi et sois-lui reconnaissant de son amour". (St Ambroise, Exameron, V, 7, 19) L’homme doit vivre avec son épouse "une forme toute spéciale d’amitié personnelle".
HV 9 Quant au chrétien, il est appelé à développer une attitude d’amour nouveau qui manifeste envers sa femme la charité délicate et forte qu’a le Christ pour l’Église.
Ep 5,25
L’amour envers sa femme devenue mère et l’amour envers ses enfants sont pour l’homme la route naturelle menant à la compréhension et à la réalisation de sa paternité. Là surtout où les conditions sociales et culturelles poussent facilement le père à se désintéresser d’une certaine façon de sa famille, ou du moins à être moins présent au travail d’éducation, il faut faire en sorte que l’on retrouve dans la société la conviction que la place et le rôle du père dans et pour la famille sont d’une importance unique et irremplaçable. (JP II, Homélie aux fidèles de Terni, 19/3/1981). Comme le montre l’expérience, l’absence du père provoque des déséquilibres psychologiques et moraux ainsi que des difficultés notables dans les relations familiales ; il en est de même, en sens inverse, pour la présence oppressive du père, spécialement là où existe encore le phénomène que l’on a appelé le " machisme ", c’est-à-dire la supériorité abusive des prérogatives masculines qui humilient la femme et empêchent le développement de saines relations familiales.
En manifestant et en revivant sur terre la paternité même de Dieu,
Ep 3,15 l’homme est appelé à garantir le développement unitaire de tous les membres de la famille. Pour accomplir cette tâche, il lui faudra une généreuse responsabilité à l’égard de la vie conçue sous le cœur de la mère, un effort d’éducation plus appliqué et partagé avec son épouse,
GS 52 un travail qui ne désagrège jamais la famille mais la renforce dans son union et sa stabilité, un témoignage de vie chrétienne adulte qui introduise plus efficacement les enfants dans l’expérience vivante du christ et de l’Église.
Les droits de l’enfant
26. Au sein de la famille, communauté de personnes, une attention très spéciale sera réservée à l’enfant, de façon à développer une profonde estime pour sa dignité personnelle comme aussi un grand respect pour ses droits que l’on doit servir généreusement. Cela vaut pour tous les enfants, mais c’est d’autant plus important que l’enfant est plus jeune, ayant besoin de tout, ou qu’il est malade, souffrant ou handicapé.
En demandant et en portant elle-même une attention à la fois tendre et forte pour tout enfant qui vient au monde, l’Église accomplit une de ses missions fondamentales. Elle est appelée, en effet, à faire connaître et à proposer à nouveau dans l’histoire l’exemple et le commandement du Christ Seigneur qui a voulu placer l’enfant au centre du Royaume de Dieu : "Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas ; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu".
Lc 18,16 Mt 19,14 Mc 10,14
Je reprends ici ce que j‘ai dit à l’Assemblée générale des Nations Unies le 2 octobre 1979 : "Je désire... exprimer la joie que constituent pour chacun d’entre nous les enfants, printemps de la vie, anticipation de l’histoire à venir de chacune des patries terrestres. Aucun pays du monde, aucun système politique ne peut songer à son propre avenir autrement qu’à travers l’image de ces nouvelles générations qui, à la suite de leurs parents1 assumeront le patrimoine multiforme des valeurs, des devoirs, des aspirations de la nation à laquelle elles appartiennent, en même temps que le patrimoine de toute la famille humaine. La sollicitude pour l’enfant, dès avant sa naissance, dès le premier moment de sa conception, et ensuite au cours de son enfance et de son adolescence, est pour l’homme la manière primordiale et fondamentale de vérifier sa relation à l’homme. Aussi, que peut-on souhaiter de plus à chaque peuple et à toute l’humanité, à tous les enfants du monde, sinon cet avenir meilleur où le respect des droits de l’homme devienne une pleine réalité dans le cadre de l’An 2000 qui approche ? ". (JP II, discours à l’A.G. de l’O.N.U., 2/10/1979)
L’accueil, l’amour, l’estime, le service multiple et unitaire - matériel, affectif, éducatif, spirituel - envers tout enfant qui vient au monde devront toujours constituer une note distinctive et imprescriptible des chrétiens, en particulier des familles chrétiennes. Ainsi, tandis que les enfants pourront croître "en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes",
Lc 2,52 ils apporteront leur précieuse contribution à l’édification de la communauté familiale et même à la sanctification des parents.
GS 48
Les personnes âgées dans la famille
27. Il y a des cultures qui manifestent une vénération singulière et un grand amour pour les personnes âgées : loin d’être bannie de la famille ou supportée comme un poids inutile, la personne âgée reste insérée dans la vie familiale, continue à y prendre une part active et responsable - tout en devant respecter l’autonomie de la nouvelle famille - et surtout elle exerce la précieuse mission d’être témoin du passé et source de sagesse pour les jeunes et pour l’avenir.
D’autres cultures, au contraire, notamment à la suite d’un développement industriel et urbain désordonné, ont conduit et continuent à conduire les personnes âgées à des formes inacceptables de marginalité qui sont la source à la fois de souffrances aiguës pour elles-mêmes et d’appauvrissement spirituel pour tant de familles.
Il est nécessaire que l’action pastorale de l’Église stimule chacun à découvrir et à valoriser le rôle des personnes âgées dans la communauté civile et ecclésiale, et en particulier dans la famille. En réalité, "la vie des personnes âgées aide à clarifier l’échelle des valeurs humaines ; elle montre la continuité des générations et elle est une preuve merveilleuse de l’interdépendance du peuple de Dieu. Les personnes âgées possèdent souvent le charisme de combler les fossés entre les générations avant qu’ils ne soient creusés : combien d’enfants ont trouvé compréhension et amour dans les yeux, les paroles et les caresses des personnes âgées ! Et combien parmi celles-ci ont, avec empressement, souscrit à ces paroles divines : "La couronne des grands-parents, c’est leurs petits-enfants"
Pr 17,6 !
II - LE SERVICE DE LA VIE
1) La transmission de la vie
Coopérateurs de l’amour de Dieu Créateur
28. En créant l’homme et la femme à son image et ressemblance, Dieu couronne et porte à sa perfection l’œuvre de ses mains : il les appelle à participer spécialement à son amour et aussi à son pouvoir de Créateur et de Père, moyennant leur coopération libre et responsable pour transmettre le don de la vie humaine : "Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la !".
Gn 1,28
C’est ainsi que le but fondamental de la famille est le service de la vie, la réalisation, tout au long de l’histoire, de la bénédiction de Dieu à l’origine, en transmettant l’image divine d’homme à homme, dans l’acte de la génération.
Gn 5,1-3
La fécondité est le fruit et le signe de l’amour conjugal, le témoignage vivant de la pleine donation réciproque des époux : "Dès lors, un amour conjugal vrai et bien compris, comme toute la structure de la vie familiale qui en découle, tendent, sans sous-estimer pour autant les autres fins du mariage, à rendre les époux disponibles pour coopérer courageusement à l’amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir et enrichir sa propre famille "
GS 50
La fécondité de l’amour conjugal ne se réduit pas à la seule procréation des enfants, même entendue en son sens spécifiquement humain : elle s’élargit et s’enrichit de tous les fruits de vie morale, spirituelle et surnaturelle que le père et la mère sont appelés à donner à leurs enfants et, à travers eux, à l’Église et au monde.
La doctrine et la norme toujours anciennes et toujours nouvelles de l’Église
29. Précisément parce que l’amour des conjoints est une participation singulière au mystère de la vie et de l’amour de Dieu lui-même, l’Église sait qu’elle a reçu la mission spéciale de conserver et de protéger la haute dignité du mariage et la grave responsabilité de la transmission de la vie humaine.
Ainsi, en continuité avec la tradition vivante de la communauté ecclésiale tout au long de l’histoire, le récent Concile Vatican II et le magistère de mon prédécesseur Paul VI, exprimé surtout dans l’encyclique Humanae vitae, ont transmis à notre époque une annonce vraiment prophétique, qui affirme et propose de nouveau avec clarté la doctrine et la norme toujours anciennes et toujours nouvelles de l’Église sur le mariage et sur la transmission de la vie.
C’est pourquoi, dans leur dernière Assemblée, les Pères du Synode ont textuellement déclaré : " Le Saint Synode, en union de foi avec le Successeur de Pierre, maintient fermement ce qui est proposé au Concile Vatican II (cf.
GS 50) et ensuite dans l’encyclique Humanae vitae, et en particulier le fait que l’amour conjugal doit être pleinement humain, exclusif et ouvert à une nouvelle vie (
HV 11 et cf.
HV 9 HV 12)
L’Église prend parti pour la vie
30. La doctrine de l’Église est placée aujourd’hui dans une situation sociale et culturelle qui la rend à la fois plus difficile à comprendre mais aussi plus pressante et irremplaçable pour promouvoir le bien véritable de l’homme et de la femme.
Car le progrès scientifique et technique, que l’homme contemporain accroît continuellement en dominant la nature, ne développe pas seulement l’espérance de créer une humanité nouvelle et meilleure, mais aussi une angoisse toujours plus forte au sujet de l’avenir. Certains se demandent si vivre est un bien, et s’il ne serait pas préférable de ne pas être nés : ils se demandent donc s’il est permis d’appeler à la vie d’autres hommes qui pourraient en venir à maudire leur existence dans un monde cruel, dont les terreurs ne sont pas même prévisibles. Les uns pensent être les uniques destinataires des avantages de la technique et en excluent les autres, auxquels sont imposés des moyens contraceptifs ou des pratiques encore pires. D’autres encore, emprisonnés dans une mentalité de consommation et ayant l’unique préoccupation d’accroître continuellement les biens matériels, finissent par ne plus comprendre et donc par refuser la richesse spirituelle d’une nouvelle vie humaine. La raison ultime de telles mentalités est l’absence, dans le cœur des hommes, de Dieu dont seul l’amour est plus fort que toutes les peurs possibles du monde et peut les vaincre.
C’est ainsi qu’est né un esprit contraire à la vie (anti-life mentality) qui apparaît dans beaucoup de questions actuelles : que l’on pense, par exemple, à une certaine panique dérivant des études faites par les écologistes et les futurologues sur la démographie, qui parfois exagèrent le péril de la croissance démographique pesant sur la qualité de la vie.
Mais l’Église croit fermement que la vie humaine, même faible et souffrante, est toujours un magnifique don du Dieu de bonté. Contre le pessimisme et l’égoïsme qui obscurcissent le monde, l’Église prend parti pour la vie, et dans chaque vie humaine elle sait découvrir la splendeur de ce "Oui", de cet "Amen" qu’est le Christ.
2Co 1,19 Ap 3,14. Au "non" qui envahit et attriste le monde, elle oppose ce "Oui" vivant, défendant ainsi l’homme et le monde contre ceux qui menacent la vie et lui portent atteinte.
L’Église est appelée à manifester de nouveau à tous, par une conviction plus vive et plus ferme, sa volonté de promouvoir la vie humaine par tous les moyens et de la défendre contre toute menace, en quelque condition et à quelque stade de développement qu’elle se trouve.
C’est pourquoi l’Église condamne comme une grave offense à la dignité humaine et à la justice toutes les activités des gouvernements ou des autres autorités publiques qui essaient de limiter en quelque manière la liberté des conjoints dans leurs décisions concernant les enfants. Par conséquent, toute violence exercée par des autorités en faveur de la contraception, voire de la stérilisation ou de l’avortement provoqué, est à condamner absolument et à rejeter avec force. En même temps, il faut stigmatiser comme gravement injuste le fait que, dans les relations internationales, l’aide économique accordée pour la promotion des peuples soit conditionnée par des programmes de contraception, de stérilisation et d’avortement provoqué. (Message du 6eme Synode des Évêques aux familles chrétiennes, 24/10/1980, n.5 )
Pour que le dessein de Dieu se réalise toujours plus pleinement
31. L’Église est assurément consciente aussi des problèmes multiples et complexes qui, dans beaucoup de pays, pèsent aujourd’hui sur les époux dans leur tâche de transmettre la vie de façon responsable. Elle reconnaît également le grave problème de l’accroissement démographique, tel qu’il se présente en diverses parties du monde, avec les implications morales qu’il comporte.
Elle estime, toutefois, que considérer de manière approfondie tous les aspects de ces problèmes ne peut que confirmer une nouvelle fois et plus fortement encore l’importance de la doctrine authentique sur la régulation des naissances, présentée à nouveau par le second Concile du Vatican et l’encyclique Humanae vitae.
C’est pourquoi, avec les Pères du Synode, je me sens le devoir d’adresser aux théologiens un appel pressant afin qu’unissant leurs forces pour collaborer avec le Magistère hiérarchique, ils fassent leur possible pour mettre toujours mieux en lumière les fondements bibliques, les motivations éthiques et les raisons personnalistes qui sous-tendent cette doctrine. Il sera ainsi possible, dans le cadre d’un exposé ordonné, de rendre la doctrine de l’Église concernant cet important chapitre vraiment accessible à tous les hommes de bonne volonté, et d’en favoriser la compréhension de façon toujours plus claire et plus approfondie : de cette manière le dessein de Dieu pourra être réalisé toujours plus pleinement pour le salut de l’homme et la gloire du Créateur.
À cet égard, l’effort coordonné des théologiens, inspiré par une adhésion convaincue au Magistère qui est l’unique guide authentique du peuple de Dieu, présente une urgence particulière qui vient aussi du lien profond existant entre la doctrine catholique sur ce point et la vision de l’homme proposée par l’Église : des doutes ou des erreurs dans le domaine conjugal ou familial entraînent un grave obscurcissement de la vérité intégrale sur l’homme, qui se trouve déjà dans une situation culturelle si souvent confuse et contradictoire. L’éclairage et l’approfondissement que les théologiens sont appelés à apporter en accomplissement de leur tâche spécifique sont d’une valeur incomparable et constituent un service singulier, et combien méritoire, rendu à la famille et à l’humanité.
Dans la vision intégrale de l’homme et de sa vocation
32. Dans le cadre d’une culture qui déforme gravement ou qui va jusqu’à perdre la signification véritable de la sexualité humaine, en l’arrachant à sa référence essentielle à la personne, l’Église découvre de façon urgente et irremplaçable sa mission de présenter la sexualité comme valeur et engagement de toute la personne, créée, homme et femme, à l’image de Dieu.
Dans cette perspective, le Concile Vatican II a clairement affirmé que "lorsqu’il s’agit de mettre en accord l’amour conjugal avec la transmission responsable de la vie, la moralité du comportement ne dépend pas de la seule sincérité de l’intention et de la seule appréciation des motifs ; mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui respectent, dans un contexte d’amour véritable, la signification totale d’une donation réciproque et d’une procréation à la mesure de l’homme ; chose impossible si la vertu de chasteté conjugale n’est pas pratiquée d’un cœur loyal ".
GS 51
C’est en partant de la "vision intégrale de l’homme et de sa vocation, non seulement naturelle et terrestre, mais aussi surnaturelle et éternelle",
HV 7 que Paul VI a affirmé que la doctrine de l’Église "est fondée sur le lien indissoluble, que Dieu a voulu et que l’homme ne peut rompre de son initiative, entre les deux significations de l’acte conjugal : union et procréation".
HV 12 Et il a conclu en réaffirmant qu’il y a lieu d’exclure, comme intrinsèquement mauvaise, "toute action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation"
HV 14
Lorsque les époux, en recourant à la contraception, séparent ces deux significations que le Dieu créateur a inscrites dans l’être de l’homme et de la femme comme dans le dynamisme de leur communion sexuelle, ils se comportent en "arbitres" du dessein de Dieu ; ils " manipulent" et avilissent la sexualité humaine et, avec elle, leur propre personne et celle du conjoint en altérant la valeur de leur donation "totale". Ainsi, au langage qui exprime naturellement la donation réciproque et totale des époux, la contraception oppose un langage objectivement contradictoire, selon lequel il ne s’agit plus de se donner totalement à l’autre ; il en découle non seulement le refus positif de l’ouverture à la vie, mais aussi une falsification de la vérité intérieure de l’amour conjugal, appelé à être un don de la personne tout entière.
En revanche lorsque les époux, en observant le recours à des périodes infécondes, respectent le lien indissoluble entre les aspects d’union et de procréation de la sexualité humaine, ils se comportent comme des " ministres" du dessein de Dieu et ils usent de la sexualité en " usufruitiers ", selon le dynamisme originel de la donation "totale", sans manipulations ni altérations.
HV 13
À la lumière de l’expérience de tant de couples et des données des diverses sciences humaines, la réflexion théologique peut saisir - et elle est appelée à l’approfondir - la différence anthropologique et en même temps morale existant entre la contraception et le recours aux rythmes périodiques : il s’agit d’une différence beaucoup plus importante et plus profonde qu’on ne le pense habituellement et qui, en dernière analyse, implique deux conceptions de la personne et de la sexualité humaine irréductibles l’une à l’autre. Le choix des rythmes naturels comporte l’acceptation du temps de la personne, ici du cycle féminin, et aussi l’acceptation du dialogue, du respect réciproque, de la responsabilité commune, de la maîtrise de soi. Accueillir le temps et le dialogue signifie reconnaître le caractère à la fois spirituel et corporel de la communion conjugale, et également vivre l’amour personnel dans son exigence de fidélité. Dans ce contexte, le couple expérimente le fait que la communion conjugale est enrichie par les valeurs de tendresse et d’affectivité qui constituent la nature profonde de la sexualité humaine, jusque dans sa dimension physique. Ainsi, la sexualité est respectée et promue dans sa dimension vraiment et pleinement humaine, mais n’est jamais utilisée" comme un "objet" qui, dissolvant l’unité personnelle de l’âme et du corps, atteint la création de Dieu dans les liens les plus intimes unissant nature et personne.
L’Église éducatrice et mère pour les conjoints en difficulté
33. C’est aussi dans le domaine de la morale conjugale que l’Église est éducatrice et mère et agit comme telle.
Éducatrice, elle ne se lasse pas de proclamer la norme morale qui doit guider la transmission responsable de la vie. L’Église n’est ni l’auteur ni l’arbitre d’une telle norme. Par obéissance à la vérité qui est le Christ, dont l’image se reflète dans la nature et dans la dignité de la personne humaine, l’Église interprète la norme morale et la propose à tous les hommes de bonne volonté, sans en cacher les exigences de radicalisme et de perfection.
En tant que mère, l’Église se fait proche de tant de couples en difficulté sur ce point important de la vie morale : elle connaît bien leur situation, souvent très pénible et parfois aggravée par des difficultés de tous genres, à la fois individuelles et sociales. Elle sait que de nombreux conjoints rencontrent de telles difficultés tant pour la pratique concrète que pour la compréhension des valeurs comprises dans la norme morale.
C’est cependant la même et unique Église qui est à la fois éducatrice et mère. Aussi ne cesse-t-elle de faire entendre ses appels et ses encouragements à résoudre les difficultés conjugales éventuelles sans jamais falsifier ni compromettre la vérité. Elle est en effet convaincue qu’il ne saurait y avoir de vraie contradiction entre la loi divine concernant la transmission de la vie et celle qui demande de favoriser le véritable amour conjugal.
GS 51 C’est pourquoi la pédagogie concrète de l’Église doit toujours être liée à sa doctrine et jamais séparée d’elle. Je le répète, avec la même conviction que mon prédécesseur : " Ne diminuer en rien la salutaire doctrine du Christ est une forme éminente de charité envers les âmes "
HV 29
D’autre part, la vraie pédagogie de l’Église ne révèle son réalisme et sa sagesse qu’en faisant des efforts tenaces et courageux pour créer et soutenir toutes les conditions humaines - psychologiques, morales et spirituelles - qui sont indispensables pour comprendre et vivre la valeur et la norme morales.
Il n’y a pas de doute que parmi ces conditions on doit mentionner la constance et la patience, l’humilité et la force d’âme, la confiance filiale en Dieu et dans sa grâce, le recours fréquent à la prière et aux sacrements de l’Eucharistie et de la réconciliation.
HV 25 Ainsi rendus plus forts, les époux chrétiens pourront conserver vivante la conscience de l’influence singulière que la grâce du sacrement de mariage exerce sur tous les aspects concrets de leur vie conjugale, et donc sur leur sexualité. Le don de l’Esprit Saint, accueilli par les époux, les aide à vivre leur sexualité selon le dessein de Dieu et comme un signe de l’amour qui unit le Christ à son Église en étant pour elle source de fécondité.
Mais, parmi les conditions nécessaires, entre aussi la connaissance de la "corporéité" et de ses rythmes de fécondité. En ce sens, il faut tout faire pour qu’une telle connaissance soit rendue accessible à tous les conjoints, et d’abord aux jeunes, moyennant une information et une éducation claires, données à temps et avec sérieux, par des couples, des médecins et des experts. Cette connaissance doit parvenir à l’éducation du contrôle de soi ; d’où la nécessité absolue de la vertu de chasteté et d’une éducation permanente en ce sens. Selon la vision chrétienne, la chasteté ne signifie absolument pas refus ou mésestime de la sexualité humaine, mais plutôt une énergie spirituelle sachant défendre l’amour des périls de l’égoïsme et de l’agressivité, en le conduisant vers sa pleine réalisation.
Paul VI, avec une intuition riche de sagesse et d’amour, n’a rien fait d’autre que de donner la parole à l’expérience de tant de couples lorsqu’il a écrit dans son encyclique : "La maîtrise de l’instinct par la raison et la libre volonté impose sans nul doute une ascèse, pour que les manifestations affectives de la vie conjugale soient dûment réglées, en particulier pour l’observance de la continence périodique. Mais cette discipline, propre à la pureté des époux, bien loin de nuire à l’amour conjugal, lui confère au contraire une plus haute valeur humaine. Elle exige un effort continuel, mais grâce à son influence bienfaisante, les conjoints développent intégralement leur personnalité, en s’enrichissant de valeurs spirituelles : elle apporte à la vie familiale des fruits de sérénité et de paix, et elle facilite la solution d’autres problèmes ; elle favorise l’attention à l’autre conjoint, aide les époux à bannir l’égoïsme, ennemi du véritable amour, et approfondit leur sens des responsabilités dans l’accomplissement de leurs devoirs. Les parents acquièrent ainsi la capacité d’une influence plus profonde et plus efficace pour l’éducation des enfants".
HV 21
L’itinéraire moral des époux.
34. Il est toujours d’une grande importance d’avoir une conception droite de l’ordre moral, de ses valeurs et de ses normes ; et cela d’autant plus que les difficultés à les respecter deviennent plus nombreuses et plus graves.
Puisque l’ordre moral révèle et propose le dessein du Dieu créateur, il ne saurait être pour l’homme ni impersonnel ni cause de mort. Au contraire, il répond aux exigences inscrites au plus profond de l’homme créé par Dieu. Il est mis au service de sa pleine humanité, avec l’amour délicat et exigeant par lequel Dieu lui-même inspire et soutient toute créature et la guide vers son bonheur.
Mais l’homme, appelé à vivre de façon responsable ce dessein de Dieu empreint de sagesse et d’amour, est un être situé dans l’histoire. Jour après jour, il se construit par ses choix nombreux et libres. Ainsi il connaît, aime et accomplit le bien moral en suivant les étapes d’une croissance.
Les époux, dans la sphère de leur vie morale, sont eux aussi appelés à cheminer sans se lasser, soutenus par le désir sincère et agissant de mieux connaître les valeurs garanties et promues par la loi divine, avec la volonté de les incarner de façon droite et généreuse dans leurs choix concrets. Ils ne peuvent toutefois considérer la loi comme un simple idéal à atteindre dans le futur, mais ils doivent la regarder comme un commandement du Christ Seigneur leur enjoignant de surmonter sérieusement les obstacles. "C’est pourquoi ce qu’on appelle la "loi de gradualité" ou voie graduelle ne peut s’identifier à la "gradualité de la loi", comme s’il y avait, dans la loi divine, des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les situations diverses. Tous les époux sont appelés à la sainteté dans le mariage, selon la volonté de Dieu, et cette vocation se réalise dans la mesure où la personne humaine est capable de répondre au précepte divin, animée d’une confiance sereine en la grâce divine et en sa propre volonté". (JP II, Homélie à la messe de clôture du 6eme Synode des Évêques, 25/10/1980 n.8) De même il appartient à la pédagogie de l’Église de faire en sorte que, avant tout, les conjoints reconnaissent clairement la doctrine d’Humanae vitae comme norme pour l’exercice de la sexualité et s’attachent sincèrement à établir les conditions nécessaires à son observation.
Comme l’a relevé le Synode, cette pédagogie embrasse toute la vie conjugale. Aussi le souci de transmettre la vie doit-il s’intégrer dans la totalité de la mission de la vie chrétienne, qui, sans la croix, ne peut parvenir à la résurrection. Dans ce contexte, on comprend qu’il n’est pas possible de supprimer le sacrifice dans la vie de la famille, mais qu’il faut au contraire l’accepter de bon cœur afin que l’amour conjugal s’approfondisse et devienne source de joie intime.
Ce chemin commun à tous exige une réflexion, une information et une éducation adéquates chez les prêtres, les religieux et les laïcs engagés dans la pastorale de la famille. Ils pourront ainsi aider les époux dans leur itinéraire humain et spirituel, itinéraire comportant la conscience du péché, l’engagement sincère d’observer la loi morale, le ministère de la réconciliation. Il convient encore d’avoir présent à l’esprit que, dans l’intimité conjugale, sont impliquées les volontés de deux personnes, mais qui sont appelées à se comporter et à penser en harmonie : cela demande beaucoup de patience, de sympathie et de temps. Il est d’une singulière importance que, dans ce domaine, règne l’unité des jugements moraux et pastoraux des prêtres. Celle-ci doit être recherchée avec soin et exister réellement pour que les fidèles ne souffrent pas de troubles de conscience.
HV 28
Le cheminement des époux sera facilité dans la mesure où, remplis d’estime pour la doctrine de l’Église et de confiance en la grâce du Christ, aidés et accompagnés par les pasteurs d’âmes et par la communauté ecclésiale tout entière, ils sauront découvrir et expérimenter la valeur de libération et de promotion de l’amour authentique qu’offre l’Évangile et que propose le commandement du Seigneur.
Susciter des convictions et offrir une aide concrète
35. Devant le problème d’une honnête régulation des naissances, la communauté ecclésiale doit aujourd’hui s’efforcer de susciter des convictions et d’offrir une aide concrète à ceux qui veulent vivre la paternité et la maternité de façon vraiment responsable.
En ce domaine, l’Église se réjouit des résultats auxquels sont parvenues les recherches scientifiques pour une connaissance plus précise des rythmes de la fécondité féminine et elle stimule un développement plus approfondi et plus décisif de telles études. Mais en même temps elle se doit de solliciter avec une vigueur nouvelle la responsabilité de tous ceux qui - médecins, spécialistes, conseillers conjugaux, éducateurs, couples - peuvent aider efficacement les conjoints à vivre leur amour dans le respect de la structure et des finalités de l’acte conjugal qui l’exprime. Cela signifie des efforts plus étendus, plus décisifs et plus systématiques pour faire connaître, estimer et appliquer les méthodes naturelles de régulation de la fécondité. (JP II Discours aux délégués du CLER, 3/11/1979, n.9)
Un témoignage précieux peut et doit être donné par les époux qui, grâce à l’effort de continence périodique, sont parvenus à une responsabilité personnelle plus mûre devant l’amour et la vie. Comme l’écrivait Paul VI : "C’est à eux que le Seigneur confie la tâche de rendre visible aux hommes la sainteté et la douceur de la loi qui unit l’amour mutuel des époux à leur coopération à l’amour de Dieu auteur de la vie humaine".
HV 25
2) L’éducation
Le droit et le devoir d’éducation qui reviennent aux parents
36. Le devoir d’éducation a ses racines dans la vocation primordiale des époux à participer à l’œuvre créatrice de Dieu : en engendrant dans l’amour et par amour une nouvelle personne possédant en soi la vocation à la croissance et au développement, les parents assument par là même le devoir de l’aider efficacement à vivre une vie pleinement humaine. Comme l’a rappelé le Concile Vatican II : "Les parents, parce qu’ils ont donné la vie à leurs enfants, ont la très grave obligation de les élever et, à ce titre, ils doivent être reconnus comme leurs premiers et principaux éducateurs. Le rôle éducatif des parents est d’une telle importance que, en cas de défaillance de leur part, il peut difficilement être suppléé. C’est aux parents, en effet, de créer une atmosphère familiale, animée par l’amour et le respect envers Dieu et les hommes, telle qu’elle favorise l’éducation totale, personnelle et sociale, de leurs enfants. La famille est donc la première école des vertus sociales dont aucune société ne peut se passer".
GE 3
Le droit et le devoir d’éducation sont pour les parents quelque chose d’essentiel, de par leur lien avec la transmission de la vie ; quelque chose d’original et de primordial, par rapport au devoir éducatif des autres, en raison du caractère unique du rapport d’amour existant entre parents et enfants ; quelque chose d’irremplaçable et d’inaliénable, qui ne peut donc être totalement délégué à d’autres ni usurpé par d’autres.
Outre ces caractéristiques, on ne peut oublier que l’élément le plus radical, de nature à qualifier le devoir éducatif des parents, est l’amour paternel et maternel, qui trouve dans l’œuvre de l’éducation son accomplissement en complétant et en perfectionnant pleinement leur service de la vie. De source qu’il était, l’amour des parents devient ainsi l’âme et donc la norme qui inspirent et guident toute l’action éducative concrète, en l’enrichissant des valeurs de douceur, de constance, de bonté, de service, de désintéressement, d’esprit de sacrifice, qui sont les fruits les plus précieux de l’amour.
Éduquer au sens des valeurs essentielles de la vie humaine
37. Bien qu’affrontés aux difficultés, souvent plus grandes aujourd’hui, de leur tâche d’éducateurs, les parents doivent, avec confiance et courage, former leurs enfants au sens des valeurs essentielles de la vie humaine. Les enfants doivent grandir dans une juste liberté devant les biens matériels, en adoptant un style de vie simple et austère, bien convaincus que "l’homme vaut plus par ce qu’il est que par ce qu’il a".
GS 35
Dans une société ébranlée et désagrégée par des tensions et des conflits en raison du violent affrontement entre les individualismes et les égoïsmes de toute sorte, les enfants doivent acquérir le sens de la justice véritable - qui seule conduit au respect de la dignité personnelle de chacun - et davantage encore le sens de l’amour authentique, qui est fait d’attention sincère et de service désintéressé à l’égard des autres, en particulier des plus pauvres et des plus nécessiteux. La famille est la première école, l’école fondamentale de la vie sociale ; comme communauté d’amour, elle trouve dans le don de soi la loi qui la guide et la fait croître. Le don de soi qui anime les époux entre eux se présente comme le modèle et la norme de celui qui doit se réaliser dans les rapports entre frères et sœurs, et entre les diverses générations qui partagent la vie familiale. La communion et la participation vécues chaque jour au foyer, dans les moments de joie ou de difficulté, représentent la pédagogie la plus concrète et la plus efficace en vue de l’insertion active, responsable et féconde des enfants dans le cadre plus large de la société.
L’éducation de l’amour comme don de soi constitue encore les prémisses indispensables pour les parents appelés. à donner à leurs enfants une éducation sexuelle claire et délicate. Devant une culture qui "banalise" en grande partie la sexualité humaine, en l’interprétant et en la vivant de façon réductrice et appauvrie, en la reliant uniquement au corps et au plaisir égoïste, le service éducatif des parents visera fermement une culture sexuelle vraiment et pleinement axée sur la personne : la sexualité, en effet, est une richesse de la personne tout entière - corps, sentiments et âme - et manifeste sa signification intime en la portant au don de soi dans l’amour.
L’éducation sexuelle - droit et devoir fondamentaux des parents - doit toujours se réaliser sous leur conduite attentive, tant à la maison que dans les centres d’éducation choisis et contrôlés par eux. L’Église rappelle ainsi la loi de subsidiarité, que l’école est tenue d’observer lorsqu’elle coopère à l’éducation sexuelle, en se plaçant dans l’esprit qui anime les parents.
Dans ce contexte, il n’est absolument pas question de renoncer à l’éducation de la chasteté, vertu qui développe la maturité authentique de la personne, en la rendant capable de respecter et de promouvoir la "signification nuptiale" du corps. Bien plus, les parents chrétiens réserveront une attention et un soin particuliers à discerner les signes de l’appel de Dieu pour l’éducation de la virginité comme forme suprême du don de soi qui constitue le sens même de la sexualité humaine.
En raison des liens étroits qui relient la dimension sexuelle de la personne aux valeurs éthiques, le rôle de l’éducation est de conduire les enfants à la connaissance et à l’estime des normes morales comme garantie nécessaire et précieuse d’une croissance personnelle responsable dans la sexualité humaine.
C’est pour cela que l’Église s’oppose fermement à une certaine forme d’information sexuelle ne tenant aucun compte des principes moraux et si souvent diffusée aujourd’hui, qui ne serait rien d’autre qu’une introduction à l’expérience du plaisir et pousserait le jeune, parfois même à l’âge de l’innocence, à perdre la sérénité, en ouvrant la voie au vice.
La mission éducative et le sacrement de mariage
38. La mission éducative, enracinée comme on l’a dit dans la participation à l’œuvre créatrice de Dieu, trouve aussi sa source, pour les parents chrétiens, d’une manière nouvelle et spécifique, dans le sacrement de mariage, qui les consacre à l’éducation proprement chrétienne des enfants et les appelle donc à participer à l’autorité et à l’amour mêmes de Dieu Père et du Christ Pasteur, tout comme à l’amour maternel de l’Église. Il les enrichit des dons de sagesse, de conseil, de force et de tous les autres dons du Saint-Esprit afin qu’ils puissent aider leurs enfants dans leur croissance humaine et chrétienne.
Grâce au sacrement de mariage, la mission éducative est élevée à la dignité et à la vocation d’un "ministère " authentique de l’Église au service de l’édification de ses membres. Ce ministère éducatif des parents chrétiens est si grand et si beau que saint Thomas n’hésite pas à le comparer au ministère des prêtres : "Certains propagent et entretiennent la vie spirituelle par un ministère uniquement spirituel, et cela revient au sacrement de l’ordre ; d’autres le font pour la vie à la fois corporelle et spirituelle, et cela se réalise par le sacrement de mariage, dans lequel l’homme et la femme s’unissent pour engendrer les enfants et leur enseigner le culte de Dieu". (St Thomas d’Aquin, Summa contra Gentiles, SCG 4,58)
La conscience aiguë et vigilante de la mission conférée par le sacrement de mariage aidera les parents chrétiens à se consacrer au service éducatif des enfants avec une grande sérénité, et en même temps avec le sens de leur responsabilité devant Dieu qui les appelle et leur confie le soin d’édifier l’Église dans leurs enfants. Ainsi, la famille des baptisés, assemblée en tant qu’Église domestique par la Parole et par le sacrement, devient en même temps, comme l’Église dans son ensemble, mère et éducatrice.
La première expérience d’Église
39. La mission d’éducation exige des parents chrétiens qu’ils proposent aux enfants tout ce qui est nécessaire pour la formation progressive de leur personnalité d’un point de vue chrétien et ecclésial. Ils reprendront alors les orientations éducatives rappelées plus haut, en ayant soin d’en montrer aux enfants la profonde signification à laquelle sauront les mener la foi et aussi la charité de Jésus-Christ. En outre, dans leur souci de fortifier dans l’âme des enfants le don de la grâce divine, les parents chrétiens seront soutenus par la conscience que le Seigneur leur confie la croissance d’un fils de Dieu, d’un frère du Christ, d’un temple de l’Esprit Saint, d’un membre de l’Église.
Le Concile Vatican II précise ainsi le contenu de l’éducation chrétienne : "Celle-ci ne vise pas seulement à assurer la maturité (...) de la personne humaine, mais principalement à ce que les baptisés, introduits pas à pas dans la connaissance du mystère du salut, deviennent chaque jour plus conscients de ce don de la foi qu’ils ont reçu, apprennent à adorer Dieu le Père en esprit et vérité
Jn 4,23 avant tout dans l’action liturgique, soient transformés de façon à mener leur vie personnelle selon l’homme nouveau dans la justice et la sainteté de la vérité
Ep 4,22-24 et qu’ainsi, constituant cet homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ
Ep 4,13, ils apportent leur contribution à la croissance du Corps mystique. Qu’en outre, conscients de leur vocation, ils prennent l’habitude aussi bien de rendre témoignage à l’espérance qui est en eux
1P 3,15 que d’aider à la transformation chrétienne du monde ".
GE 2
Le Synode, pour sa part, reprenant et développant l’enseignement du Concile dans ses grandes lignes, a présenté la mission éducative de la famille chrétienne comme un vrai ministère, grâce auquel l’Évangile est transmis et diffusé, a tel point que la vie familiale dans son ensemble devient chemin de foi et en quelque sorte initiation chrétienne et école de vie à la suite du Christ. Dans la famille consciente d’un tel don, comme l’a écrit Paul VI, " tous les membres évangélisent et sont évangélisés ".
EN 71
En vertu de ce ministère d’éducation, les parents, à travers le témoignage de vie, sont les premiers hérauts de l’Évangile auprès de leurs enfants. Bien plus, en priant avec eux, en s’adonnant avec eux à la lecture de la Parole de Dieu et en les faisant pénétrer dans l’intimité du Corps du Christ - eucharistique et ecclésial - par l’initiation chrétienne, ils deviennent pleinement parents, en ce sens qu’ils engendrent non seulement à la vie selon la chair mais aussi à celle qui, à travers la renaissance dans l’Esprit, jaillit de la croix et de la résurrection du Christ.
Afin de permettre aux parents chrétiens d’accomplir comme il convient leur ministère éducatif, les Pères du Synode ont souhaité que soit élaboré un texte adapté de catéchisme à l’usage de la famille, clair, bref et accessible à tous. Les Conférences épiscopales ont été chaleureusement invitées à travailler à l’élaboration de ce catéchisme.
Rapports avec les autres instances éducatives
40. La famille est la première communauté éducatrice, mais non pas la seule ni l’unique : la dimension même de l’homme, communautaire, civile et ecclésiale, exige et suscite une œuvre plus vaste et plus complexe qui est le fruit de la collaboration bien ordonnée des diverses instances éducatives. Toutes ces institutions sont nécessaires, même si chacune peut et doit intervenir selon sa compétence et apporter sa contribution propre.
GE 3
La tâche éducative de la famille chrétienne occupe donc une place très importante dans la pastorale d’ensemble : cela suppose une nouvelle forme de collaboration entre parents et communautés chrétiennes, entre les divers groupes éducatifs et les pasteurs. Et à cet égard, le renouveau de l’école catholique doit porter une attention particulière tant aux parents d’élèves qu’à la formation d’une communauté éducative parfaite.
Le droit des parents au choix d’une éducation conforme à leur foi doit être absolument assuré.
L’Église et l’État ont le devoir d’apporter aux familles l’assistance nécessaire afin qu’elles puissent exercer comme il convient leurs tâches éducatives. Dans ce but, aussi bien l’Église que l’État doivent créer et promouvoir les institutions et les activités que les familles attendent à juste titre ; l’assistance devra être telle qu’elle supplée aux insuffisances des familles. Et donc, tous ceux qui dans la société sont à la tête des écoles ne doivent jamais oublier que les parents ont été institués par Dieu lui-même premiers et principaux éducateurs de leurs enfants, et que c’est là un droit absolument inaliénable.
Mais, corrélativement à leur droit, les parents ont la grave obligation de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour entretenir des relations cordiales et constructives avec les enseignants et les responsables des écoles.
Si dans les écoles on enseigne des idéologies contraires à la foi chrétienne, la famille, conjointement à d’autres familles - si possible par l’intermédiaire d’associations familiales -, doit de toutes ses forces et avec sagesse aider les jeunes à ne pas s’écarter de la foi. Dans de telles conditions, la famille a besoin de recevoir des secours particuliers de la part des pasteurs d’âmes, et ceux-ci ne peuvent oublier que les parents ont le droit inaliénable de confier leurs enfants à la communauté ecclésiale.
Le service multiforme de la vie
41. L’amour conjugal fécond s’exprime dans un service multiforme de la vie dont la procréation et l’éducation sont les signes les plus visibles en même temps que spécifiques et irremplaçables. Mais en réalité tout acte d’amour authentique envers l’homme témoigne de la fécondité spirituelle de la famille et la perfectionne, car il est obéissance au profond dynamisme intérieur de l’amour en tant que don de soi-même aux autres.
Les conjoints qui font l’expérience de la stérilité physique sauront d’une façon spéciale faire leur cette perspective qui est si riche et si exigeante pour tous.
Les familles chrétiennes qui, dans la foi, reconnaissent tous les hommes comme fils du même Père des cieux, auront à cœur d’accueillir généreusement les enfants des autres familles, leur apportant le soutien et l’amour dus aux membres de l’unique famille des enfants de Dieu. Les parents chrétiens pourront ainsi faire rayonner leur amour au-delà des liens de la chair et du sang, pour approfondir les liens qui s’enracinent dans l’esprit et se développent dans l’aide concrète apportée aux enfants d’autres familles qui vont jusqu’à manquer des choses de première nécessité.
Les familles chrétiennes sauront s’ouvrir à une plus grande disponibilité en faveur de l’adoption et de la prise en charge des enfants privés de leurs parents ou abandonnés par eux. Ces enfants, en retrouvant une chaude atmosphère familiale, peuvent alors faire l’expérience de l’amour attentif et paternel de Dieu à travers le témoignage de parents chrétiens et grandir ainsi dans la sérénité et la confiance dans la vie ; la famille tout entière, de son côté, se trouve enrichie des valeurs spirituelles contenues dans une fraternité élargie.
Une "créativité" incessante doit caractériser la fécondité des familles : c’est là le fruit merveilleux de l’Esprit de Dieu qui fait ouvrir tout grands les yeux du cœur afin de découvrir les nécessités et les souffrances nouvelles de notre société, et c’est lui qui donne la force de les assumer et de leur apporter la réponse adéquate. Dans ce cadre se présente aux familles un champ d’action très vaste. En effet, il est de nos jours un phénomène encore plus préoccupant que l’abandon des enfants : c’est celui qui frappe cruellement les personnes âgées, les malades, les personnes handicapées, les toxicomanes, les anciens détenus, etc., en les mettant en marge de la vie sociale et culturelle.
Alors les horizons de la paternité et de la maternité des familles chrétiennes s’élargissent considérablement : la fécondité spirituelle de leur amour est comme défiée par de telles urgences, et bien d’autres encore, de notre temps. Avec les familles et à travers elles, le Seigneur continue d’avoir "pitié" des foules.